Entretien avec Michael Löwy « La révolution est un merveilleux monstre à mille têtes ».

Michael Löwy est un sociologue et un militant marxiste d’origine brésilienne, auteur de nombreux ouvrages consacrés à Marx, à Che Guevara, au romantisme, à l’écosocialisme, à la question nationale ou encore à la religion (*). Interrogé sur les principales limites de la pensée marxiste et sur le fait que le marxisme soit vu par de nombreux secteurs académiques comme rétrograde, Michael Löwy souligne qu’il est avant tout une pensée en mouvement qui tente de dépasser les limites qui se trouvent présentes dans l’œuvre de Marx et Engels elle-même. Cet entretien a été réalisé par Graziela Wolfart, Márcia Junges et Thamiris Magalhães pour la revue brésilienne « IHU On line » et reproduite dans le journal argentin « El Correo ». (Avanti4.be)

Quelles sont les caractéristiques de la révolution dans l’œuvre du jeune Marx ? Sur quels aspects sa théorie se modifie-t-elle dans ses écrits ultérieurs ?

Dans ses « Thèses sur Feuerbach » (1845) – le genèse géniale d’une nouvelle conception du monde selon Engels – et dans « l’Idéologie Allemande » (1846), Marx élabore une nouvelle théorie qu’on pourrait définir comme une « théorie de la praxis », selon les termes de Gramsci. Dépassant dialectiquement l’idéalisme néo-hégélien – pour qui les changements dans la société commencent par le changement des consciences – et du matérialisme vulgaire – pour qui il faut d’abord changer les « circonstances » matérielles -, Marx affirme dans la 3e thèse sur Feuerbach que c’est dans la praxis révolutionnaire que coïncident le changement des circonstances et l’auto-modification de la conscience des individus.

Comme il l’explique peu après dans « l’Idéologie allemande » : une conscience communiste de masse ne peut surgir que de l’action, de l’expérience, de la lutte révolutionnaire des masses elles-mêmes ; la révolution n’est pas seulement nécessaire pour renverser les classes dominantes, mais aussi pour que la classe subversive se libère de l’idéologie dominante.

En d’autres mots, l’unique véritable émancipation est l’auto-émancipation révolutionnaire. Cette thèse constituera un fil rouge à travers toute son œuvre, même quand ses formulations seront plus directement politiques et moins philosophiques, par exemple, dans le célèbre préambule aux Statuts de la Première Internationale : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Mais c’est également valable pour le « Manifeste Communiste » ou pour ses écrits sur la Commune de Paris, etc.

Comment peut-on comprendre le concept de « dictature du prolétariat » face à la démocratie qui émane de la théorie de la révolution communiste ?

L’expression « dictature du prolétariat » a été peu heureuse. Mais comme l’a décortiqué le marxiste nord américain Hal Draper, ce que Marx et Engels voulaient décrire c’est le pouvoir démocratique des travailleurs, comme celui de la Commune de Paris, dans laquelle il y a eu des élections démocratiques, le pluripartisme, la liberté d’expression, etc. Au XXe siècle, cette expression a servi à justifier, au nom du communisme, des politiques autoritaires qui ne correspondent pas à la pensée de Marx.

Qu’est-ce qui a changé dans la gauche depuis la première édition de votre ouvrage « La révolution communiste dans l’œuvre du jeune Marx ? »

Le titre de la première édition (mais non celle de la thèse de doctorat) était : « La théorie de la révolution chez le jeune Marx », publié aux éditions Maspero en 1971. Depuis lors, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et la version stalinienne de la gauche qui a prédominé une bonne partie du XXe siècle est entrée en crise et s’est pratiquement écroulée dans le monde entier. Ce qui a confirmé la thèse de Marx selon laquelle la seule véritable révolution est celle qui permet une émancipation réelle des opprimés par eux-mêmes.

Vous considérez que la gauche, dans ses différentes expériences (Union soviétiques, Europe de l’est, Amérique latine, Europe, Brésil…) a compris Marx de manière erronée. Pourquoi ?

Dans les premières années de l’URSS, il y a sans doute eu une compréhension erronée du marxisme, une lecture autoritaire de certains textes. Mais à partir du stalinisme, à partir de la moitié des années 1920, il ne s’agit plus d’une erreur mais bien d’une idéologie d’Etat, prétendument marxiste-léniniste, qui tendait à justifier le pouvoir totalitaire de la bureaucratie et de ses politiques opportunistes.

Malheureusement, les partis communistes d’Europe, d’Amérique latine et du Brésil ont suivi pendant de nombreuses années cette orientation stalinienne. Mais à partir de 1968, et surtout depuis 1968 (l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS), de nombreux communistes ont commencé à remettre en question cette idéologie. En Amérique latine, ce fut la Révolution cubaine qui provoqua une crise profonde dans le mouvement communiste.

La révolution permanente de Trotsky est-elle toujours un concept adéquat pour penser la gauche aujourd’hui ?

La théorie de la révolution permanente de Trotsky, formulée dans le contexte latino-américain par José Carlos Mariátegui en 1928, est la seule qui tienne compte de la dynamique des révolutions du XXe siècle ; la révolution russe de 1917, les révolutions chinoise, yougoslave, vietnamienne, cubaine. Dans tous ces pays, une révolution démocratique agraire et/ou anticoloniale se transforme dans un processus ininterrompu – permanent – en révolution socialiste. Malheureusement, tous ces processus – à l’exception partielle de Cuba – ont échoué à la suite d’une dégénérescence bureaucratique.

Il ne s’agit pas d’une fatalité, mais bien du produit de circonstances historiques. Ce qui est encore actuel aujourd’hui, c’est la vision stratégique du concept de révolution permanente : ou bien les révolutions dans la périphérie du système seront en même temps des révolutions socialistes, démocratiques, agraires et anti-impérialistes, ou bien elles seront des « caricatures de révolution » comme le disait Che Guevara. Ceci étant dit, on ne peut prendre la théorie de Trotsky comme un dogme infaillible : il prévoyait par exemple un rôle dirigeant pour la classe ouvrière dans ces révolutions, comme cela s’était passé dans le cas de la Russie en 1917.

Comment concilier le militantisme socialiste et le surréalisme ? Comment, pour le trostkysme, ces courants convergent-ils et se complètent ?

Le surréalisme est un mouvement romantique révolutionnaire, de réenchantement du monde avec une vocation éminemment subversive et donc parfaitement compatible avec le militantisme socialiste. De nombreux poètes surréalistes, comme par exemple Benjamin Péret – qui a vécu de nombreuses années au Brésil et a lutté en 1936-1937 dans les rangs antifascistes pendant la guerre civile espagnole – n’ont jamais cessé de militer.

En 1938, André Breton, le fondateur du surréalisme, a voyagé au Mexique pour rencontrer Léon Trotsky, qui était exilé à Coyoacan. Tous deux rédigèrent ensemble un document intitulé « Pour un art révolutionnaire indépendant », en faveur d’un art libre de tout contrôle de parti ou de l’Etat sur l’activité poétique artistique indépendante. Peu après fut fondée la Fédération Internationale de l’Art Révolutionnaire Indépendant – FIARI – à laquelle participèrent des surréalistes, des trotskystes et d’autres.

Mais le surréalisme ne s’est pas seulement lié avec le trotskysme, il a également eu des liens avec l’anarchisme, particulièrement dans les années 1950 et a touché la Cuba révolutionnaire dans les années 1960. Ses sympathies se dirigeaient vers tout mouvement authentiquement révolutionnaire.

Quels sont les défis pour une auto-émancipation du prolétariat dans une société « ensorcelée » par la consommation et par un travail qui alimente cette machinerie capitaliste ?

L’ensorcellement de la consommation et le fétichisme de la marchandise exercent une influence considérable sur la population. Mais, à certains moments décisifs, l’envoûtement est rompu et la magie noire du capitalisme cesse de fonctionner quand les prolétaires, la jeunesse et les opprimés réagissent contre le système. L’histoire de l’Amérique latine de ces dernières décennies en est un bon exemple.

Le philosophe comme « tête » et le prolétariat comme « cœur » de la révolution. Jusqu’à quel point cette idée de Marx inspire encore la gauche de notre époque ?

Cette idée de type nettement néo-hégélienne a été défendue par Marx aux débuts de 1844. Mais peu après, sous l’influence du soulèvement des tisserands du Silésie (en Allemagne) en juin 1844, il a découvert que le prolétariat est également « philosophe » et qu’il n’a pas besoin d’attendre les néo-hégéliens pour se soulever. Nous retrouvons encore aujourd’hui dans la gauche cette vision idéaliste, néo-hégélienne, quoi fait de l’intellectuel, de l’avant-garde, ou du parti, la « tête » de la révolution. Or, la révolution est un merveilleux monstre à mille têtes.

Que signifient le mouvement des indignés et le printemps arabe ? S’agit-il du souffle d’une nouvelle politique ?

Le printemps arabe a été un magnifique soulèvement de la jeunesse arabe contre des dictatures sanguinaires et anachroniques. Malheureusement, la victoire des révolutionnaires a été confisquée – provisoirement nous l’espérons – par les forces islamiques conservatrices.

Quant au mouvement des indignés, il s’agit d’un autre contexte : la crise du capitalisme en Europe et aux Etats-Unis, avec des conséquences dramatiques pour la population : chômage, diminution des salaires et des pensions, perte de logement, etc. Avec ce mouvement, la jeunesse avance une série de revendications anti-néolibérales, démocratiques, égalitaires et souvent anticapitalistes. Le dénominateur commun est l’indignation, un sentiment essentiel comme point de départ nécessaire à toute lutte et à toute transformation sociale. Sans indignation, rien de grand ni de radical ne peut se faire.

Quelles sont les principales limites de la pensée marxiste ? Pourquoi de nombreux secteurs académiques le considèrent-il comme rétrograde ?

Le marxisme est une pensée en mouvement qui tente de dépasser les limites présentes dans l’œuvre de Marx et Engels elle-même : par exemple, le traitement insuffisant de la question écologique. Certains secteurs académiques confondent le marxisme avec sa caricature rétrograde : l’idéologie dénommée « socialisme réel ». D’autres, qui s’identifient avec l’idéologie dominante, prétendent que le développement capitaliste représente le « progrès » et que le marxisme est « archaïque » parce qu’il s’oppose à l’expansion du marché et à l’accumulation du capital.

Je pense que Jean Paul Sartre avait raison quand il disait que le marxisme est l’horizon intellectuel de notre époque et que les tentatives de le « dépasser » comme la post-modernité, le post-marxisme, etc. finissent en régressions politiques et culturelles. Comme le disaient déjà Rosa Luxemburg, Lukacs et Gramsci, quand l’humanité supprimera le capitalisme, le marxisme pourra être remplacé par de nouvelles formes de pensée.

Source :
http://www.elcorreo.eu.org/Entrevista-a-Michel-LowyLa-revolucion-es-un-hermoso-monstruo-de-mil-cabezas?lang=fr
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

(*) Ouvrages de Michaël Löwy en français (source : Wikipédia) :

• La Pensée de « Che » Guevara, Paris, Maspero, 1970, 2e édition, Éditions Syllepse, 1997
• La théorie de la révolution chez le jeune Marx, Paris, Maspero, 1970 (thèse de doctorat du 3e cycle). Ré-édité aux Éditions sociales en 1997.
• Lucien Goldmann ou la dialectique de la totalité (avec Sami Naïr), Paris, Seghers, 1973.
• Dialectique et révolution : essais de sociologie et d’histoire du marxisme, Paris, Éditions Anthropos, 1974.
• Pour une sociologie des intellectuels révolutionnaires : l’évolution politique de György Lukacs, 1909-1929, Paris, Presses universitaires de France, 1976.
• Marxisme et romantisme révolutionnaire, Paris, Sycomore, 1979.
• Paysages de la vérité : introduction à une sociologie critique de la connaissance, Paris, Anthropos, 1985.
• Rédemption et utopie : le judaïsme libertaire en Europe centrale : une étude d’affinité élective, Paris, Presses universitaires de France, Coll.
• Sociologie d’aujourd’hui, 1988.
• Marxisme et théologie de la libération, Amsterdam, Institut International de Recherche et de Formation, 1989.
• Révolte et mélancolie : le romantisme à contre-courant de la modernité (avec Robert Sayre), Paris, Payot, 1992.
• L’insurrection des « Misérables » : révolution et romantisme en juin 1832 (avec Robert Sayre), Paris, Minard, 1992 .
• Patries ou Planète ? : nationalismes et internationalismes de Marx à nos jours, Lausanne, Éditions Page 2, 1997.
• L’Étoile du matin : surréalisme et marxisme, Paris, Syllepse, 2000.
• Walter Benjamin : avertissement d’incendie. Une lecture des thèses sur le concept d’histoire, Paris, Presses universitaires de France, coll. “ Pratiques théoriques ”, 2001.
• Franz Kafka, rêveur insoumis, Paris, Éditions Stock, 2004.
• Sociologies et religion : approches dissidentes (avec Erwan Dianteill), Paris, Presses universitaires de France, coll. « Sociologie aujourd’hui », 2006.
• Messagers de la tempête : André Breton et la révolution de janvier 1946 en Haïti (avec Gérald Bloncourt), Paris, Le Temps des cerises, 2007.
• Che Guevara, une braise qui brûle encore, avec Olivier Besancenot, Paris, Mille et une nuits, 2007
• Sociologies et religion : approches insolites (avec Erwan Dianteill), Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Sociologie aujourd’hui », 2009.
• Écologie critique de la pub, (coord. avec Estienne Rodary), Éditions Syllepse, coll. Écologie & Politique, 2010
• Écosocialisme, « Les Petits Libres », Mille et une nuits, 2011.
• Max Weber et les paradoxes de la modernité, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Débats philosophiques », 2012.

Textes de Michael Löwy en ligne :
http://www.preavis.org/breche-numerique/auteur21.html

http://www.avanti4.be/debats-theorie/article/la-revolution-est#.ULwo5YMsAvs

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