Égypte : La révolution continue

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Le but affiché du référendum des 15 et 22 décembre était que le peuple se prononce sur un projet de Constitution des Frères musulmans et de ses alliés salafistes, les autres partis, islamistes oppositionnels, libéraux ou de gauche l’ayant boycotté. Ce projet est un profond retour en arrière, en deçà même du temps de Moubarak : les syndicats libres y sont quasiment interdits, les femmes réduites à une citoyenneté de second ordre, le travail des enfants comme le mariage des fillettes y est rendu possible, etc. La tentative a échoué.
Le but réel de Morsi – mal élu en juin – était, en se faisant plébisciter sur le terrain religieux, d’obtenir une légitimité suffisante pour tenter de mettre un terme à la contestation politique et sociale qui ne cesse d’agiter l’Égypte depuis deux ans.
Le référendum ne fait pas taire la rue, bien au contraire
La manœuvre a échoué. Même si les Frères musulmans semblent l’emporter dans cette première partie, bien que l’opposition le conteste en proclamant sa propre victoire, la différence de voix entre les deux camps est trop faible pour que Morsi puisse se prévaloir d’un succès écrasant pour faire taire toute opposition. Il est impensable que la deuxième partie du vote le lui permette. Morsi ne pourrait obtenir plus qu’en dépassant le niveau d’irrégularités atteint, ce qui a déjà fait dire aux ONG observatrices qu’il fallait refaire le vote et a transformé celui-ci en farce pour nombre d’Égyptiens. Frauder plus le délégitimerait totalement.
Mais surtout, c’est l’abstention massive qui a gagné, donnant le sens politique du scrutin : un succès de la rue tout à la fois contre le pouvoir mais aussi contre l’opposition institutionnelle. En effet, depuis le 18 novembre, la rue réclame sans fin, dans des manifestations massives parfois de plusieurs millions dans le pays, la chute du régime. Et elle voulait boycotter ce référendum qualifié de bouffonnerie. Les partis qui ont tenté de canaliser ce large mouvement dans les urnes en appelant à voter « oui » ou « non » sortent minoritaires de ce vote dans le pays. Le taux de participation est le plus faible des 8 scrutins auxquels ont été conviés les Égyptiens depuis la révolution du 25 janvier : 31, 9 % alors qu’il était de 50, 4 % aux présidentielles de mai-juin 2012 et 60 % aux législatives de l’hiver 2011. Ce n’est guère étonnant.
Un mouvement social qui ne cesse pas depuis deux ans
Les manifestations de novembre prolongent un nombre incessant de grèves, sit-in, occupations d’usines et lieux publics, séquestrations de dirigeants, blocages de routes et voies ferrés, mise à sac de commissariats, refus de payer l’eau, l’électricité, etc. qui ont atteint depuis deux ans des records historiques. Par vagues successives, la dernière ayant eu lieu en septembre-octobre, les classes exploitées qui trouvent que la révolution n’a rien changé pour elles, se battent pour des augmentations de salaires, des embauches, des contrats de travail, une retraite et une ­couverture sociale.
Mais aussi, et c’est ce qui fait le plus peur aux autorités tout comme à l’opposition libérale, les exploités réclament de dégager tous les petits Moubarak à tous les niveaux de l’économie comme de l’administration ou des services, bref, de finir la révolution. Car la révolution du 25 janvier n’a rien changé pour eux, sauf leur liberté de pouvoir le dire. La Constitution, un régime civil, théocratique ou non, ils s’en fichent. Ils ont faim et ils le disent.
En juin, l’armée a tenté contre ce mouvement irrépressible un coup d’État qui a échoué par peur de précipiter une seconde insurrection. L’islam politique est venu à la rescousse. Mais en cinq mois de pouvoir, il s’est discrédité, provoquant un mouvement historique de contestation populaire des Frères musulmans égyptiens – si importants dans la mouvance islamiste mondiale – mouvement populaire qui pourrait très bien, dans la période à venir, se donner pour tâche de finir la révolution en « dégageant » tous les petits Moubarak. Et faire ainsi des émules…
Jacques Chastaing

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