CONTRE L’OUBLI, Les responsables d’actes de tortures et d’assassinats politiques au Maroc.

Par grappes, ils traînent leur ennui dans les couloirs sans âme d’un hôtel du quartier Hassan à Rabat. Ils, ce sont les témoins auditionnés, familles des victimes ou victimes elles-mêmes des exactions du régime précédent. La répression n’a pas de préférences. Ils sont originaires de toutes les régions du Maroc, parlent tout l’éventail des dialectes de la langue marocaine. Ils semblent si différents et pourtant, ils se reconnaissent au premier coup d’œil. Un regard sans vie dans lequel pointe, quelquefois, une flamme de folie. La folie de la barbarie qui les a balayés sans une once de pitié.
Abjaou est le représentant des détenus de Tazmamart et de leurs familles. Le 16 août 1972, ce sous-officier a servi 7600 cartouches aux artificiers qui ont chargé les avions de chasse qui ont tenté d’abattre le Boeing royal. Le port altier et la voix claire, il se prépare pour son audition prévue dans la soirée. Son avis est mitigé sur ce « processus de réconciliation » qu’il considère comme un pis-aller. « On ne peut pas être satisfait de la manière dont l’IER a négocié cette phase. Mais nous étions prêts à collaborer et nous avons donc accepté de taire les noms des responsables pendant les auditions publiques parce que nous considérons que ce processus doit être envisagé dans le long terme ».


Pour les victimes, la fin des années de plomb ne peut pas être du seul fait de l’Instance. Les tribunaux doivent prendre le relais et continuer le travail de justice. « Avec qui voulez-vous que je me réconcilie ? » martèle Abjaou. « La réconciliation et le pardon nous dépassent maintenant. C’est à la société civile de prendre le relais et de renforcer notre combat », ajoute-t-il. « Car lorsque l’on me dit – allez devant la justice pour que l’on puisse définir les responsabilités effectives des personnes qui ont abusé de leur pouvoir, je souris. J’ai moi-même été condamné par cette justice à 3 ans de prison qui se sont transformés en 22 ans par un tour de passe-passe. On connaît tous la servilité de notre justice. Il est donc fondamental que nos actions soient soutenues par la société civile et les médias ».

 

« Comment juger le système ? »
Le capitane Hachad faisait partie des pilotes qui ont participé à la tentative de coup d’Etat de 72. Ses yeux bleu azur s’assombrissent dès qu’il s’agit de définir les responsabilités. Attablé avec Abjaou, il le coupe brusquement : « De toutes façons, les responsables sont connus », souligne le co-auteur (avec l’écrivain Abdelhaq Serhane) du brûlot « Kabazal » qui narre par le menu les affres de la détention à Tazmamart ». « Dans mon livre, j’évoque très clairement le général Moulay Hafid et le commandant Laânigri. Le capitaine Touil a longuement évoqué sa rencontre impromptue

avec le général Hosni Benslimane, Ibourk et Zerhouni lorsqu’il a été exfiltré en 1982 de Tazmamart ». Il avait alors rencontré l’ambassadeur des Etats-Unis suite aux pressions de sa femme américaine avant d’être ramené à Tazmamart. « Il y a aussi le directeur du bagne, Cadi Mohamed et le colonel Feddoul », ajoute timidement Abjaou. C’est le moment que choisit Dik Fatéma pour marteler ses convictions concernant cette question de la définition des responsabilités. Elle est la fille de Jilali Dik, un artificier mort à Tazmamart. Pour Fatima, le processus judiciaire est tout simplement vital. « Dans toute la chaîne des responsabilités chaque personne qui a, ne serait-ce que réfléchi à la manière par laquelle mon père a été détruit à petit feu, est coupable. Si l’on veut tourner la page du passé il n’y a que la justice pour nous permettre de vivre. Mon père a été emprisonné quand j’avais sept mois, je ne garde de lui qu’une photo délavée et un nom ».
Un nom bien difficile à porter lorsque l’on vit dans ce Maroc des années 80, tétanisé par la peur… « Mon grand-père nous a recueillis et nous a fait changer de nom pour réintègrer la société », souligne Saïd El Hadi. Son père Bouchta est mort en 1977 dans le bagne maudit. Il était stagiaire-artificier depuis quatre mois à la base de Kenitra. « Je n’ai jamais connu mon père. Quand il a été arrêté, ma mère était enceinte. Alors, évidemment, je veux connaître toute la vérité sur ce qui s’est réellement passé pour que quelqu’un décide de la culpabilité de mon père. Le pire pour un enfant de détenu ce n’est pas l’appareil répressif, c’est la société qui nous a rejetés. C’est la famille qui nous a niés. Ce sont les quolibets qui nous ont accompagnés. Rendez-vous compte que j’ai été obligé de renoncer à mon nom et à mon identité ! Qui est responsable ? Le moqadem qui nous lançait des insultes à la figure ? Le juge qui refusait de nous donner un certificat de décès pour que je puisse réintégrer la société ? Le véritable responsable, c’est le système. Mais comment juger le système ? », s’interroge-t-il. Lorsque Saïd El Hadi se présentait devant un juge pour réclamer le certificat de décès après la sortie des détenus survivants de Tazmamart, on lui répondait par la négative « Le juge me disait qu’il fallait attendre 50 ans pour obtenir ce précieux sésame. Cinquante ans étaient le délai légal pour confirmer une disparition. Est-ce coupable ? »

Tazmamart n’est pas fini
Beaucoup s’interrogent sur la limite dans le temps de la fin des exactions de Tazmamart. « Peut-on estimer que la sortie des bagnards correspond à la fin du cauchemar ? ». Non !, martèle El Hadi. « J’ai mis des années avant de retrouver mon vrai nom. Les morts de Tazmamart et leurs familles ont eu un « statut privilégié ». Mais Tazmamart ce n’est pas fini », coupe Azziane Fatima , sœur de l’artificier Azziane Larbi mort dans le bagne de la honte. « Je ne connais toujours pas la tombe de mon frère. On ne nous a pas remis sa dépouille. Pourtant on sait parfaitement où il est. Pour moi, il est encore emprisonné et on ne l’a toujours pas libéré. Les responsables actuels, qui continuent d’ignorer la douleur des familles ,ne sont-ils pas aussi coupables en ignorant notre douleur ? C’est un poids énorme que nous n’arriverons pas à dépasser. Mon frère est-il moins important parce qu’il est mort ? » Fatima est analphabète. A la disparition de son frère a succédé l’éclatement de sa famille. Il était la personne qui allait les sortir de la misère. Après son arrestation, son père est venu vivre avec elle, sa mère avec sa sœur aînée. Elle a subi l’opprobre social, la déchéance, la douleur de l’absent et la honte. « J’ai appris la nouvelle de la mort de mon frère par un article de presse. Personne n’est venu nous prévenir. Ni association ni parti politique… Personne ».

La responsabilité des partis
La responsabilité des partis politiques est historiquement indéniable. Tous connaissaient, dès les années 80, l’existence du bagne. « A part Bensaïd Aït Idder et Abderrahmane Benameur, personne n’a bougé pour nous », martèle Salah Hachad. « Ils sont aussi coupables que ce système qui les a engraissés, et mis à l’abri des poursuites ». « Ils ont trahi la confiance que le peuple marocain a placé en eux », ajoute Abjaou. Des partis politiques dont les leaders ont freiné des quatre fers à l’évocation des auditions publiques et thématiques engagées par l’Instance Equité et Réconciliation. Les sorties de Mahjoubi Aherdan, Bouaazza Ikken et surtout la dernière en date, celle du docteur Khatib qui s’est élevé contre ce qu’il considère, en substance, comme « le procès du défunt Roi Hassan II », confirme ce divorce entre les victimes et les appareils politiques.

Un silence infamant
La responsabilité de la presse dite nationale est évoquée avec douleur. Son silence devant l’infamie est régulièrement évoqué par les victimes et leurs familles. « Il est clair qu’il est difficile de définir l’ensemble des responsabilités dans ce processus. Mais dire que les audiences publiques ne vont pas arriver aux objectifs escomptés est parfaitement injuste. Car ce processus va engager les acteurs politiques et la société civile à entamer un débat sur le problème de l’impunité. Cela va permettre de cerner les nouvelles responsabilités et limites de certains pans entiers du Pouvoir. Sous quel contrôle ont agi les services secrets marocains ? Comment ont-ils travaillé par le passé ? Pourquoi ces violations ont-elles duré plus de quarante ans ? Quels nouveaux instruments de contrôle doivent-ils être mis en place pour éviter que de telles dérives ne se reproduisent ? Toute une série de questions que les auditions publiques et thématiques vont déclencher », souligne la militante des droits de l’Homme Khadija Rouissi.

Mettre des noms sur les visages et sur les responsabilités
Mais le fantôme des responsabilités planent toujours sur l’Instance. « Ne pas donner les noms c’est livrer un semblant de vérité. Nous avons chacun construit pour continuer de vivre un imaginaire, pour palper l’horreur vécue par nos proches. En lisant la littérature carcérale, nous nous sommes rendu compte que cela dépassait l’entendement et tout ce que nous avions pu échafauder. Mettre des noms, des visages sur ceux qui ont tué les membres de notre famille, c’est vital », conclut FatimaDik.
Nourredine Belhouari, lui, a perdu son frère, décédé à la suite d’une grève de la faim en septembre 84 à Marrakech. Il sait parfaitement qui sont les tortionnaires qui ont conduit son frère Mustapha à choisir de mourir pour que ses convictions éclatent dans un Maroc étouffé. « Ils ont pour nom Sebti, Zahidi Youssef, Zarghitt et Sghir. Ils étaient tous en fonction au commissariat de Guéliz durant les années 80. Tout le monde les connaît. Tout le monde se souvient de la barbarie avec laquelle ils ont torturé mon autre frère Abdelillah, humilié mon père, arrêté ma mère, menacé de la déshabiller… », assure-t-il, la voix troublée par la rancœur. « Je n’oublierai pas les gouverneurs qui m’ont empêché d’avoir un passeport et de quitter un pays qui m’asphyxiait. Je n’oublierais pas les provocations des policiers vis-à-vis de mes sœurs qui ont été obligées de quitter l’école. Je n’effacerai pas de ma mémoire ce professeur d’université qui m’a traité de traître. Ni le sourire de pitié de cet examinateur de l’oral du concours du CPR qui ne m’a posé que des questions personnelles ».
L’Etat policier dans toute sa splendeur, dans toute son iniquité est-il prêt à se présenter devant un prétoire ? Les mines défaites de certaines victimes des années de plomb laissent à penser le contraire. « L’erreur que nous avons commise, tous, c’est d’accepter les deux sous que l’Etat nous a donnés pour faire passer la pilule. Nous aurions dû être plus exigeants, parler des responsabilités, évoquer tous les détails, ces choses qui paraissent insignifiantes et qui s’avèrent fondamentales. J’ai cru que recevoir de l’argent allait apaiser mes souffrances. Cela a juste réouvert une plaie que nous n’avons jamais réussi à cicatriser ». Ces derniers mots de Fatéma Azziane sonnent comme une sentence. La sentence du procès d’un système dont on ne pourra pas, inéluctablement, faire l’économie.

Morocco´s Tazmamart (pour ne pas oublier)

 

 

Les responsables d’actes de tortures et d’assassinats politiques
au Maroc.

Abdelkébir HOSNI, sous-brigadier C.M.I en 1976.
Abdesslam, sergent-chef, gardien à TAZMAMART (*), agé de 60 ans.
Surnommé « El ouezza » (l’oie).
Addi DAKAOUI, chef de province de Ouarzazat; capitaine promu
commandant avant sa retraite. Il est originaire d’Errachidia.
Ahmed BEN BOUZIANE, sergent-chef, gardien à TAZMAMART. Berbère,
originaire de la région de Béni Mellal. Surnommé « croque-mort ».
Ali Amzile, 64 ans, sergent, gardien à TAZMAMART. D’origine sahraouie.
Surnommé «serr-ferr».
Allal SAADAOUI, ex-gouverneur de Tata. ………….ET D’AUTRES
BOUAZZA, adjudant en 1979, promu lieutenant. A la retraite depuis 1982,
originaire de Mrirt.
Driss BASRI, ministre de l’Intérieur. Il occupe ce puissant ministère depuis
plus de 20 ans.
FEDDOUL, colonel de la gendarmerie royale. Il a été chargé par Hosni
BENSLIMANE de superviser la direction du bagne de TAZMAMART.
H’mida FRIH, adjoint du directeur de TAZMAMART. Surnommé
«fox_trots». D’une soixantaine d’années (en 1996), originaire d’El Braness
(région de Taza). Il a été mis en retraite en 1988.
Il est le responsable direct de la mort du détenu Mohammed LAIDI : il a, en
effet, refusé de déplacer la victime de sa cellule polluée à cause des toilettes
bouchées vers une autre cellule vide. La victime criait juste avant de mourir : «
Dites à ma famille que mon assassin s’appelle H’mida FRIH ! ».
HAMMOU, adjudant, gardien à TAZMAMART, originaire de Khemisset. Il
coule une retraite paisible à 60 ans. Surnommé « Hmar El Aoudate ».
Le général Hosni BENSLIMANE, commandant en chef de la gendarmerie
royale. L’un des hommes forts du régime. Il est responsable de plusieurs centres
de détention secrets dont celui de TAZMAMART.
ICHOUCHOU, C.M.I. gardien de la paix. Détaché civil à la D.S.T. Originaire
d’Oujda.
Kaddour L’YOUSFI, chef du centre de torture de Derb Moulay chérif à
Casablanca. Il est responsable de tortures de centaines de militants et de la
mort de: Amine TAHANIÉ.
LAMRANI, lieutenant promu capitaine et a remplacé Addi DARKAOUI.
Larbi GHRIB, inspecteur devenu commissaire, en 1976, à la Direction de la
Sûreté Nationale à Rabat.
LASHAR, sous-brigadier C.M.I en 1976.
MAJDOULI, sergent, gardien à TAZMAMART. Il est appelé Tazi ou «
chouibini » (le vieux). Désigné cuisinier à partir de 1980.
Mohamed BOUFOUS, ex-gouverneur de Ouerzazat devenu gouverneur de
Oujda.
Mohamed DIKROLAH, C.M.I. corps urbain.
Mohamed HDRACHE, adjudant en 1979, promu Lieutenant.
Mohammed AL-QADI, né en 1920 à Sidi Kacem, directeur du bagne de
TAZMAMART. Il a été promu lieutenant-colonel et décoré en 1989.
Mohammed BOUKEBCH, âgé d’environ 55 ans, sergent-chef, gardien à
TAZMAMART. Il est originaire de la région de Taza. Surnommé « le bélier ».
Moulay Ali, âgé de 36 ans, sergent-chef, gardien à TAZMAMART où il était
arrivé en 1987. Il est d’origine sahraouie.
Il est porté responsable direct de la mort du détenu Rachdi BENAISSA.
Mustapha HARMAK, C.M.I. gardien de la paix. Il est détaché civil à la
D.S.T.

Naji HADJ, commissaire divisionnaire.
SALEH, capitaine, muté au centre des unités mobiles à Casasblanca.
Si H’Mida EL ALAMI, gardien de la paix en 1976, ex fquih.

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