Au Maroc, dans les quartiers de Tanger, la contestation sociale est toujours là

Le Maroc serait-il immunisé contre la crise ? « Moi, je n’ai pas peur de votre crise économique ! » lançait le 9 octobre à Strasbourg, pour l’ouverture du Forum mondial de la démocratie, le chef du gouvernement marocain, Abdelilah Benkirane. Le premier ministre demandait en substance aux Européens de ne plus faire grise mine et de se comporter en « partenaires honorables » : « Vous ne pouvez pas venir hier parce que ça vous arrangeait, et repartir aujourd’hui parce qu’il y a un petit son de cloche de crise (sic) », ajoutait il. Derrière l’optimisme d’Abdelilah Benkirane, se cache une réalité sociale toujours aussi tendue au Maroc, et elle n’échappe plus désormais aux décideurs économiques étrangers comme aux agences de notation. Le 11 octobre, l’agence Standard & Poors a modifié de « stable » à « négative » la perspective de la note de la dette à long terme du Maroc. Le Maroc pourrait perdre sa cotation « BBB» : « Si le chômage reste obstinément élevé, si le coût de la vie monte en flèche ou si les réformes politiques déçoivent les attentes de la population, il y a un risque de troubles durables et à grande échelle qui pourrait également conduire à une dégradation », précise Standard & Poors.

Les troubles sociaux qu’évoque l’agence internationale, le Maroc en connaît actuellement dans plusieurs régions, et notamment à Tanger, la principale  ville du nord du pays, qui accueille le plus grand port d’Afrique et la nouvelle usine Renault, fraîchement installée sur le territoire marocain.

 

À une quinzaine de minutes en voiture du centreville de Tanger, se trouve Béni Makada. Cet immense quartier populaire représente le tiers de la superficie de Tanger et accueille près de 250 000 habitants.

Le contraste avec le centre-ville, ses rues propres et ses magasins fréquentés par les touristes et les promeneurs, est évident. L’avenue principale, le boulevard Moulay Ali Chérif, est en permanence bloquée par les vendeurs ambulants qui proposent des ustensiles en plastique, des vêtements pas chers et de la contrebande de toute sorte. Dès que l’on quitte cette grande artère, on se retrouve au milieu de ruelles non goudronnées, où s’accumulent des maisons étroites de deux étages, de 30 à 60 mètres carrés. C’est d’une de ces maisons, située dans le sous-quartier Ard Dawla, que sont parties les dernières manifestations. Le 2 octobre, une intervention de la police pour déloger une famille de onze personnes dégénère en affrontements avec la population du quartier. Les forces de l’ordre ont dû recourir à la force pour appliquer une décision de justice qui remontait à deux ans. Les témoignages relatés dans la presse marocaine parlent alors de scènes de guérilla urbaine. La police a fait usage de gaz lacrymogène, tiré des balles en caoutchouc. Des jeunes ont attaqué à jets de pierres les estafettes de police, bloquant les ruelles exiguës en enflammant des pneus. Une vingtaine de personnes ont été blessées dans les deux camps après plusieurs heures d’affrontements. « La police a fait un usage disproportionné de la force, préférant l’affrontement au règlement social du problème. La famille n’avait nulle part ou aller » explique Mourad Essabari, membre de l’Association marocaine des droits humains à Tanger (AMDH). Si la population s’est si vite révoltée contre cette expulsion, c’est que le cas de cette famille reflète la misère dans laquelle de nombreux habitants du Tanger vivent aujourd’hui.

 

15 euros pour jouer au football

 

L’histoire de cette expulsion ne s’est pas arrêtée là. Le 6 octobre, alors qu’il se trouvait en détention – il souffrait d’un cancer selon les autorités –, le décès du père de la famille expulsée a poussé les habitants du quartier à manifester une nouvelle fois, sans heurts cette fois-ci. Les autres membres de la famille, arrêtés à la suite de l’intervention, ont été relâchés et poursuivis pour « obstruction à une décision de justice ». Ils ont été provisoirement relogés ailleurs, loin du quartier, en attendant que des élus tiennent la promesse de leur offrir un nouveau toit.

Mais à Béni Makada, la colère des habitants n’est pas retombée : « Je suis venu observer en tant qu’associatif, mais quand les émeutes ont éclaté, j’ai dissimulé mon visage et je me suis mis à caillasser la police moi aussi »,confie un jeune du quartier. Pour lui et nombre de jeunes, cette violence est une réaction à la marginalisation que vit le quartier. Les infrastructures sociales se limitent aux écoles primaires, à un dispensaire et à un centre psychiatrique. Pour jouer au football, par exemple, les jeunes sont obligés de louer 200 dirhams l’heure (un peu plus de 15 euros) un stade  de football privé. Ici, la plupart des jeunes n’ont pas un revenu fixe. Ils sont vendeurs ambulants ou multiplient les petits boulots, notamment en tant qu’ouvriers dans les usines qui entourent le quartier. « Il n’y a rien à faire ici, à part peut-être se droguer », soupire Mohamed El Houari, un habitant qui accepte de nous faire visiter les arrière-cours des maisons ou de jeunes Marocains s’injectent de l’héroïne de piètre qualité, à l’abri des regards. Une précaution d’ailleurs bien superflue, tant la présence des autorités se fait rare dans le faubourg. À côté de l’école primaire, des seringues jonchent le sol.

La ville de Tanger a pourtant débloqué un important budget de 1,2 milliard de dirhams (plus de 100 millions d’euros) pour réaménager le quartier et le doter d’infrastructures, dans le cadre d’un programme étalé sur la période de 2007 à 2013. Les rues ont bien été refaites et embellies, mais cela se limite aux grandes artères. Au petit matin, les camions à ordures passent désormais à Beni Makada. Mais ils ne nettoient pas tout, et les ordures continuent de s’amonceler dans la grande place, « La place du changement » comme l’ont surnommée les jeunes du 20-février, mouvement né dans le sillage du printemps arabe. C’est d’ailleurs ici que le mouvement organisait la plupart de ses marches, profitant du soutien de la population locale. « Les gens ont une âme contestataire ici : quand l’USFP (principal parti de gauche, ancienne opposition au roi Hassan II – ndlr) avait un poids important au Maroc, tous le monde parlait de socialisme… », explique Rochdi Aoula, natif de Béni Makada et membre en vue de la coordination du mouvement du 20-février à Tanger.

 

Une crise qui rappelle celle de 1980

 

« Le roi Hassan II nous avait insultés, traités de “awbach” (sauvages – ndlr),se souvient Ahmed, un habitant du quartier. Son fils (Mohammed VI) est venu au quartier. Il montre de l’intérêt pour la région du Nord délaissée par son père, mais ce n’est pas encore cela. » Cette analyse est partagée par Driss Benali, professeur d’économie à l’Université Mohammed V à Rabat et auteur de chroniques économiques et politiques au ton souvent très corrosif. « Tanger vit  une crise de croissance, analyse l’économiste. Elle a grandi trop vite. Elle est devenue une zone industrielle qui fait miroiter un avenir meilleur aux populations rurales miséreuses. Y installer des gens sans pouvoir satisfaire leurs besoins, comme cela a été la politique depuis tant d’années, entraîne ce sentiment de rejet. » La contestation sociale n’est pas un problème propre à Tanger. Ce mois d’octobre, d’autres localités ont connu des échauffourées. Sidi Ifni, un petit port de pêche au sud d’Agadir, a vécu une nuit d’affrontements avec les forces de l’ordre le 3 octobre, quand un groupe d’une centaine d’individus a tenté de forcer l’entrée du district de police de la ville, selon la version officielle. Ils tentaient de libérer deux chômeurs que les forces de l’ordre avaient interpellés en marge d’une manifestation. Cet événement rappelle le soulèvement qu’a connu il y a quatre ans, en juin 2008, la même Sidni Ifni. Des chômeurs avaient alors bloqué le port pour réclamer du travail. La police était intervenue violemment, comme l’avait relevé une mission parlementaire officielle et plusieurs ONG. « Sidi Ifni fait face au chômage alors que c’était un comptoir de pêche très prospère il y a quelques années », estime Driss Benali qui établit un lien entre les mouvements sociaux qui se produisent localement et la situation générale du pays. « La crise est bien là, estime-t-il. Le déficit budgétaire dépasse les 6 %, la dette dépasse les 50 % tandis que le commerce  extérieur dégringole. Nos réserves de devises fondent à vue d’oeil, on dit même qu’elles ne nous permettront pas de tenir plus de quatre mois », détaille-t-il. En 1980, ce fut lorsque le pays faisait face à la même insuffisance de devises que la Banque mondiale et le FMI imposèrent le fameux « plan d’ajustement structurel », qui devait conduire au processus de privatisation des services publics au Maroc.

Le Maroc n’en est pas encore à la crise de 1980. À l’époque, le pays avait connu des grèves générales et des émeutes meurtrières, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Mais « la population sent que les institutions ont perdu de leur consistance, confie l’économiste Driss Benali. Les partis et les syndicats ne jouent pas leur rôle, le PJD (Parti de la justice et du développement, musulman conservateur, qui dirige le gouvernement) vend un discours populiste qui montre ses limites. Le résultat est que les gens se prennent en main », conclut-il. Les premières réponses concrètes du gouvernement sont attendues dans la prochaine loi de finance, qui est discutée à l’assemblée depuis le 12 octobre. En attendant de connaître le détail des arbitrages, le ministre de la communication et porte-parole du gouvernement Mustapha El Khalfi promet des « mesures sociales qui vont surprendre tout le monde, à travers la réforme de la caisse de compensation, dont les pauvres désormais bénéficieront plus ».

PAR LA RÉDACTION DE MEDIAPART

ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 17 OCTOBRE 2012

 

 

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