Interview avec Sami Tahri, secrétaire général adjoint de l’UGTT

 

 

Question : A partir du 17 décembre 2010, des émeutes sociales ont embrasé les régions intérieures de la Tunisie, en partant de Sidi Bouzid. En cette fin de l’année 2012, nous observons égalent des mouvements sociaux forts dans les provinces de l’intérieur, comme récemment à Siliana. L’histoire se répète-t-elle ?

 

Réponse : Les raisons sont les mêmes : ce mécontentement social et économique. Il y a encore le chômage et l’absence de développement économique dans les régions intérieures du pays. Mais aujourd’hui, il s’agit moins d’un processus révolutionnaire que d’un processus de pression sur le gouvernement, qui essaye d’échapper à ses responsabilités.

 

Le gouvernement veut gagner du temps, pour terminer d’abord les échéances électorales. Il n’est pas prêt, il a perdu de sa crédibilité; il essaye d’avoir quelques éléments à son actif avant les élections à venir. Par exemple, la mainmise sur l’appareil d’Etat, ou la réorganisation de la coalition qui éclate maintenant. Ses divergences éclatent de plus en plus. En-Nahdha est un parti qui ne cache plus son ambition de changer le mode de vie des Tunisiens, pour aboutir à un mode de vie comme dans les pays du Golfe.

 

 

 

Question : N’a-t-il pas reculé sur l’introduction de la Chari’a ?

 

Réponse : On assiste à un double langage. En-Nahdha persiste aujourd’hui à expliquer que le retrait de l’article 1 du projet initial n’est qu’un recul momentané. Rached Ghannouchi a dit aux salafistes qu’il faut du temps, pour changer la société. Le but étant de s’attaquer à l’éducation des enfants, à la culture, aux écoles coraniques. C’est ça, l’objectif stratégique.

 

Dans les débats récents à l’Assemblée nationale constituante, ils ont évoqué de nouveau le problème d’En-Nahdha. On dit que c’est juste des tendances (qui posent problème), mais elles sont influentes, elles flirtent avec les salafistes. Si En-Nahdha gagne les élections, ce sera pour appliquer sa stratégie.

 

 

 

Question : Que faudrait-il à En-Nahdha pour gagner ?

 

Réponse : Pour gagner les prochaines élections, il faudrait un miracle à En-Nahdha. Ils n’ont pas résolu les problèmes : celui du chômage, celui du développement, celui de la sécurité. Cela concerne le trafic aux frontières et une criminalité en hausse, une corruption qui n’a pas reculé ; on parle de l’implication de quelques dirigeants d’En-Nahdha au niveau régional, dans des affaires louches, de la mainmise sur des affaires économiques. Il y a des troubles partout, En-Nahdha est en perte de vitesse.

 

 

 

Question : Dans certains sondages, on voit toujours En-Nahdha en première position parmi les partis politiques ?

 

 

 

Réponse : Aux dernières élections ( NOTE : du 23 octobre 2011 ), il y a eu 49 % d’abstentionnistes, et sur les 51 % restants, En-Nahdha a pris une majorité relative d’environ 30% des voix exprimées. Ce n’est pas tellement fort.

 

Il y a des pôles qui sont apparus maintenant. Le Front populaire, Nidaa Tounès, les Républicains. Aux élections du 23 octobre 2011, ces forces étaient présentes sous forme de plusieurs partis séparés, maintenant il y a des regroupements. Les anciens RCDistes qui avaient voté pour En-Nahdha ne revoteront plus pour eux ; ils ont maintenant leurs propres organisations.

 

Si on écarte la violence, la mainmise sur l’IESI (l’instance électorale) et l’argent sale, En-Nahdha ne sera pas au pouvoir. Dans l’opposition, il sera peut-être plus forte que l’opposition maintenant, mais ne sera pas majoritaire.

 

 

 

Question : Le fait de s’attaquer au siège de l’UGTT, le jour de la commémoration de l’assassinat de Farhat Hached par le colonialisme français, n’est-il pas contreproductif pour les islamistes ?

 

Réponse : S’attaquer à un symbolique historique comme la mémoire de Farhat Hached, ça ne va pas passer facilement ! A la suite de cette attaque, cinq régions tunisiennes étaient en état de grève générale, et une grève générale à l’échelle du pays était prévue pour le 13 décembre.

 

 

 

Question : La veille de la grève générale prévue pour le 13 décembre, l’UGTT a annoncé sa décision de reporter ses actions. Maintenant elle décidera en janvier sur les suites à donner. Pourrais-tu nous dire quelque chose sur les raisons de ce report des actions ?

 

 La négociation avec le gouvernement a conduit au projet d’accord, et il a  essentiellement   condamné  l’attaque sur  l’UGTT et prévu de former  un comité conjoint dans un délai d’un mois. Sur cette base, le chef du gouvernement intérimaire doit commencer  à mettre en oeuvre des mécanismes de dissolution des milices des « Ligues de protection de la révolution ». Cet accord avec le chef du gouvernement a été conclu suite à notre refus de négocier avec le président du mouvement En-Nahdha.

 

 

Le comité administratif  de l’UGTT a accepté ce projet et a décidé l’annulation de la grève générale. D’un autre côté, l’UGTT  a appelé à la prudence et à la vigilance concernant tout ce qui se trame contre la centrale syndicale, et à touteplanification d’urgence jusqu’à ce que les résultats de la commission soient connus. Cela peut forcer à adopter une nouvelle résolution dans les prochaines semaines.

 

 

 

L’UGTT a choisi le combat pour les libertés, et contre la violence.

 

 

 

Question : Qu’en est-il de ces « ligues », que vous avez mentionnées ?

 

Réponse : Notre mot d’ordre, c’est la dissolution des « Ligues pour la protection de la révolution ». Je peux les appeler directement des milices. Les vraies ligues initiales – des structures où participaient des syndicats, des militants politiques – ont disparu trois à quatre mois après la révolution de janvier 2011. Lors de l’absence de la police pendant les jours et les semaines de la révolution, il n’y avait que l’armée et les comités de quartier pour assurer la sécurité. Quand la police est réapparue au bout de quelque temps, tout le monde a quitté ces structures et s’est consacré à d’autres activités…

 

 

 

Question : N’y avait-t-il pas encore des tentatives de regrouper les restes de ces structures, comités de quartier et autres? Je me souviens avoir lu sur une réunion du 07 août 2011 dans le gouvernorat de Tunis…

 

 

 

Réponse : Ce n’est pas lié alors aux comités de quartier initiaux, mais à En-Nahdha. Ce parti a rempli la coquille vide, à partir de l’été 2011, avant les élections d’octobre de la même année. Ca s’est passé doucement ; on n’avait alors pas à l’esprit que ces ligues vont faire les gros bras pour En-Nahdha, on ne faisait pas trop apparaître l’utilisation de la violence. Tout de suite après les élections, ces ligues ont commencé à s’activer. Commencent alors les attaques contre des locaux de partis, contre des marches pour la défense des droits des femmes…

 

 

 

Question : Et les attaques contre des locaux de l’UGTT ?

 

Réponse : Ce sont des salafistes qui sont derrière cela, parfois mêlés à des indics de la police. C’est un mélange, essentiellement composé de barbouzes (= hommes utilisés pour les basses oeuvres de la police) et de bagarreurs, qui étaient avant utilisés par le RCD. Ce sont des gens souvent issus des quartiers pauvres, prêts à tout pour gagner quelques sous. Ce sont eux qui ont fait l’attaque de Tatouine ( NOTE : tuant, le 18 octobre 2012, Lotfi Nakhd ). C’est pour ça que nous disons qu’il faut dissoudre ces milices illégales.

 

 

 

Question : Mais si ces milices ont « rempli la coquille » de structures initialement démocratiques et destinées à l’auto-protection, cela ne trompe-t-il pas les populations sur la nature de ces groupes ?

 

Réponse : Il y a encore cet amalgame; on ne peut pas dire que toute la société a vu la différence. En réalité, En-Nahdha n’était pas présent au moment de la révolution en Tunisie. Le parti a occupé le terrain seulement à partir du retour d’exil de Rached Ghannouchi.

 

En-Nahdha agit aujourd’hui inconsciemment, le parti n’a pas une stratégie claire; il est perturbé parce qu’il subit la pression de conserver le pouvoir, d’aller aux prochaines élections sans trop de pertes.

 

Question : Lors d’un mouvement de protestation, fin novembre et début décembre à Siliana, le mouvement social a été confronté à une forte répression…

 

Réponse : Il y a eu environ 300 blessés, dont 24 blessés aux yeux par la chevrotine ( NOTE : utilisée par la police ). Six d’entre eux risquent la perte définitive d’un oeil. C’est la première fois que la chevrotine est utilisée en Tunisie pour réprimer des manifestations. Sous Ben Ali, les forces du régime tiraient à balles réelles, pour tuer. Là, il s’agit de blesser et de répandre la peur.

 

 

 

Question : Dans certains articles, il est aussi question de tirs à balles réelles, à Siliana ?

 

Réponse : Il s’agit de tirs en l’air, pas sur les manifestants eux-mêmes. Les blessés sont dus à la chevrotine, mais aussi au gaz ; mon propre frère a eu huit point de suture sur le bras parce qu’il a reçu une bombe de gaz directement siur lui.

 

On a pu se poser la question de savoir d’où venait la chevrotine. C’est le Qatar qui a fourni ça la Tunisie. Il s’agit de munitions produites aux Etats-Unis où le Qatar les a achetées, avant de les offrir à la Tunisie. Juste une semaine avant les événements à Siliana, il y avait un arrivage en provenance du Qatar : un don de 70 voitures de police, de véhicules blindés. Il y avait aussi des munitions, même si les communiqués officiels du gouvernement ne parlaient que des voitures. Ces armes ont d’abord servi dans la répression au Bahreïn, alors que les véhicules blindés et les grenades assourdissantes avaient été testées en Iraq.

 

 

 

Au soir du 22 décembre, un meeting du parti ,Nidaa Tounès’ sur l’île de Djerba a été la cible d’une attaque. Cela a déclenché beaucoup de réactions, dans la politique tunisienne et dans les médias. Que penses-tu sur ces événements, et quelles conséquences auront-ils ?

 

Les  attaques des « Ligues de protection de la révolution » sont  répétées sur les partis et les organisations,  les associations et les particuliers. Et nous avons condamné cette violence et   la considérons comme une  introduction à un retour de la tyrannie et de la dictature. Nous appelons à dissoudre les milices qui ciblent les adversaires d’En-Nahdha, qui construisent un Etat parallèle et qui poussent les Tunisiens à la rivalité.

 

 Et nous réfléchissions sérieusement à un mouvement national contre la violence pratiquée par le mouvement  En-Nahdha contre leurs adversaires.

Interview: Bernard Schmid

 

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