Egypte : Morsi va-t-il séquestrer la révolution ?

Lee Sustar5 décembre 2012

Egypte : Morsi va-t-il séquestrer la révolution ?

L’Egypte traverse l’une de ses plus grandes crises politiques depuis la révolution de 2011, qui avait renversé le dictateur Hosni Moubarak. Le 27 novembre, plus de 100.000 personnes ont manifesté sur la Place Tahrir contre la tentative du président Mohammed Morsi de s’octroyer des pouvoirs quasi dictatoriaux. Le 4 décembre, plusieurs milliers de manifestants, aux cris de « Morsi dégage » et « Le peuple veut la chute du régime », ont encerclé le palais présidentiel et fait reculer la police anti-émeute, forçant Morsi à le quitter précipitamment. Malgré des conditions a priori favorables pour lui, il n’est donc pas certain que la manœuvre du leader des Frères Musulmans soit en passe de réussir : elle peut au contraire radicaliser et précipiter une nouvelle vague révolutionnaire, cette fois-ci pleinement sociale et politique. (Avanti4.)

La crise s’est déclenchée le 22 novembre quand Morsi a émit un décret le situant en dehors du cadre du système judiciaire du pays. Ce décret interdit aux juges de remettre légalement en question les décisions du Conseil de la Shura, la chambre haute du parlement, ou celles de l’Assemblée Constituante, ainsi que du comité responsable de la rédaction de la nouvelle Constitution, dominé par les islamistes.

Pour travestir ses actions comme « révolutionnaires », Morsi a démis le procureur général de l’Etat – un vestige haï de la dictature de Moubarak – et s’est engagé à juger les personnalités de l’ancien régime responsables de l’assassinat d’activistes pendant la révolution.

Mais ces gestes n’ont pas apaisés l’opposition, comme l’a informé « Ahram Online » [1] : « Morsi se voit plongé dans une bataille avec la gauche, les libéraux, les socialistes et d’autres secteurs politiques influents… Des milliers de personnes sont sorties dans les rues du Caire, d’Alexandrie, d’Assiout, de Tanta, de Mahalla, de Mansoura, de Louxor, de Suez et de Port Saïd dans de grands rassemblements, majoritairement pacifiques et dans des scènes qui rappellent les 18 jours de soulèvement de l’année passée qui avait provoqué la chute de Hosni Moubarak et de son régime autocratique. La ville de Mahalla, dans le Delta du Nil, fut cependant le témoin d’affrontements entre partisans et opposants de Morsi devant le siège des Frères Musulmans et du Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ) ».

Le 27 novembre, dans le rassemblement de protestation sur la Place Tahrir, des juges et des avocats en grève se sont, de manière surprenante, unis aux étudiants et aux jeunes activistes du camp révolutionnaire. Les attaques de la police contre les manifestants – qui ont commencé la semaine dernière sur la Place Tahrir – ont parfois été féroces, mais elles n’ont pas été massives lors du rassemblement du 27.

Les manifestants ont appelé à l’organisation d’une nouvelle « manifestation du million » ce vendredi 07 décembre. Il faudra voir si l’opposition est capable de mobiliser à une telle échelle. Mais le rassemblement du 27 novembre est une claire démonstration de la profondeur de l’opposition aux tentatives de Morsi de dominer la scène politique égyptienne au travers du PLJ.

Les masques tombent

De fait, la présidence a agit en grande mesure en dehors de tout contrôle depuis que le Tribunal suprême égyptien a invalidé, au début de cette année, les élections à la chambre basse du parlement. Morsi allègue de son droit à ignorer les sentences judiciaires dictées contre ses décrets et se situe ainsi au dessus de la loi. Cette position permet que l’Assemblée Constituante dominée par les islamistes d’élaborer une nouvelle Constitution qui renforcera le contrôle politique du PLJ.

Le secrétaire général du PLJ, Mohammed Beltagy, a tenté de justifier le décret de Morsi [2] comme une défense de la révolution :« ceux qui défendent dans tout le pays le procureur général de l’Etat et juridiction du Tribunal Constitutionnel sont tout simplement en train de défendre le régime de Moubarak, pour que l’Egypte continue d’être gouvernée par (d’anciens hommes forts de l’armée comme) les Tantawis et Annans, comme Abdel-Meguid Mahmoud et Tahani Al-Gabali… La révolution devait être relancée. Aujourd’hui, je fais un appel au Président pour mener jusqu’au bout le processus d’épuration ».

En réalité, Morsi tente d’épurer la scène politique égyptienne de toute velléité révolutionnaire afin de construire un régime stable et autoritaire. Comme le soulignent dans une déclaration les Socialistes Révolutionnaires [3] : « Aujourd’hui, tous les masques de Mohamed Morsi et de son organisation, les Frères musulmans, sont tombés. Pour eux, la révolution n’est rien d’autre qu’un moyen d’atteindre le pouvoir. »

Il faut souligner les travailleurs du textile de Mahalla, dont les longues années de lutte ont préparé et rendu possible la révolution de 2011, ont annoncé une grève en solidarité avec les nouvelles protestations. C’est un signe que des secteurs des travailleurs les plus organisés et avancés politiquement sont disposés une fois de plus à utiliser leur pouvoir économique et social pour affronter le gouvernement, tout comme ils le firent quand Moubarak s’est vu forcé de quitter le pouvoir.

La réponse de Morsi a été de tenter d’envelopper ses pouvoirs autocratiques dans une rhétorique tranquilisatrice, mais sans céder d’un pouce quand au contenu de son décret.

Les Frères Musulmans ont annulé leur rassemblement prévu pour le 27 en faveur de Morsi dans un effort pour éviter des affrontements violents avec les activistes de l’opposition. A Alexandrie, cependant, les Frères et les formes islamistes plus conservatrices ont pris la rue – probablement aussi par vengeance suite à l’incendie du siège du PLJ pendant les protestations contre Morsi de la semaine dernière. Mais il ne fait pas de doutes que Morsi mobilisera ses partisans pour apparaître comme un dirigeant populaire légitime.

La soudaine et agressive initiative de Morsi a constitué une surprise pour de nombreux activistes politiques et observateurs. Cependant, la gauche alertait depuis un certain temps déjà sur le fait que Morsi était déterminé à faire reculer la révolution. Sameh Naguib, membre des Socialistes Révolutionnaires, écrivait peu avant le coup de force de Morsi [4] ; « Morsi et les Frères Musulmans sortent à nouveau la police égyptienne dans la rue, mais ce n’est pas pour contrôler le trafic ni garantir la sécurité des personnes dans les quartiers, mais bien pour briser les sit-in et les grèves, pour arrêter ceux qui les dirigent et pour recourir à nouveau à la torture et à l’assassinat pour terroriser les masses ».

Pourquoi maintenant ?

La question à poser est : pourquoi Morsi a réalisé ce coup de force et pourquoi maintenant ? Il y a plusieurs raisons :

En premier lieu, en jouant un rôle central dans la négociation du cessez-le-feu qui a mit fin à la guerre d’Israël contre Gaza, Morsi a gagné un prestige politique dans le pays et à l’étranger et il a profité de cette opportunité pour réaliser ce qui constitue jusqu’à présent son coup le plus audacieux.

Quand il a envoyé son ministre des affaires étrangères à Gaza au milieu des bombardements aériens d’Israël, le gouvernement égyptien a projeté une image totalement différente de celle de l’époque de collaboration entre Moubarak et Tel Aviv. Les Etats-Unis ont du s’appuyer sur Morsi pour influencer le Hamas et le Département d’Etat a fait les éloges du gouvernement égyptien. En remerciement, les Etats-Unis ont adouci leurs critiques aux initiatives de Morsi et ne prévoient nullement de réduire l’aide annuelle d’une valeur de 1,3 milliard de dollars à l’Egypte.

En second lieu, Morsi maintient, du moins pour l’instant, à distance l’armée en tant que force politique. En obligeant les principaux militaires égyptiens à prendre leur retraite, Morsi a établit une alliance avec la génération d’officiers plus jeunes qui attendaient avec impatience la sortie de scène des hauts gradés de l’époque de Moubarak afin de grimper aux échelons.

Les chefs militaires sont sans nul doute préoccupsé puisque leur rôle politique dominant a été éclipsé. En même temps, cependant, les politiques de Morsi ont garantit aux militaires que la majorité de leurs prérogatives traditionnelles seront maintenues intactes. Ainsi, le chef du renseignement militaire, Mohammed Shehata, a été un acteur central dans les négociations entre le Hamas et le gouvernement israélien [5], ce qui a tranquillisé les politiciens à Tel Aviv et à Washington.

En outre, il n’y a pas le moindre indice que les militaires devront renoncer à leurs vastes intérêts économiques, qui vont de la fabrication de munitions jusqu’à l’électroménager et les hôtels de luxe.

En troisième lieu, Morsi sait que les capitalistes égyptiens considèrent les Frères Musulmans comme un moindre mal comparé à la poursuite de la lutte révolutionnaire et à la radicalisation de la classe ouvrière égyptienne.

Certains secteurs de l’oligarchie patronale égyptienne ne se sentaient pas très à l’aise avec le capitalisme clientéliste et corporatiste qui entourait le régime de Moubarak et ils ont retiré leur soutien à ce dernier quand les travailleurs ont rejoint le mouvement révolutionnaire de masse. Aujourd’hui, ils adoptent une attitude attentiste prudente tandis que le gouvernement Morsi négocie un prêt de 4,8 milliards de dollars avec le FMI [6], comme partie d’un prêt global de 14,5 milliards de dollars issu de différentes sources. Les patrons égyptiens peuvent également se sentir tranquilles vu la défense du capitalisme de marché exercée, depuis de longues années, de la part des Frères Musulmans.

En quatrième lieu, les Frères Musulmans veulent bétonner autant que possible leur domination politique. C’est, de loin, la force politique la mieux organisée en Egypte et Morsi veut utiliser l’Asemblée Constituante pour rédiger une Constitution qui augmente le poids politique des Frères. A travers l’intégration d’éléments de la sharia (la loi islamique) dans la Constitution, Morsi cherche non seulement à consolider la loyauté de partisans inconditionnels des Frères Musulmans, mais aussi les éléments salafistes plus fondamentalistes, qui ont fait de la minorité chrétienne copte le principal bouc émissaire de leur organisation.

En cinquième lieu, les Frères Musulmans croient que l’opposition est trop divisée que pour représenter une résistance sérieuse. Avec l’éviction du procureur général de l’Etat, Abdel Maguid Mahmoud – une exigence du camp révolutionnaire depuis la chute de Moubarak – Morsi pense qu’il peut obliger la gauche à prendre la défense du procureur général, l’un des personnages les plus méprisés la politique égyptienne et ainsi se délégitimer. De cette manière, Morsi veut être à la fois juge et partie : le président égyptien tente de se situer au dessus de tout contrôle démocratique et, en même temps, de se présenter comme le véritable révolutionnaire qui traîne devant les tribunaux certains vieux vestiges de Moubarak.

D’autre part, l’opposition est divisée entre libéraux pro-marché et la gauche, qui exige une augmentation du salaire minimum, des programmes de lutte contre la pauvreté et des initiatives de création d’emplois.

Le modèle Erdogan

Tout cela semble à première vue donner à Morsi un avantage écrasant dans ses efforts pour concentrer le pouvoir entre ses mains.

Son modèle et mentor est le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan. Son parti islamiste, Justice et Développement, a été capable de réorienter la politique turque dans un système dominé par les militaires vers un régime de gouvernants élus par les élections qui combine une légitimité basée sur l’Islam avec des processus politiques urbains destinés à satisfaire les aspirations des classes moyennes. Contrairement à ce que craignaient certains chefs militaires de la vieille garde, Erdogan n’a pas mis sans dessus dessous l’Etat turc, il a au contraire utilisé l’Islam pour lui donner une nouvelle légitimité populaire et renforcer la position politique du Parti Justice et Développement.

Morsi tente de réaliser quelque chose de similaire en Egypte. Comme le signale « The Economist » [7] : « Morsi a hérité de la vaste pyramide bureaucratique égyptienne, encore renforcée par l’influence des Frères. La radio et la télévision d’Etat sont passées sans problème apparent de l’adulation à M. Moubarak, puis aux généraux qui lui ont succédé, et enfin à M. Morsi. Certains patrons qui cherchent à gagner de l’influence ou des contrats avec le gouvernement cultivent actuellement l’amitié avec les Frères, en se laissant voir à des enterrements ou à des mariages. Le contrôle du ministère de l’enseignement donne l’autorité aux Frères Musulmans non seulement sur les programmes d’enseignement publics, mais aussi sur les plus d’un million de fonctionnaires et d’enseignants. Son influence dans le ministère des affaires religieuses, qui supervise quelques 60.000 mosquées, inquiète les fidèles soufis, qui craignent l’imposition d’une orthodoxie plus rigide. Les seuls contrôles sur le pouvoir de M. Morsi en Egypte sont les tribunaux, la presse indépendante et l’opinion publique. »

Et si le coup de force de Morsi se consolide, les tribunaux seront exclus de cette dernière liste.

Il existe cependant de grandes différences entre la situation en Egypte et celle en Turquie. La longue période de forte croissance économique qu’a connu la Turquie a permit à Erdogan d’élargir sa base politique, y compris après qu’un « coup d’Etat soft » des militaires dans les années 1990 l’ait empêché de former un gouvernement.

Aujourd’hui, mêmes les nationalistes laïc turcs sont apaisés parce qu’ils sont en train de s’enrichir. Cela a permit à Erdogan de convaincre progressivement les militaires de rester dans leurs casernes. L’intégration de la Turquie dans l’OTAN et ses tentatives d’adhésion à l’Union européenne, d’autre part, ont également limité la capacité d’intervention politique des militaires.

A l’inverse, l’économie de l’Egypte est faible et elle est au bord d’une crise catastrophique. Près de 40% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Bon nombres d’allocations publiques à l’alimentation [8] qui, en 2011, équivalaient à 2% du PIB, ont été éliminées. Les subsides du gouvernement aux combustibles représentent 8% du PIB.

Bientôt et plutôt tôt que tard, Morsi sera forcé de suivre les diktats habituels du FMI et d’en finir avec ces subsides publics. Il s’agit toujours d’une décision politique risquée, mais elle devient potentiellement explosive au milieu d’une vague de grèves. De fait, le gouvernement a commencé à perdre de la popularité à cause de sa gestion incompétente des services sociaux élémentaires comme le transport. Un programme de « réformes » économiques pro marché aiguiserait la lutte des classes, ce qui obligerait les travailleurs à ne plus seulement faire face aux patrons, mais aussi au gouvernement lui-même.

« La révolution qui vient sera une révolution des travailleurs »

De son côté, la classe capitaliste égyptienne semble disposée à donner sa chance à Morsi. Les intérêts patronaux privés ont été pendant longtemps exclus de secteurs économiques entiers car réservés à l’appareil d’Etat ; les entreprises sous contrôle des militaires représentent approximativement 20% du PIB. Ces intérêts patronaux attendent que, tout comme Erdogan, Morsi puisse leur ouvrir de nouvelles opportunités. Sans aller plus loin, les Frères Musulmans sont dominés par des grands entrepreneurs qui veulent privatiser les entreprises d’Etat. Comme Adam Hanieh l’écrivait au début de l’année [9] : « Les dirigeants centraux de l’organisation(des Frères Musulmans), comme Khairat al-Shater et Malek Hassan, sont des hommes d’affaires millionnaires. D’autres patrons importants sont liés aux Frères Musulmans, comme Safwan Thabet, du groupe Jouhayna, le plus grand producteur de produits laitiers et de jus de fruit d’Egypte, Mohammed Moamen, du Groupe Mo’men, principale chaîne de fast-food du pays, et Abdel Rahman Séoudi, qui dirige une chaîne de supermarchés et d’exportation agricole « .

Ces individus contrôlent complètement la prise de décisions dans l’organisation (à travers le dénommé Bureau d’Orientation), ainsi que son programme économique. Ils ont clairement laissé entendre par de nombreuses interviews qu’ils soutiennent un processus de privatisation progressif, une plus grande ouverture aux marchés financiers, la dérégulation du marché du travail et une plus grande dépendance aux prêts des institutions financières internationales comme le Fonds Monétaire Internationale et la Banque Mondiale. Pour cette raison, à l’image du PJD en Turquie, le mouvement islamiste peut être compris comme l’expression politique d’un secteur (croissant) de la bourgeoisie du pays.

Les capitalistes privés égyptiens vont peut être bientôt entrer en conflit avec le secteur capitaliste d’Etat. Mais le soutien du FMI et de groupes financiers privés à Morsi exercera une forte pression en faveur de réformes de libre marché.

Les travailleurs égyptiens, pas plus que les ouvriers d’Europe de l’est et d’autres pays dans lesquels l’industrie étatique a été vendue à des investisseurs privés, ne bénéficieront en rien de ces programmes.

En tous les cas, les travailleurs d’Egypte sont déjà en en train de lutter pour leurs revendications. Comme Hanieh l’a souligné, l’été 2012 a été le témoin d’un nouvelle vague de grèves comprenant les travailleurs du textile, des céramiques, les médecins, les universitaires, les postiers et les travailleurs de la santé. Comme l’a déclaré un ouvrier du textile au journal égyptien « Al-Masry Al-Youm » : « La révolution ne nous a rien apporté, à nous les travailleurs de Misr Spinning à Mahalla… Nous sommes en train de recommencer la révolution depuis le début. La révolution qui vient sera une révolution des travailleurs ».  [10]

La tentative de Morsi de centraliser le pouvoir a clairement mis à l’avant plan la nécessité d’une seconde révolution égyptienne. La lutte continue…

Lee Sustar est analyste et journaliste politique au Socialist Worker, journal de l’International Socialist Organisation (ISO) des Etats-Unis.

Source : http://socialistworker.org/2012/11/28/will-morsi-hijack-the-revolution
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret. Intertitres de la rédaction d’Avanti.


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