Tunisie : Riadh Bettaïeb et la capitulation de l’Etat bourricot

Avec l’ultra-libéralisme des «khouanjia» (islamistes), à l’instar du ministre tunisien de l’Investissement, l’Etat ne s’autorisera jamais à dépasser sa fonction de «bourricot» au service du grand capital en crise.

Dans l’allocution prononcée lors des 27e Journées de l’Entreprise, organisées par l’Iace, à Port El Kantaoui, le 8 décembre, sous le titre accrocheur «Réussite de la transition démocratique et élaboration d’un nouveau modèle de développement économique constituent les principaux défis à relever», Riadh Bettaïeb, ministre de l’Investissement et de la Coopération internationale, a déballé un catalogue digne de «Sabbat Ajeb».
Notre nahdhaoui de ministre, soit dit en passant, faisait partie du «Comité (parisien)de solidarité avec Sidi Bouzid», que nous avions fondé le 19 décembre 2010 et qui a été la cheville ouvrière de toutes les mobilisations parisiennes jusqu’à la chute et la fuite du Général. M. Bettaïb faisait partie des «exilés» formant le premier cercle des proches du «mourchid» Ghannouchi, avec Houcine Jaziri (secrétaire d’Etat à l’Immigration) et membre, lui-aussi, du comité cité plus haut. C’est leur parrain qui les a imposés au gouvernement Jebali.
Un tout nouveau adepte du libre échange
Nous n’avons pas souvenir de l’avoir entendu faire une seule proposition où nous éclairer de ses profondes réflexions sur la crise que traversait le régime Ben Ali et encore moins sur les perspectives d’évolution de la situation dans le pays. Ni son compère Jaziri. De véritables carpes ces deux-là. Tout juste capable de participer aux assemblées générales de notre Comité, sans prendre la moindre décision ni initiative. Pour ce qui est de leur participation financière, et alors même qu’ils étaient à la tête d’une fortune, d’après ce que l’on vient de découvrir, celle-ci fut plus que symbolique.
Et le voilà, M. Bettaieb, propulsé au rang de ministre de l’Investissement. On allait voir ce qu’on allait voir, Ennahdha n’a-t-elle promis monts et merveilles dans son agitation préélectorale.
Pour les travaux pratiques, voilà ce que nous propose notre ministre: «L’amélioration de l’environnement des affaires passe inexorablement par la garantie d’une plus grande transparence, le respect des règles de concurrence loyales, la mise en œuvre de nouvelles formes de gestion en partenariat publique/ privée (PPP), l’assainissement et le développement du secteur financier, la révision du cadre législatif et réglementaire de la microfinance et l’amélioration de la gouvernance des politiques actives d’emploi.» Ouf, quel courage!
Mais notre ministre, qui a bien appris sa leçon, insiste: «La bonne gouvernance représente une condition nécessaire à la réussite de ces initiatives. Cet objectif s’articule autour des axes visant une amélioration tangible de l’organisation de l’administration et de son fonctionnement dans le sens d’une plus grande célérité et efficacité (Programme de réformes administratives «guillotine», tremblez bureaucrates, les «jacobins» sont au pouvoir), la modification de la réglementation des marchés publics, la fluidité de l’accès à l’information dans le cadre du programme «Open Gov», la lutte contre la corruption et la consolidation du système juridictionnel (administratif et judiciaire). La prochaine phase de croissance de la Tunisie doit se construire sur un nouveau modèle de développement basé sur une plus grande implication de l’investissement privé et sur l’exportation et sur tous les secteurs capables de nous valoir une réelle montée en valeur ajoutée, ce seront là les piliers de la stabilité de notre pays, l’Etat saura les encourager et les promouvoir.»
Arrêtons ici, vous lisez comme moi «bonne gouvernance, encouragement et promotion du secteur privée», un Etat réduit à servir de «bourricot» pour les charges non rentables, «un code d’investissements révisé» pour être mieux en phase avec «un climat des affaires serein».
Je me tâte, sommes-nous en train de lire le programme d’Ennahdha ou celui d’Ettakatol, celui du CpR, d’El Jomhouri, ou celui d’El Massar, ou enfin celui de Nida Tounes. Ils emploient tous les mêmes termes et les mêmes formules aussi creuses et vides qu’un oued asséché.
Finalement, me revient à l’esprit que tout ce beau monde pioche dans la même besace du FMI, de la Banque Mondiale et autres institutions qui continuent contre vents et marées à nous resservir les vieilles recettes du libéralisme le plus éculé et qui, partout comme chez nos voisins grecs, espagnols, portugais, montrent leur inanité, leurs criminelles conséquences et leurs funestes prévisions.
Bien sûr, ce sont les mêmes qui vous répondront : «Et le bilan du socialisme réellement existant ?», pour détourner les yeux de leurs turpitudes. On peut leur rétorquer du tac-au-tac : «Pour le moment, c’est vous qui aviez les pieds dans le caca, et c’est de votre gestion qu’il s’agit».
L’économie de marché en plein désarroi
Les nuages sur la tête de nos ardents défenseurs de «l’économie de marché» s’accumulent. C’est la prêtresse du FMI qui sonne le tocsin.
Dans un discours à Tokyo, sa directrice générale, Christine Lagarde, a expliqué que la situation économie mondiale s’aggravait.
«Les perspectives sont, hélas, devenues plus inquiétantes lors de ces derniers mois», a-t-elle déclaré lors d’une visite de deux jours au Japon, où s’est tenue la réunion annuelle du FMI et de la Banque mondiale. Elle a mentionné que de nombreux indicateurs de l’activité économique, comme l’investissement ou encore l’emploi, se sont détériorés. «Et pas seulement en Europe ou aux États-Unis, mais aussi dans de nombreux pays émergents clés: Brésil, Chine, Inde», a ajouté Mme Lagarde.
Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, voici que le FMI prévoit d’abaisser d’un dixième de point de pourcentage ses prévisions de croissance du PIB américain à 2% pour cette année et à 2,3 % pour 2013, surtout en raison de l’intensification de la crise de la dette en zone euro. L’institution publiera ses estimations pour l’économie mondiale qui devraient être «un peu plus basses» que celles de la mi-avril (2012), a prévenu Mme Lagarde.
Il y a trois mois, le FMI s’attendait à une croissance de 3,5 % à l’échelle mondiale en 2012 et de 4,1 % l’année suivante. Pressée en conférence de presse pour en dire plus, Mme Lagarde s’est limitée à indiquer que les nouvelles prévisions seront «inférieures, sans changement énorme» par rapport à celles d’avril 2012.
Les Bric dans l’obligation de réduire la voilure
Si les «maîtres» de nos potiches le disent, comment ne pas les croire. Les années qui viennent seront plombées par les gros nuages qui s’amoncellent sur la tête des Européens. Et même les «Bric» (Brésil, Russie, Inde et Chine) ne peuvent amortir la tendance, puisque eux-mêmes qui doivent toujours exporter et de plus en plus, étant donné la classique chute du taux de profit, leur marché intérieur étant inexistant pour le moment. Ils sont, de ce fait, dans l’obligation de réduire la voilure.
Qu’à cela ne tienne, dans cette véritable bourrasque notre frêle esquif Tunisie se voit imposer par nos marins du dimanche de prendre le large sous la direction de l’apprenti moussaillon: Riadh Bettaïb.
Ce dernier nous préviens avant d’aborder la tempête que «nous avons préféré opter pour une  »refonte » du code d’incitation aux investissements au lieu de  »réforme » afin de mettre en exergue le caractère ambitieux de notre démarche qui ne peut être assimilée à une simple modification de quelques articles de la législation actuellement en vigueur. Le but étant de relancer réellement notre économie et de la rendre encore plus compétitive».
Notre moussaillon, qui n’était pas sûr de lui, malgré tout, fit appel à des marins chevronnés et habitués à affronter des vents contraires. La nouvelle équipe inclut des représentants des principaux ministères concernés soutenus par le cabinet Ernst & Young pour la gestion du projet ainsi que par le cabinet Kallel & Associés pour les aspects juridiques. L’assistance technique fournie par la SFI, appartenant au groupe de la Banque mondiale, «nous donne les moyens de cette ambition».
Le contre-exemple absolu : la Grèce
Il n’a pas froid aux yeux notre ministre ! C’est vrai que ce sont les mêmes «têtes pensantes» qui gravitent autour de la Banque mondiale qui ont déjà servi de guides aux Grecs pour affronter le brouillard et le résultat est sous nos yeux: coupes à la tronçonneuse dans les dépenses publiques, salaires diminués de plus de 25%, retraites sabrées, droits d’inscription universitaire qui s’envolent, santé réservée exclusivement aux riches, chômage des jeunes qui touche plus de 50% d’entre eux. Ceci n’étant qu’un petit aperçu !
Mais M. Bettaïeb enfonce le clou, lui à la barre, nous allons voir ce que nous allons voir. Juché sur la proue de l’esquif et la longue vue vissée à l’œil, le voilà qui scrute l’avenir pour la «montée en valeur ajoutée de la production de biens et de services, avec une meilleure utilisation de la technologie et de l’innovation; le développement régional et inclusif, en appliquant une discrimination positive en faveur des régions intérieures; l’emploi et le développement du capital humain, en renforçant les compétences, en améliorant la formation et la productivité et en contribuant à la revalorisation du travail et l’expertise; le développement des exportations et l’internationalisation des entreprises tunisiennes en améliorant leur compétitivité et en les intégrant davantage dans la mondialisation.»
Lorsqu’on vous dit qu’on a affaire à un vieux loup des mers auquel ne manque que le foulard cachant son œil laissé sur les champs des batailles passées, vous ne nous croirez pas.
Notre Sindbad n’en dort plus la nuit à force de vouloir, à fleurets mouchetés, rectifier un code d’investissements qui aurait manqué de garantir «l’accès au marché, les garanties allouées aux investisseurs ainsi que des structures de gouvernance de l’investissement et des procédures.»
Notre ministre moussaillon qui veut à tout prix réussir sa première sortie en mer par gros temps s’est muni de gilets pour «améliorer les conditions d’accès au marché tunisien et ce conformément à nos traditions d’ouverture et à nos engagements bilatéraux et multilatéraux tout en préservant nos intérêts stratégiques. Le code de 1993 avait présenté le principe de la liberté d’investissement comme étant la règle alors que dans les faits les entraves à la création de richesse n’ont cessé de s’accentuer au point de vider la règle sus indiquée de sa substance.»
Notre moussaillon se double d’un redresseur des tords de ses prédécesseurs. Et il n’hésite pas à battre sa coulpe pour envisager, parce que ses maître le lui ont assuré «pur halal», de «réduire le nombre d’activités soumises au régime des autorisations, ce nombre dépasse actuellement les 170 activités. Une telle approche permettrait d’éviter les risques de rentes ou de surcoûts liés à ces verrouillages. Dans le même ordre d’idées, nous visons la réduction, de manière significative, des limitations. En premier lieu, cette libéralisation se fera dans le périmètre du code en enlevant le régime de l’autorisation de certaines activités tels que les Publinets, carnaval, cirque, etc.».
Tiens, celle-là, personne ni avait pensé avant lui, et nous pouvons considérer que notre moussaillon, si par malheur il se retrouve sur le carreau après une telle prise de risques, pourrait se recycler chez les clowns. Il en possède les rondeurs et la vivacité de la réparti puisqu’il voudra passer en revue «les différentes réglementations qui sont en dehors du champ du code de l’investissement afin de s’assurer que les procédures notamment les cahiers des charges ne constituent pas une entrave à la liberté d’entreprendre (parole de Nahdhaoui). L’objectif étant de fournir un cadre clair et des procédures de constitution et d’installation simples pour les investisseurs tunisiens et étrangers.»
Plus de flexibilité pour l’emploi des cadres étrangers
On vous avait prévenu pourtant que notre marin d’eau douce avait plus d’un tour dans son sac puisqu’il abat franco son joker où «il est également important de faciliter l’accès des compétences étrangères en Tunisie dans la perspective d’une société du savoir, pour cela nous souhaitons introduire plus de flexibilité pour l’emploi des cadres étrangers, notamment pendant la phase de lancement du projet au moyen de pourcentages du nombre d’employés, ce pourcentage pourrait être dégressif dans le temps. La généralisation de cette disposition aux sociétés on shore réduira la dichotomie avec les entreprises du régime offshore
Même Ben Ali n’a pas osé aller aussi loin dans le dé-tricotage des lois sauvegardant un tantinet le marché intérieur.
Les «Khouanjia» (islamistes, Ndlr) se sont juré dans un sermon solennel de battre à plate couture, en matière d’«ultra-libéralisme», tous ceux qui les ont précédés. Et ils ont l’air de tenir à leurs promesses.
Ils vont même par la bouche de leur ministre des Investissements jusqu’à décréter par «fatwa» spéciale spécifiant que «les garanties engloberont également le respect du principe des droits acquis, corollaire de la stabilité des situations juridiques pour les investisseurs.(…) le nouveau code traitera des questions du rapatriement des dividendes, des bénéfices ainsi que des produits de cession ou de liquidation des capitaux investis afin de permettre une plus grande célérité et une simplification de ces opérations.»
Beaux joueurs, ils promettent de continuer à maintenir sans l’ombre d’un «doute la prise en charge des charges patronales avec des mécanismes de bonification en fonction du nombre d’employés ou de leur qualification. Mais nous comptons également mettre en place une prise en charge plus conséquente de l’Etat des coûts de formation du personnel en privilégiant le système de certification.»
Cela, c’est pour nous rassurer que l’Etat ne s’autorisera jamais de dépasser sa fonction de «bourricot» au cas où on l’aurait oublié. Il faut bien que les pertes soient toujours socialisées pour que les profits fassent les beaux jours de nos chers «moustathmirins» (investisseurs, Ndlr) qui ont pris d’énormes risques à affronter la tempête avec comme vigile notre cher Bettaieb.
Il restera dans les annales comme le ministre qui, armé de sa bonhommie à laquelle on donnerait le bon dieu sans confession, aura vendu ce qui nous restait de souveraineté. Voici son épitaphe : «L’accession récente de la Tunisie au statut de partenaire privilégié de l’Union européenne permettra à notre pays d’assoir une nouvelle plateforme de coopération. Le plan d’action du Partenariat Privilégié offre une feuille de route ambitieuse qui traduit la volonté de la Tunisie de mener les réformes dans tous les domaines, il traduit également la confiance de notre partenaire dans les choix et les projets de réformes engagés par le gouvernement tunisien. L’histoire de notre pays montre que nous sommes un pays respectueux de ses engagements et des intérêts de ses partenaires, où il fait bon vivre et investir. Dans ce contexte, je vous engage à faire plus que jamais confiance à notre économie et à appuyer nos efforts de reconstruction par vos investissements et vos projets entrepreneuriaux. J’ai personnellement confiance dans le dynamisme et la créativité de nos jeunes
Par Hamadi Aouina*:* Artisan polyvalent dans le bâtiment et musicien (percussionniste), membre du Front Populaire, fondateur du «Comité de soutien du Bassin Minier de Gafsa» (février 2008), animateur du «Collectif Boycott des élections» (2009), animateur «Collectif de soutien luttes sociales au Maghreb» (2009), fondateur du Comité de solidarité avec Sidi Bouzid (19 décembre 2010).
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