Pourquoi Abdessemed tape-t-il si dur ?

Avec sa vidéo "Lise", l'artiste cherche à créer un malaise chez le spectateur.

Une rétrospective à 41 ans au Centre Pompidou, peu d’artistes peuvent se flatterd’une reconnaissance si prompte en ce lieu. Aux Etats-Unis et en Allemagne, où il n’est pas rare que des artistes encore jeunes soient ainsi mis en évidence, ce ne serait pas étonnant. Au Centre Pompidou, où l’on est timoré quand il s’agit de défendre des artistes de moins de 50 ans, surtout quand ils travaillent en France, le cas est exceptionnel. Adel Abdessemed ne l’ignore pas, mais quand on le lui faitremarquer, il répond sur le ton de la plaisanterie que 41 ans, ce n’est plus si jeune.

Il n’ignore pas non plus qu’une trajectoire si rapide lui vaut des détracteurs qui veulent croire que son succès s’explique par le soutien de François Pinault. Pour l’exposition, celui-ci a en effet prêté Décor, les quatre Christs en fil de fer barbelé que le collectionneur a acquis au début de l’année lors de leur présentation dans la galerie David Zwirner, à New York, et qu’il a présentés cet été à Colmar à proximité immédiate du polyptyque de Grunewald, donc du Christ qu’Abdessemed a transposé de la peinture à la sculpture.

Chez Zwirner, le collectionneur a pris aussi le groupe de marbre Coup de tête, d’après celui que Zinedine Zidane assena à Marco Materazzi, dont une version plus grande en bronze est placée devant le Centre le temps de l’exposition, et suscite d’innombrables photographies. Qui a visité à Venise la fondation de François Pinault sait combien il défend de longue date l’artiste.

Lequel l’admet évidemment, tout en faisant observer qu’il a d’autres collectionneurs et que Who’s Afraid of the Big Bad Wolf ? lui appartient et qu’il se refuse à le céder, fût-ce à son prestigieux amateur. Or, l’œuvre est emblématique d’Abdessemed. C’est un panneau de 363 cm de haut et 779 de long couvert d’animaux sauvages naturalisés dont la fourrure a été légèrement brûlée à la flamme d’un chalumeau. Son efficacité visuelle est immédiate, en raison de ces dimensions et de ce qu’il a de farouche et de funèbre. Abdessemed précise que la plupart des bêtes – renards, lièvre… –ont été abattues en France, à l’exception des loups, qu’il a ajoutés aux Etats-Unis pour des raisons juridiques. Couchés les uns contre les autres, ces cadavres évoquent un massacre monstrueux, la folie d’un dépeupleur.

Destruction de la nature par l’homme ? C’est l’interprétation première. Une deuxième, qui fait de l’œuvre une allégorie de tout carnage, se trouve renforcée quand on s’aperçoit que le panneau a les proportions du Guernica de Picasso, l’allégorie de la guerre la plus célèbre de toute l’histoire de l’art.

LA DÉMESURE POUR ALLIÉE

C’est dire qu’Abdessemed n’hésite pas à se mesurer à des rivaux de premier plan, mais aussi qu’il revendique la valeur symbolique de l’œuvre d’art. Ses quatre Christs en sont une autre preuve, ainsi que Hope, vieille barque chargée de sacs de plastique noir qui symbolise de toutes les émigrations tragiques, celles du passé autant que celles d’aujourd’hui. Le Wall Drawing, composé de neuf cercles de barbelé, est aussi explicite : titre ironique, matériau cruel, perfection de la formeclose.

C’est sa force : Abdessemed invente des expressions plastiques à la fois intensément provocantes, simples à appréhender et vivement explicites. La démesure est l’une de ses meilleures alliées : accumulation d’animaux morts, terres cuites aux dimensions de voitures brûlées, vraies carcasses d’avions enlacées de Telle mère tel filsSusciter un malaise physique est une autre de ses bonnes manières : ballet d’insectes et de serpents inquiétants dans la vidéo Usineou jeune femme allaitant un cochon de lait dans Lise, autre vidéo sur grand écran. On se souvient, bien qu’il ne les remontre pas ici, de ses photographies de sangliers et de serpents sur un trottoir parisien, qui semblent prophétiser qu’après une catastrophe planétaire, les animaux sauvages envahissent les villes vidées de leurs populations.

Abdessemed frappe dur, comme Zidane un certain soir. Pourquoi si fort ? Dans une société saturée de fausses images et hébétée de divertissements, son art de l’irruption et de la percussion est l’un des derniers modes de dénonciation qui puisse opérer encore. Il entend retourner contre la société du spectacle ses procédés habituels, avec ce que cela exige de violence. Le danger serait que cette société le récupère et fasse de lui un de ces artistes stars qu’elle aime d’autant plus que leurs productions sont anodines et consensuelles. Comme suffisent à le suggérer les titres, l’auteur d’Also sprach Allah et de God is Design ne risque pour l’heure rien de tel.

A travers vingt-cinq oeuvres, dont six monumentales, le Centre Pompidou présente, jusqu’au 7 janvier à Paris, la première grande exposition consacrée à l’artiste français Adel Abdessemed. « Abdessemed adresse des directs aux images du monde. Comme le coup de poing du boxeur, il laisse le spectateur groggy », confie Alfred Pacquement, directeur du musée national d’art moderne.
Who’s Afraid of the Big Bad Wolf ?
, 2011-2012, animaux naturalisés, acier, fils de fer.

http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/10/04/pourquoi-abdessemed-tape-t-il-si-dur_1770098_3246.html

Cet article, publié dans badil tawri, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s