Jean-Pierre Filiu : « Les Arabes mèneront leur révolution jusqu’au bout »

 

ENTRETIEN – Où vont les révolutions arabes au-delà des tensions du moment ? Spécialiste de l’islam, auteur de La révolution arabe, dix leçons sur le soulèvement démocratique (Fayard, 2011), et travaillant actuellement sur la situation syrienne (1), Jean-Pierre Filiu avance quelques repères d’analyse.

TC : Ben Ali et Hosni Moubarak étaient tombés en quelques semaines. Dix-huit mois après les premières manifestations en Syrie, Bachar Al-Assad tient toujours. Pourquoi ?

Jean-Pierre Filiu (1)  : C’est là une question angoissante pour le peuple syrien et, au-delà, pour l’ensemble du processus révolutionnaire arabe dont le sort dépend à bien des égards de ce qui se passera à Damas. Je crois tout d’abord qu’on a eu tort de croire que les scénarios tunisien et égyptien allaient se répéter à l’identique en Syrie. Car le régime – cet « État de barbarie » (2) – y présente deux caractéristiques singulières : une patrimonialisation encore plus accentuée ( autour du noyau des Assad-Makhlouf ) et une confusion bien mieux entretenue entre raison du régime et raison d’État. Comme si ce qui était bon pour le clan au pouvoir était bon pour la Syrie. D’où la capacité du premier cercle à agréger autour de lui toute une série de strates sociales, politiques et surtout militaires, avec des unités de répression très confessionnalisées que l’on a engagées dans des massacres de masse pour les associer aux crimes du régime et leur interdire ainsi toute marche arrière.

Je crois que nous avons sous-estimé les ressources de ce régime en matière de barbarie, et notamment sa criminalisation par ses milices, les shabiha. J’étais à Alep en 1980 : le régime, attaqué de manière frontale par les Frères musulmans, répondait de manière déjà atroce, mais avec des unités militaires. Aujourd’hui, la répression repose largement sur des milices.

La répression serait donc « privatisée » ?

Oui, comme le régime ! Hafez Al-Assad régnait sur une sorte de socialisme d’État, alors que son fils incarne le « capitalisme des copains », lesquels financent les shabiha. La privatisation de la violence et la criminalisation de la société correspondent à la dégénérescence mafieuse du système.

À un degré moindre, les successions « dynastiques » prévues en Égypte et en Li­bye recouvraient des évolutions similaires. C’est d’ailleurs ce processus qui a provoqué la crise des dictatures arabes, avec à la fois la perte de la légitimité de l’État, derrière laquelle les régimes se camouflaient, et la libération de forces mafieuses et criminelles, particulièrement puissantes en Syrie. Les shabiha comprendraient 85 000 miliciens, soit deux fois plus que les rebelles !

Avec ces milices – et les unités de l’armée qu’ils jugent fidèles – Bachar Al-Assad et ses proches n’ont-ils pas réussi à militariser la révolte populaire et à en accentuer du même coup le caractère confessionnel ?

Le principal danger réside en effet dans la transformation de la révolution en guerre civile, a fortiori confessionnelle.

Ce qui ferait perdre à la révolution une partie de son soutien populaire ?

Elle y perdrait surtout son âme. Sauf qu’il faut être deux pour faire une guerre civile. Et jusqu’ici, malgré les exactions commises par des unités insurgées, la révolution refuse encore massivement de s’y laisser entraîner. Rien à voir avec l’engrenage libanais des années 1975 à 1990, où chaque massacre confessionnel en appelait un autre. Ni avec la Syrie de 1979-1982, où les Frères musulmans tuaient des Alaouites comme tels.

Cette révolution, en Syrie comme ailleurs, est une lutte pour la survie. Si vous interrogez les résistants sur ce qu’ils veulent, ils répondent : « Une vie normale ! » Au cœur de la vague qui déferle depuis janvier 2011 se trouve – en Syrie comme ailleurs – la conviction qu’« on ne peut plus vivre comme ça ». On dit : « Malgré dix-huit mois de lutte, ils n’ont pas gagné. » C’est vrai. Mais on pourrait dire aussi : « Mal­gré dix-huit mois d’une répression sans précédent, ils sont toujours là. » Et pourtant Bachar Al-Assad et les siens ont systématiquement arrêté, torturé et assassiné les activistes non-violents avant de s’en prendre aux résistants armés. Bref, la révolution possède encore une capacité de mobilisation populaire, et c’est un grand facteur d’espoir.

Mais la désunion de l’opposition – pour aller vite « intérieure » et « extérieure » – n’empêche-t-elle pas aussi ces potentialités de s’exprimer pleinement ?

Je ne le crois pas. Le problème de la révolution, c’est moins sa division – qui caractérisait aussi les mouvements en Tunisie ou en Égypte et ne les a pas empêchés de gagner – que sa non-reconnaissance par l’extérieur.

Au Proche-Orient, toutes les structures de pouvoir sont plus ou moins internationalisées et manipulent à leur profit les rapports de forces régionaux. Le système Assad, en particulier, a largement utilisé, depuis des années, sa position à l’extérieur pour renforcer son em­prise intérieure. Vous imaginez la difficulté pour la révolution : elle doit à la fois soulever la chape de plomb du régime et l’empêcher d’exploiter les ingérences extérieures. Car celles-ci, soi-disant solidaires ou hostiles, jouent en réalité toutes contre elle.

Mais l’Arabie saoudite ou le Qatar prétendent l’aider ?

« Prétendent », c’est le bon mot. Car les surenchères verbales des uns et des autres – y compris celles de Nicolas Sarkozy – ne les ont jamais amenés à reconnaître les révolutionnaires à la place du régime de Damas. Chacun continue à faire com­me si la Syrie, c’était Ba­char Al-As­sad ! Faute de ce transfert, on encourage évidemment les tendances centri­fuges, tous les ac­teurs extérieurs ayant leur propre « agenda ». La seule alternative, c’est la constitution, sur une partie du territoire libéré, d’une autorité regroupant les différentes tendances de la révolution intérieure et reconnue par le monde.

Vous inscrivez pleinement la révolution syrienne, avec ses spécificités, dans le processus en cours dans l’ensemble du monde arabe. Mais d’autres analystes y discernent une sorte de complot occidental contre ce pilier anti-impérialiste qu’incarnerait encore, malgré tout, Damas, aux côtés de Téhéran et du Hezbollah, le tout sur fond de nouvelle guerre froide.

À franchement parler, cette seconde grille de lecture sert parfaitement les intérêts du régime Assad, du fait de son extraversion internationale. La révolution se résumerait, comme le répète la propagande de Damas, à « la main de l’étranger ». Certains en sont sincèrement convaincus, en Syrie mais aussi en Iran et en Russie. Au-delà des intérêts des uns et des autres, je vois dans cette démarche une erreur fondamentale : elle privilégie l’idéologie au lieu d’analyser les mouvements révo­lu­tion­nai­res ara­bes pour ce qu’ils sont ; elle projette sur eux des catégories qu’ils ont dépassées. Faire de ce qui se passe en Syrie le énième épisode d’une guerre froide disparue voici plus de vingt ans n’a pas de sens.

Il est néanmoins indéniable que les Saoudiens ou les Qataris interviennent dans les conflits. Est-ce pour – en Syrie comme ailleurs – endiguer ou détourner le processus révolutionnaire ?

Près de deux ans après le déclenchement de ce dernier, chacun a pris ses marques. Les régimes saoudien et qatari, tous deux obsédés par leur stabilité intérieure, se disputent le magistère dans l’islam politique : le premier mise sur les salafistes, et le second sur les Frères musulmans. Et le Qatar a pris de l’avance… C’est pourquoi l’Arabie saoudite – ou plutôt des Saoudiens – s’investissent beaucoup en Syrie. Mais quand vous parlez, sur le terrain, aux gens qui manifestent ou se battent, ils vous disent ne pas avoir vu grand-chose de l’argent et encore moins des armes censés arriver en masse. Réduire la révolution syrienne à cette « aide » étrangère, c’est ajouter l’insulte à l’outrage.

Vu le rapport de forces écrasant, les militants acceptent évidemment tout soutien utile, mais sans pour autant s’aligner sur les donateurs. Le plus inquiétant est la destruction systématique d’une partie d’Alep, après celle de quartiers entiers de Homs ou de Damas. Elle a de quoi rendre les gens fous, indépendamment de telle ou telle tentative de manipulation. Désormais, chaque jour voit tomber 100, 200 ou 300 personnes.

D’où les exactions perpétrées aussi par l’Armée syrienne libre (ASL) ?

C’est vrai. Mais qu’on ne nous parle pas d’« es­calade de la violence » ! En face, il s’agit de mas­sacres systématiques, perpétrés dans des zones résidentielles, avec tous les mo­yens de l’armée et des shabiha. Je trouve extraordinaire que tant de gens résistent encore à la folie. C’est pourquoi il faut arrêter Bachar Al-Assad, le plus vite possible : avant que l’engrenage ne devienne irréversible.

Et comment la communauté internationale pourrait-elle y contribuer ? Militairement ?

Certainement pas ! L’urgence, c’est le transfert de légitimité : reconnaître, non plus Bachar Al-Assad, mais les révolutionnaires à travers la structure unitaire qu’ils se donneront. C’est la clé de la transition, y compris parce qu’elle responsabilisera les révolutionnaires de l’intérieur.

Mais le précédent libyen a traumatisé tout le monde…

Le plus important à mes yeux, dans l’expérience libyenne, est moins l’intervention militaire que le transfert de légitimité. Le jour où l’on a dit : la Libye, ce n’est plus Kadhafi, mais les révolutionnaires. Rappe­lez-vous François Mitterrand affirmant, lors du siège de Beyrouth en 1982, que les Palestiniens avaient conquis une représen­tativité à la mesure de leur droit de se bat­tre. Les Syriens aussi, vous ne croyez pas ?

Élargissons un peu le champ de l’analyse. Certains disent que le « printemps arabe » est entré dans son hiver. Et les mêmes qui défendaient hier les dictatures comme « rempart » contre le fondamentalisme, enterrent aujourd’hui les révolutions en cours parce que les forces islamistes ont tiré les marrons – électoraux – du feu.

Avec les mêmes œillères idéologiques. J’envie ces gens qui ont tout compris à la Syrie et, plus généralement, au Proche-Orient avant même de les étudier : ils arrivent et ils savent. Mais qui a dit que les révolutions, c’était « cool » ? Qu’en quelques mois, elles surmonteraient sans à-coups les conséquences de décennies de dictatures, de corruption et de misère ? Nous assistons à un mouvement profond, nouveau, complexe et durable. Il bouscule nos grilles de lectures, nos concepts, nos catégories. Des recouvrements se produisent : l’ancien ordre vampirise encore le nouveau.

Ou, comme disait Gramsci, « le vieux ne veut pas mourir et empêche le neuf de naître » !

En tout cas, tout cela devrait inciter le chercheur – et, si vous me permettez, le journaliste – à la modestie et à l’inventivité. Nous ne sommes qu’au début d’un proces­sus de rattrapage et d’émancipation sur le temps long, dont il serait évidemment absurde de prétendre dresser le bilan sur le temps court. Commençons par bien l’observer. Inscrivons-le dans la longue histoire du monde arabe.

Depuis la guerre de 1967 et l’échec des socialismes arabes ?

Non, depuis la Nahda, la renaissance entamée il y a deux siècles ! Et j’ajoute : l’ethnocentrisme peut être de droi­te comme de gauche. Projeter des stratégies et des éta­pes occidentales sur des réalités qui n’y sont pas réductibles représente une grave erreur. Comme si nous détenions le certificat de la bonne révolution. Eh bien non ! Les Ara­bes ne nous ont pas demandé notre avis pour entamer la leur et ils la mèneront jusqu’au bout – y compris en Syrie, j’en suis sûr.

À ceux qui, sincèrement, s’inquiètent de voir les « islamistes » – si cette étiquette généralisatrice et homogénéisatrice a un sens – remporter, une à une, les élections organisées dans les pays libérés de leur dictature, que répondez-vous ? Voyez-vous des signes garantissant que ces États ne sont pas engagés, comme l’Iran il y a trente ans, dans un long tunnel théocratique ?

C’est une phase transitoire, et les islamistes le savent. C’est pourquoi ils s’efforcent de transformer en acquis structurels leurs gains conjoncturels. De ce point de vue, il faut suivre de près l’évolution d’Ennahda, en Tunisie : ses relations ambiguës avec les salafistes, son invocation d’un délit d’« attein­te au sacré » et surtout ses tergiversations sur la Constitution ont de quoi inquiéter. C’est une période délicate, qui s’achèvera le 23 octobre prochain. Soit l’Assemblée constituante aura achevé ses travaux, soit une crise s’ouvrira.

Si le parti Ennahda regarde du côté de l’Égypte, il verra que le total des forces islamistes – Frères et salafistes – est passé, entre les législatives de janvier et la présidentielle de mai, de 70 % à 40 % des suffrages.

En effet. Nous en savons un peu plus, par ailleurs, sur l’électorat des Frères musulmans égyptiens, qui vient surtout des classes moyen­nes.

Ce qui n’a rien d’étonnant, car leur ligne économique, en Égypte aussi, est aussi plutôt conservatrice…

C’est dire que la restructuration du paysage politique s’opérera aussi autour de la question sociale, avec des forces populaires en voie de réorganisation. Bien sûr, chaque situation nationale est différente. Mais un point commun se dégage : une partie du peuple ne peut plus s’imposer à l’autre. Une Tunisie ne gagnera pas contre l’autre, une Égypte n’écrasera pas l’autre. Et cela, tous doivent l’accepter : pour que la société se recompose par le bas, et non d’en haut, aux forceps. C’est tout l’enjeu du processus révolutionnaire en cours, du Maghreb au Machrek.

(1) Professeur des universités à l’Institut d’études politiques de Paris, Jean-Pierre Filiu prépare actuellement un ouvrage, Nouveau Moyen-Orient, les peuples à l’heure de la révolution syrienne, à paraîre prochaînement chez Fayard.

(2) Michel Seurat, L’État de barbarie, PUF, Paris, 2012.

Par Benjamin Seze, Dominique Vidal

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