Syrie : Quand des « anti-impérialistes » rejettent la révolution

Depuis vingt mois, le peuple syrien mène une extraordinaire révolution contre une des plus sanglantes dictatures du monde. Le mouvement d’en bas, non-confessionnel, auto-organisé sur les mêmes revendications que les peuples tunisien, égyptien et tant d’autre de la région arabe, est absolument déterminé à gagner sa liberté malgré une répression atroce. Et pourtant, la nécessaire solidarité internationale se heurte aux prises de position de nombreux « anti-impérialistes » qui, soit soutiennent directement le régime des Assad, soit se réfugient de fait dans la neutralité.

« Comment ne pas appuyer le gouvernement syrien ? C’est le gouvernement légitime ! Qui devons-nous appuyer ? Les terroristes ? » a déclaré il y a quelques jours encore le président Chavez réélu au Venezuela. En Europe, des partis, des intellectuels réputés anti-impérialistes et défenseurs de l’autodétermination des peuples, se détournent également des révolutionnaires syriens. Même certains partis de la gauche radicale du Maghreb et du Moyen-Orient se fourvoient dans une vision complotiste de la situation syrienne.

Certes, la longue expérience d’offensive économique, institutionnelle et militaire des puissances occidentales pousse à se méfier de la présentation d’un conflit par les médias qui les servent. En l’occurrence, les grands medias ne sont pas du côté du régime d’Assad, les dirigeants occidentaux lui demandent maintenant de quitter le pouvoir. Mais tout collectif militant doit savoir recouper et analyser les informations accessibles par différents canaux, et se faire un avis indépendant. Sur la situation syrienne actuelle, tant d’éléments amènent à se tenir aux côtés des révolutionnaires !

Dictature féroce et libéralisme sauvage

Le régime d’Assad est absolument indéfendable pour celles et ceux dont la boussole est la défense de « ceux d’en bas ». Il s’agit d’une domination clanique basée sur l’écrasement de toute expression politique à commencer par celle du parti Baath dont il est issu, dont tous les dirigeants ont été, dés le début des années 1970 exécutés, exilés ou jetés en prison jusqu’à leur silence définitif. Et tous les autres courants politiques, Frères musulmans, libéraux ou de gauche ont été impitoyablement éliminés, toute société civile ou syndicalisme écrasés. L’arrivée au pouvoir de Bachar, fils du premier dictateur Haafez en 2000 a pu laisser croire pendant quelques mois à un début de démocratisation du régime. Mais cet espoir a vite été étouffé, pendant que la prédation du clan se réinvestissait dans un libéralisme économique sauvage qui a balayé la plupart des acquis sociaux encore existant dans le pays et creusé les inégalités. Pour tenter de garder le contrôle de la situation, le régime a construit 12 000 mosquées, ce qui ne va pas dans le sens d’une laïcité dont le créditent ses défenseurs. Ainsi, la base sociale du régime reste la clientèle du clan Assad, une partie de la bourgeoisie et les tentaculaires services répressifs, ainsi que la peur instrumentalisée d’un lendemain transformé sciemment en chaos.

Sur le plan extérieur, le principal fait d’arme du régime c’est l’écrasement de la gauche libanaise et des palestiniens dans son intervention au Liban en 1975-76, poursuivi depuis par une politique de coexistence matamore mais pacifique avec Israël, qui explique que les dirigeants israéliens sont des plus réservés sur l’intérêt de la chute d’Assad. Celui-ci a soutenu les américains pendant la guerre en Irak, il a cherché depuis un accord en profondeur avec les impérialismes US et français, sous réserve de sa liberté d’action au Liban.

C’est ce régime dans sa nudité que le peuple syrien, encouragé par les révolutions en cours dans la région arabe et radicalisé par l’intensité de la répression, a entrepris de dégager à partir du printemps 2011. Les reportages réalisés dans les conditions les plus difficiles – le régime ayant expulsé toute presse non inféodée – ont montré la réalité, l’imagination, l’héroïsme de ce mouvement populaire massif, transcendant les classes sociales, les confessions, les origines culturelles ou nationales, et redescendant sans cesse dans la rue sous les balles d’abord, les bombardements ensuite. Ils ont montré les sévices subis par les hommes, femmes, vieillards, enfants particulièrement visés, le nombre des emprisonnés et de morts enregistrés scrupuleusement par les structures locales auto-organisées.

 

Une militarisation forcée

Aucune manœuvre de division, aucun terrorisme de l’Etat syrien n’est parvenu à stopper la révolution. L’utilisation systématique de l’armée pour l’associer à l’horreur s’est traduite par de nombreuses désertions, malgré les terribles représailles. L’envoi de milices escadrons de la mort dans les quartiers et les villages pour imposer la rupture entre alaouites, sunnites, chrétiens, kurdes ou autre minorité n’a pas eu l’effet escompté et a maintenu l’unité des révolutionnaires syriens. En revanche, tout cela a forcé la militarisation de la révolution après de nombreux mois de résistance pacifique, avec les dangers que cela peut receler. Dans tout pays qui a connu des résistances populaires armées et qui en cultive la mémoire, comment reprocher aux déserteurs, aux anciens emprisonnés passés dans la clandestinité de vouloir défendre leur peau et celle des manifestants qu’ils voient se faire mitrailler ? Ainsi, au bout d’un an et demi, plus de trente mille morts répertoriés, un demi-million de personnes qui ont été emprisonnées et torturées, et plusieurs centaines de milliers de réfugiés, les remarques de celles et ceux qui justifient leur neutralité par la militarisation de la révolution apparaissent juste obscènes. L’alternative, c’est la reddition – et la poursuite d’une épuration de masse.

De même, alors que pendant des mois les manifestants syriens ont réclamé une aide internationale, en particulier pour faire cesser l’appui russe et iranien au régime, il est obscène de prioriser l’attention sur les manœuvres  occidentales ou les infiltrations islamistes sous contrôle saoudien ou qatari (les fameux « terroristes »). Evidemment, ces manœuvres existent et elles sont un danger. Mais aujourd’hui, tous les témoignages s’accordent à dire que l’action islamiste est marginale, et manipulable par le régime syrien. Les premières à la regretter, ce sont les coordinations révolutionnaires syriennes. Elles savent bien que les émirs saoudiens qui répriment leur propre peuple et celui du Bahrein, et qui refusent tout contrôle unitaire sur leur aide ne sont pas des amis. C’est l’absence du mouvement ouvrier et démocratique mondial dans l’aide à la révolution syrienne, qui laisse le terrain à ces menaces !

On peut aussi considérer illusoire la demande d’une protection militaire aérienne internationale de zones libérées, qui ne serait pas un engrenage vers une vraie guerre régionale – d’ailleurs, c’est pour cette raison que les puissances occidentales y rechignent, compte tenu du rapport de force issu de la débandade US en Irak et en Afghanistan. On peut penser que les « conseils nationaux » constitués à l’extérieur de la Syrie et prétendant à la représentation du mouvement ne sont pas représentatifs et trop liés aux Etats étrangers. On peut mettre en cause des secteurs de l’Armée Syrienne Libre pour des crimes ou des actions aventuristes. Mais les révolutionnaires syriens ne cessent justement de contester ces « directions » pour obtenir des garanties d’indépendance, de démocratie, de laïcité, de solidarité avec la Palestine, et surtout de respect des structures locales de coordination. Ils ont obtenu la signature de plusieurs Chartes unitaires avec ces objectifs.

Mais  pour gagner le droit de discuter -avec modestie- de questions problématiques de cette révolution, il faut être absolument et concrètement aux côtés du peuple révolutionnaire syrien. Il faut comprendre que loin d’être l’instrument de la contre-offensive de l’impérialisme contre le processus révolutionnaire de la région arabe, il est le point le plus aigu de cette dynamique internationale pour la liberté, la dignité et la justice sociale, contre tous les Etats oppresseurs, grandes et petites puissances. Au contraire, s’il est défait, c’est tous les peuples de la région qui le paieront aussi, y compris le peuple palestinien.

La géostratégie avant les peuples ?

Alors il est consternant de voir un Alain Gresh écrire dans Le Monde Diplomatique du 31 août dernier : « La crise syrienne se réduit-elle à un pouvoir dictatorial affrontant l’ensemble de son peuple ? Si tel était le cas, le régime serait tombé depuis longtemps […] Et si l’appui de l’Iran, de la Russie et de la Chine à Damas a durci la position du président Bachar Al-Assad, le refus des Occidentaux, Français compris, d’appeler l’opposition à respecter un cessez-le-feu a aussi mis de l’huile sur le feu ». Gresh fait partie de ceux qui nous demandent de « mettre l’affect de côté », pour comprendre que le plus important serait la géostratégie et la légitime résistance de la Russie et de l’Iran à l’offensive occidentale. D’où son idée géniale : « Rappelons que dans les années 80, la transition vers la démocratie en Amérique Latine s’est faite en assurant l’impunité aux généraux coupables des pires exactions (il a fallu vingt ans supplémentaires pour les faire comparaître devant la justice ; c’était le prix à payer  pour une transition pacifique). »

Bref, les révolutionnaires syriens ne seraient que des pions. Ils ne pourraient proposer un avenir meilleur par leur lutte, et leur intérêt serait d’arrêter leur mouvement pour une négociation bien hypothétique (voir le résultat au Yémen). Au passage, peut-on assimiler un clan familial vraiment prêt à tout pour garder le pouvoir, à une junte militaire plus diverse et « plastique » ?

Face aux aveuglements des anti-impérialistes « campistes », version hard à la Chavez (ou en Belgique Michel Collomb et le PTB), version soft à la Gresh, nous devons prouver concrètement qu’il y a place pour un anti-impérialisme principiel, qui affirme une solidarité inconditionnelle avec les peuples en lutte contre l’oppression, indépendante de tout pouvoir d’Etat et d’autant plus nécessaire que la lutte est difficile.

Par Jacques Babel: « Tout est à nous »

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