Egypte : la révolution continue

Adam Hanieh
Dix-huit mois après les révoltes massives et les grèves qui ont évincé le dictateur Hosni Moubarak, les aspirations élémentaires qui ont soulevé l’Egypte restent inassouvies. C’est ce que souligne Adam Hanieh dans cet article écrit peu avant que le nouveau président Morsi ne démette le général Tantawi, chef de la Junte militaire qui a assumé le pouvoir après la chute de Moubarak. (Avanti4.be)

La grande majorité de la population n’a vu que peu d’améliorations réelles de ses conditions de vie. La prise de décisions politiques reste dominée par une Junte militaire étroitement liée aux Etats-Unis. Beaucoup d’anciens apparatchiks de Moubarak restent confortablement installés dans des postes d’influence, et peu d’entre eux ont vu leurs richesses illégitimes et leurs décennies de corruption remises en question. Même là où de nouvelles forces politiques ont investit les structures de l’Etat (comme c’est le cas depuis les récentes élections présidentielles et parlementaires) la plupart d’entre elles semblent plus enclines à se réconcilier avec les personnalités importantes et les pratiques de l’ancien régime.

Pourtant, ce serait une erreur de juger l’actuelle phase de la révolution égyptienne comme un recul qui ne mène qu’à la reconstitution du statu quo de l’époque Mubarak. Au lendemain de l’insurrection de 2011, d’importants éléments des structures étatiques ont subi une désintégration partielle ou temporaire. L’illustration la plus claire en a été la diminution de l’appareil policier et sécuritaire, qui a largement disparu des rues, et, dans la sphère politique, la dissolution du parti de Moubarak, le Parti National Démocratique (PND). Dans les entreprises, l’un des plus importants outils de contrôle de l’Etat, la Fédération des syndicats égyptiens (FSE), a également perdu de l’influence et de nouveaux syndicats indépendants ont commencé à émerger.

Dans ce contexte, on a vu pendant les derniers 18 mois le combat acharné de l’élite dirigeante égyptienne (solidement soutenue par les Etats-Unis et par d’autres puissances) pour contrer la faiblesse de l’appareil d’Etat et limiter la révolution à un changement cosmétique dans les cercles dirigeants. Ce combat se cristallise dans l’expression « Transition ordonnée », souvent reprise par les dirigeants étatsuniens. Le but principal est de démobiliser les nouvelles forces sociales et politiques qui se sont crées pendant les événements qui ont aboutit à la destitution de Moubarak et de restaurer la légitimité des structures d’Etat, des modèles et des règles auparavant dominants. Le principal acteur de ce processus est le Conseil Suprême des Forces Armées (SCAF), une junte militaire soutenue par les Etats-Unis qui a constitué la principale direction du pays depuis la destitution de Moubarak en février dernier et qui s’est attelée à réhabiliter les membres de l’ancien régime et à réprimer des manifestations ou des grèves. Le principal allié du SCAF dans l’appareil d’Etat a été la Cour Suprême Constitutionnelle (SCC), la plus haute autorité légale du pays, qui continue à être dirigée par les mêmes juges qui siégeaient sous Moubarak.

Contre ce bloc contre-révolutionnaire se trouvent ligués des millions de personnes qui ont pris la rue pour la première fois en 2011 et dont la conscience politique a été radicalement transformée par cette expérience. Ce sont des personnes qui espèrent voir leurs vies connaître des changements fondamentaux et qui continuent à lutter pour un changement réel. Un petit nombre d’entre eux est organisé dans de nouvelles organisations politiques ou dans la myriade de mouvements sociaux et ouvriers qui ont émergé depuis lors. Ils restent une force importante (et certainement croissante) qui tente de pousser plus loin le processus révolutionnaire. Un processus qui reste actuellement coincé entre les deux pôles de la révolution et de la contre-révolution.

Les élections, les Frères musulmans et les militaires

On peut voir une confirmation de cette dynamique dans la suite compliquée d’événements qui se sont succédés pendant les six premiers mois de 2012 et dont l’aboutissement principal a été l’entrée au gouvernement des Frères Musulmans (jusqu’alors hors la loi). Du 28 novembre 2011 au 11 janvier 2012, des élections parlementaires ont eu lieu pour les 508 sièges de l’Assemblée du Peuple (nom du Parlement égyptien). Avec un taux de participation de 54% de l’électorat, le bloc électoral dominé par le Parti de la Liberté et de la Justice (FJP) des Frères Musulmans a obtenu plus ou moins 38% des votes. Un autre groupement islamiste, le bloc des Salafistes, dirigé par le Parti Al Nour, a gagné 28% des voix, devenant ainsi la deuxième plus importante force politique au sein du Parlement. Une coalition de gauche et des partis socialistes, unis dans le Bloc la Révolution continue, a reçue un peu moins de 3% et a gagné sept sièges à l’Assemblée.

La présence très visible des Frères musulmans lors des élections n’était pas une surprise. Sous le régime de Moubarak, à défaut d’être clairement bannis, les Frères musulmans étaient une organisation à la limite de la légalité avec une très forte implantation dans tout le pays. Ils ont été pendant plusieurs années la principale opposition au régime de Moubarak. Beaucoup d’autres partis (dont certains partis de gauche) ne se sont formés que tout récemment ou viennent à peine de commencer à agir de manière ouverte, il était donc inconcevable d’attendre d’eux d’avoir tout de suite la capacité d’action et de visibilité des Frères musulmans. Les islamistes bénéficient aussi de bons financements, que ce soit de la part de sources nationales que des Etats du Golfe. Cela constitue également une différence majeure dans la capacité à organiser une campagne nationale. En outre, dans les zones rurales, la présence des autres partis est beaucoup plus faible que celle des Frères qui y ont établit des patronages et des réseaux de soutien depuis de nombreuses années.

Ces élections parlementaires étaient suivies par le premier tour des élections présidentielles, les 23 et 24 mai 2012. Le taux de participation était en dessous des 50% et cette élection a eu pour résultat une scission entre les candidats des Frères musulmans : Mohammed Morsi (24,78%) ; Ahmed Shafiq (23,66%) – le favori du SCAF, ancien commandant de l’armée de l’Air égyptienne et qui fut le dernier Premier ministre sous Moubarak ; et Hamdeen Sabahi, un candidat nassériste soutenu par la plupart des forces de gauche et qui obtint 20,72% des votes. Ce dernier a obtenu un taux de votes important dans des grands centres urbains clefs tels que Le Caire, Alexandrie et Port Saïd, où ce candidat est le grand gagnant dans ces villes, ce qui indique que ces zones, souvent présentées comme dominées par les islamistes, ne sont pas aussi monolithique que les experts ne le disent. Les importants scores de Sabahi dans ces zones confirment aussi le caractère très urbain de cette révolution. Le second tour des élections s’est tenu les 16 et 17 juin, mettant en lice Morsi et Shafiq avec des résultats très serrés.

Quoi qu’il en soit, deux jours après les élections, le SCAF a dissout le Parlement qui avait été élu en janvier et a institutionnalisé le contrôle militaire sur le processus politique au travers d’une série de décrets qui ont permis à l’armée et aux services secrets de l’Etat d’arrêter les protestataires. Ces décrets donnaient en outre au SCAF le pouvoir de réécrire la nouvelle Constitution et le droit d’assumer le pouvoir législatif jusqu’à ce qu’un nouveau Parlement soit élu. Ces agissements du SCAF constituent « un coup d’Etat militaire par des voies constitutionnelles » et ont été légitimées par une sentence tardive de la Cour Suprême Constitutionnelle qui déclarait les élections parlementaires précédentes comme contraires à la Constitution. Cette même Cour avait également autorisé Ahmed Shafiq à se présenter aux élections, malgré sa relation très étroite avec Moubarak.

Les efforts combinés du SCAF et de la Cour Suprême Constitutionnelle sont la garantie essentielle du pouvoir des militaires sur toutes les questions législatives ou budgétaires, en plaçant ces matières hors du contrôle civil.

Les actions du SCAF ont conduit à des protestations et quelques forces politiques ont lancé un appel au boycott du deuxième tour des élections présidentielles. Il y eut cependant un taux de participation plus important que lors du premier tour (51,85% au lieu de 46,42%), bien que 3% des votants ont invalidé leur bulletin. Il a fallu attendre une semaine avant l’annonce des résultats, pendant laquelle eurent lieu des négociations frénétiques et à porte clause entre les Frères Musulmans et le SCAF. Mohammed Morsi fut finalement déclaré vainqueur avec 51,73% des voix contre 48,27% pour Shafiq et devint Président le 30 juin 2012.

De nombreux commentateurs présentèrent la victoire de Morsi comme un défi contre la domination du SCAF et un rejet électoral du régime de Moubarak avec lequel Shafiq était si étroitement associé. Les éditoriaux du Wall Street Journal et du New York Times ont, par exemple, décrit Morsi comme le premier Président égyptien élu librement et ont sous-entendu de plus en plus clairement qu’il existe un antagonisme entre les Frères Musulmans et les généraux de l’armée. On peut pourtant difficilement qualifier ces élections comme « libres ». Elles se sont déroulées sous le joug de la loi martiale et ont été boycottées par la moitié de l’électorat inscrit. La candidature d’Amhed Shafiq, représentant très clairement l’ancien régime, a brisé la soi-disant Loi d’Isolement Politique qui devait exclure tous les candidats de l’ère Moubarak (la Cour Suprême Constitutionnelle a décidé que cette loi était anticonstitutionnelle). La réalité du pouvoir des militaires s’est illustrée sans équivoque dans le fait que le Parlement a été tout bonnement dissout deux jours avant le lancement des élections présidentielles. Les cas rapportés de nombreuses fraudes pendant le premier tour des présidentielles ont fait qu’un grand nombre de personnes ont appelé au boycott ou à voter blanc.

De plus, on sait qu’un accord a été conclu entre le SCAF et les Frères Musulmans afin que ce dernier laisse Morsi devenir Président. Malgré les protestations verbales de Morsi et des Frères Musulmans contre la décision du SCAF de dissoudre le Parlement, l’un comme les autres ont rapidement exprimé leur accord avec les militaires durant la période qui a suivi les élections. Cette entente fut immédiatement mise en lumière lors de la farce mise en scène par les Frères Musulmans à l’occasion de la prestation de serment du Président. Morsi avait déclaré qu’il prêterait serment sur la Place Tahrir, face au « peuple », plutôt que devant la Cour Suprême Constitutionnelle comme le désiraient les militaires. Il le fit, mais le jour suivant il alla immédiatement répéter la même scène face à la Cour Suprême Constitutionnelle, un acte qui sanctionnait de facto la dissolution du Parlement. Qui plus est, Morsi et les Frères Musulmans ont rapidement accepté de légiférer afin de légitimer la dissolution du Parlement par le SCAF et pour maintenir les pouvoirs que s’est accordés l’armée.

Les Frères Musulmans Versus le SCAF ?

Comment, dans ce contexte, comprendre le conflit apparent entre les Frères Musulmans et les militaires ? Tout comme la plupart des mouvements islamistes dans la région, les Frères Musulmans ont le soutien des ruraux, des pauvres urbains ainsi que de la « classe moyenne » urbaine (qui s’est illustrée pendant la campagne électorale par le fort soutien des associations d’avocats, de médecins, d’ingénieurs et d’autres groupes professionnels). En même temps, leur direction est ouvertement pro-capitaliste et s’est explicitement associée à un programme économique néolibéral. Certains dirigeants centraux de l’organisation sont des hommes d’affaires milliardaires, comme Khairat Al-Shater et Hassan Malek. D’autres dirigeants clefs associés aux Frères Musulmans sont Safwan Thabet du Juhayna Group, la plus grande compagnie de jus de fruit et de lait égyptienne ; Mohamed Moamen du Mo’men Group, qui gère la plus grande chaîne de fastfood d’Egypte ; et Abdel Rahman Séoudi qui dirige une chaîne de supermarchés et une compagnie d’exportation de poduits agricoles. Ce sont ces personnages qui contrôlent le processus de prise de décision de l’organisation (au travers de ce qu’ils appellent le Bureau de Guidance) et son programme économique. Ils ont clairement exprimé, lors de différentes interviews, leur soutien à la poursuite des privatisations, à l’insertion de plus en plus importante dans les marchés financiers internationaux, à la dérégulation du marché du travail et aux recours aux prêts des institutions financières internationales comme le FMI ou la Banque Mondiale.

C’est pour cette raison qu’on peut considérer que le mouvement islamiste égyptien est, un peu comme son cousin en Turquie, l’AKP, l’expression politique d’une partie (croissante) de la bourgeoisie urbaine. Ce secteur de la classe capitaliste représentée par les Frères musulmans a été capable de développer un empire financier sous le règne de Moubarak, alors qu’elle subissait en même temps la répression de l’Etat et des élites alliées à Moubarak et cela de manière périodique. Les conflits entre les Frères musulmans, les militaires et les anciens alliés de Moubarak restent donc réels, mais ils sont plutôt perçus comme des luttes de pouvoir entre les fractions d’une même classe capitaliste égyptienne au sein des appareils de l’Etat.

Il est clair que sur cette base peuvent donc se développer des tensions entre les militants de base des Frères musulmans et leur direction (tensions déjà visibles, par exemple, dans la scission d’une aile importante des Jeunesses des Frères musulmans vers la mi-2011, qui est partie rejoindre l’Egyptian Current Party). De même, il existe une contradiction sans équivoque entre la rhétorique de l’organisation à propos la justice sociale et son programme économique. En conséquence, il est incorrect de décrire les Frères musulmans comme une organisation « réformiste », comme le font certaines organisations à gauche. Alors que les Frères musulmans bénéficient du soutien de toutes les couches de la société égyptienne et que ce soutien est favorisé par l’image anti-impérialiste et anti-SCAF de cette organisation (même si celle-ci est souvent surestimée), la trajectoire des Frères musulmans est plutôt celle du compromis avec la contre-révolution.

Cette analyse s’est trouvée confirmé depuis les élections présidentielles par les actions de Morsi et des Frères musulmans. Le 2 août 2012, Morsi a nommé un nouveau cabinet ministériel égyptien qui s’inscrit clairement dans la continuité entre le nouveau régime et l’ère Moubarak. La plupart des ministres nommés étaient des alliés proches de Moubarak ou des bureaucrates de haut niveau qui ont loyalement servi l’ancien régime. Le poste de Ministre de la défense est revenu à la tête du SCAF, le Maréchal Mohamed Hussain Tantawi, qui a occupé ce poste pendant 20 ans. Le nouveau Premier ministre, Hisham Quandil, a travaillé comme bureaucrate de haut rang au Ministère de l’Irrigation et des Ressources hydrauliques de 1999 à 2005, et, plus tard à la banque néolibérale African Development Bank. Il est bien vu des militaires et avait déjà été nommé l’année dernière par le SCAF à la tête du même Ministère de l’Irrigation.

Morsi a également nommé Ahmed Gamal Eddin comme Ministre de l’Intérieur. Comme chef de cabinet au Ministère de l’Intérieur en 2011, Eddin est en grande partie responsable des répressions sanglantes contre les manifestations qui se sont déroulées au cours de l’année dernière. Le jour de sa nomination, le quotidien arabe Al Masry Al Youm rapportait qu’Eddin promettait que « le retour à la sécurité serait l’une des priorités du Ministère de l’Intérieur ». Il a, en particulier, qualifié les manifestations et les protestations comme des « obstacles à l’accomplissement de la sécurité et de la stabilité économique » et s’est engagé à punir « les citoyens qui bloquent des routes et rendent les chemins de fers inutilisables » (une tactique très commune parmi les travailleurs en grève). En plus de son lourd passé dans l’appareil répressif de l’Etat, Eddin est le neveu de l’ancien leader du bloc parlementaire du Parti National Démocratique (NDP) de Moubarak, aujourd’hui dissout.

Les choix établis par Morsi pour les enveloppes budgétaires montrent également que la politique économique égyptienne n’a pas dévié de sa ligne depuis l’ère de Mubarak. Le Ministre des Finances est toujours Mumtaz al-Saïd, déjà en poste dans le cabinet ministériel précédemment nommé par les militaires. Al-Saïd a été un ardent défenseur des politiques néolibérales et a fortement poussé à emprunter auprès du FMI et de la Banque Mondiale. De fait, juste après la sélection du cabinet ministériel, Saïd a annoncé que le FMI avait été invité en Egypte pour poursuivre les discussions sur un nouveau prêt de 3,2 milliards de dollars. Auparavant, il avait dirigé les accords pour un prêt de 200 millions de dollars venant de la Banque Mondiale, malgré des protestations venant de toutes parts. Le nouveau Ministre des Investissements est Ossama Saleh, qui avait été choisi par Moubarak pour être le Président de l’Autorité Générale Egyptienne pour les Zones Franches et les Investissements, une institution qui a piloté la transformation du marché égyptien sur base de bas salaires destinés à accueillir les investisseurs étrangers. Le Ministre du Commerce et de l’Industrie est Hatem Saleh, PDG de Gozour Food Industry Group, filiale d’une des plus grandes compagnies d’investissement privé du Moyen-Orient, Citadel Capital.

Ces investitures, et la collaboration générale entre les Frères musulmans et le SCAF constatée ces derniers temps, sont un indicateur clair de la façon dont la politique islamiste a émergé comme instrument utile pour l’élite politique dans un contexte de désintégration partielle des anciennes règles de domination. Tout comme le NDP de Moubarak, l’organisation des Frères est fortement implantée dans tout le pays, y compris dans les zones rurales. Ses liens étroits avec la bourgeoisie égyptienne, son empressement à s’entendre avec le SCAF et l’impérialisme états-unien (confirmé par leur attitude honteuse sur la Palestine), et ses relations avec les puissances du Golfe, signifient que l’organisation représente un modèle très attractif pour la restauration du statu quo. Cela va certainement générer des contradictions avec le discours et les pratiques de l’organisation mais, comme pour l’AKP turc, cela sera facilement soumis aux intérêts généraux de l’administration d’un État capitaliste.

La Révolution continue

Quoiqu’il en soit, en dépit de l’apparente continuité avec l’ère Moubarak, ce serait une grave erreur de juger hâtivement que la révolution égyptienne est avortée ou en déclin final. Le potentiel pour un nouvel approfondissement de la Révolution est, dans plusieurs sens, plus plausible aujourd’hui que lors de la chute de Moubarak. La clef d’un tel optimisme est la conscience croissante des dynamiques sociales et de classe que la révolution a fait progresser, et le maintien de la mobilisation des travailleurs et des autres mouvements sociaux.

Contrairement à ce que les médias libéraux dominants ont essayé de donner comme image, le soulèvement de 2011 ne s’est jamais limité à l’opposition contre l’autocratie. Bien qu’il soit exact que les millions de personnes qui ont pris la rue en janvier et février 2011 étaient principalement motivées et unies par le désir d’évincer Moubarak, cette forme extérieure de structure politique autocratique égyptienne a toujours été la conséquence d’un contexte plus profond. L’entrelacement de certains facteurs est une clef de compréhension de ce contexte ; 1) le rôle de l’Egypte, principal allié de l’impérialisme au Moyen-Orient ; 2) les effets de décennies de néolibéralisme et 3) l’insertion du pays dans l’économie globalisée, qui s’est plus encore fortement ressentie récemment avec les conséquence de la crise. Le capitalisme égyptien est déterminé par ces trois facteurs, qui ont produit une économie politique caractérisée par la précarité massive, la polarisation des richesses, une élite politique et militaire étroitement liée et complice avec les projets des Etats-Unis pour la région, et un pays profondément exposé aux vicissitudes du marché mondial.

La dictature de Moubarak était un corollaire nécessaire de cette politique économique. Les caractéristiques économiques et politiques du capitalisme égyptien sont complètement entrelacées. Pour cette raison, tout combat victorieux contre l’autoritarisme devra inévitablement se transformer en un combat en rapport avec la nature de classe de la société égyptienne.

Plusieurs signes semblent donner l’espoir que c’est bel et bien ce qui est en train de se passer. En septembre 2011, une vague de grèves militantes des professeurs, des docteurs, des travailleurs des transports publics, des raffineries sucrières et du secteur postal ont montré un approfondissement du combat des travailleurs qui commencent à créer un lien entre les questions politiques et les questions économiques. Cette vague de grèves était particulièrement importante parce qu’elle s’est déroulée dans tous les secteurs industriels, contrairement à la vague précédente qui, en février, était plus localisée sur certains lieux de travail. Certaines, comme les grèves enseignantes, étaient nationales et ont réunies jusqu’à un demi-million de travailleurs à certains moments. Ces grèves font le lien entre les intérêts immédiats et quotidien des travailleurs, comme les salaires ou les conditions de travail, et des questions sociales et économiques plus générales. Les enseignants par exemples, revendiquaient la démission du Ministre de l’Education, plus d’investissements dans les écoles et de meilleures conditions d’enseignement. Les grèves des médecins ont soulevé les questions de l’amélioration des soins de santé et de meilleurs hôpitaux. Un des sujets centraux des grèves de septembre était la notion du « tathir » – le nettoyage des institutions publiques de tous les éléments restants de l’ancien régime.

La vague de grèves a aussi mis en lumière le jeu vicieux des Frères musulmans, qui a continuellement agit pour saboter les actions des travailleurs. La grève des enseignants s’est finalement effondrée après que les Frères musulmans ont refusés de soutenir les mobilisations en cours et ont canalisé le contrôle du secteur dans les mains des affiliés de l’ancien syndicat, l’ETUF. De la même manière, chez les médecins, les Frères musulmans ont fait annuler des actions en utilisant leur position dominante dans les syndicats du secteur. Il est significatif cependant que des groupes de militants de base indépendants aient gagné un quart des sièges au Conseil Général du Syndicat des Médecins après la grève – un défi de taille pour le monopole des Frères musulmans dans le domaine syndical.

Les grèves ont continué à croître depuis cette période. Dans les chemins de fer, par exemple, la direction de l’Autorité Nationale Egyptienne des Chemins de Fer s’est récemment plainte de plus de 870 protestations et grèves depuis la révolution (et cela malgré les déclarations retentissantes du Ministre de l’Intérieur appelant à la punition du blocage des lignes de chemin de fer). De plus, après l’élection de Morsi et la prestation de serment du gouvernement en août 2012, une nouvelle vague de grèves a éclatée. Cette vague inclut des grèves des travailleurs du textile et de la céramique, des médecins, ainsi que des travailleurs du milieu universitaire, des services postaux et du secteur de la santé dans tout le pays. L’épicentre de ces actions de grèves est la citée industrielle de Mahalla al-Kubra, où 25.000 travailleurs du textile de l’entreprise d’Etat « Mahalla Misr Spinning and Weaving Company » se sont mit en grève à la mi-juillet. Ces travailleurs ont joué un rôle moteur dans la destitution de Moubarak, tout comme leurs vagues de grèves de 2006-2008 avaient permises de faire perdre sa légitimité au régime de Moubarak et de construire de nouveaux centres de résistance des travailleurs.

En réponse aux dernières grèves, les Frères musulmans ont envoyé des représentants dans les usines pour convaincre les travailleurs d’arrêter leurs actions, mais ces représentants ont été chassés par les travailleurs. Une travailleuse a déclaré au quotidien égyptien Al-Masry Al-Youm : « La première chose qu’ait fait Morsi une fois devenu Président, c’est de nous oublier. Il ne pense qu’à ceux qui possèdent 200.000 ou un demi-million (de livres égyptiennes, NdT). Il ne pense pas aux travailleurs qui souffrent. Où sont nos droits ? On ne peut même pas s’offrir un morceau de pain. » Un autre travailleur a expliqué au journal : « Cette révolution n’a rien apporté aux travailleurs de Misr Spinning à Mahalla… les travailleurs d’ici vont recommencer la révolution depuis le début. La prochaine révolution sera la révolution des travailleurs ».

Ces grèves doivent être placées côtes à côtes avec d’autres importants combats sociaux – et plus particulièrement avec le mouvement pour les droits des femmes. Un enjeu décisif pour la tentative de retour au statu quo est de casser la visibilité des femmes dans la sphère publique, d’exclure les femmes du groupe des militants actifs en première ligne dans la résistance. Dans ce sens, la vision restrictive et conservatrice du rôle de la femme défendue par les Frères musulmans (et les mouvements salafistes) est une composante centrale dans les objectifs de la contre-révolution. Les femmes (et les hommes qui les soutiennent) continuent à affronter ces attaques par des manifestations de rue et d’autres actions qui insistent sur le droit des femmes à protester dans la sphère publique. La position des femmes est un élément clef du baromètre de la santé du processus révolutionnaire.

Ces combats confirment que la victoire électorale des Frères musulmans et que leur entente avec le SCAF ne signifient pas forcément un recul pour la révolution ; au contraire, cela participe au processus de clarification politique. Bien sûr, cette clarification n’est pas automatique, et l’une des principales faiblesses du mouvement est l’absence d’un outil politique unifié avec lequel s’organiser, se mettre en lien et organiser les futures batailles. Mais pendant que les forces contre-révolutionnaires, unies dans l’Etat égyptien et bénéficiant du soutien des puissances étrangères comme les Etats-Unis, essaient de contrer les batailles sociales en cours à tous les niveaux de la société, la progression des mouvements de travailleurs et des autres mouvement sociaux commence à montrer des petits signes d’abattement.

Adam Hanieh est conférencier au département d’études de l’Ecole d’Etudes Orientales et Africaines (School of Oriental and African Studies – SOAS), de l’Université de Londres. Il est l’auteur de « Classes et Capitalisme dans les Etats arabes du Golfe » (Palgrave-Macmillan, 2011) et est membre de la rédaction de la revue « Historical Materialism » ainsi que militant de Socialist Resistance (section britannique de la IVe Internationale).

Traduction française pour Avanti.be : Sylvia Nerina.

http://www.avanti4.be/analyses/article/egypte-la#.UF1KK43N_xQ

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