Egypte: la politique socio-économique des Frères musulmans

Publié par Alencontre le 20 – janvier – 2013

Rencontre entre Cheik Hamad bin Jassim bin Jabor al-Thani et le président Morsi.

Rencontre entre Cheik Hamad bin Jassim bin Jabor al-Thani et le président Morsi.

Par Saker El Nour

Dans cette présentation, je ferai une brève introduction sur les politiques économiques et sociales menées par le régime des Frères musulmans actuellement au pouvoir en Egypte. Cela à travers le suivi de leur programme et de leurs discours, ainsi que de leurs initiatives au cours de l’année 2012. Cette vision est plus qu’économique, puisqu’elle donne un aperçu de la situation actuelle et de sa relation étroite avec l’ancien régime de Moubarak. La question qu’on peut se poser: quelles sont les principales caractéristiques et les grandes lignes des politiques économiques et sociales adoptées par le président Morsi? Quelles sont les similitudes et les différences entre ces dernières et celles de l’ancien président Moubarak?

Je vais entrer directement dans le vif du sujet et parler de la nature de la politique économique de Morsi et des Frères musulmans dont il est issu. De prime abord, je montrerai leur vision économique telle que présentée dans leur programme présidentiel et défendue dans les discours des leaders économiques des Frères musulmans. Je mettrai en évidence ensuite la politique fiscale (les taxes, les impôts) et celle de l’endettement qui se poursuit. Je mettrai également en exergue les groupes et les secteurs privilégiés et ceux marginalisés par le programme présenté par le gouvernement au FMI (Fonds monétaire international); et dans la foulée l’ensemble des décisions économiques qui ont été avancées et/ou approuvées par le président Morsi et son gouvernement au cours des six derniers mois.

1. Le programme économique du président Morsi

Le programme présenté par Morsi lors de sa candidature à la présidentielle était basé sur les grandes lignes du système néolibéral. Il défendait en effet la poursuite des politiques de privatisation dans les secteurs de l’éducation, de la santé, des transports et de l’énergie (électricité). C’était également le seul programme à encourager les investissements étrangers dans les infrastructures principales (environ 200 milliards de dollars sur quatre ans) et la libéralisation centralisée des échanges commerciaux.

Khairat El Shater

Khairat El Shater

Lors d’un entretien avec Reuters International, Khairat El Shater (vice-chef des Frères et cogérant de l’homme d’affaires Hassan Malek, l’empire économique des Frères musulmans) avait expliqué que pour appliquer la justice sociale, l’Etat doit soutenir les entrepreneurs et encourager le secteur privé. Cependant, Khairat El Shater, sans parler des secteurs productifs, avait abordé la question du partenariat public-privé dans les secteurs de l’électricité et de l’eau.

Ces projets de partenariat entre les secteurs public et privé visent, selon la volonté des Frères musulmans, à la privatisation des services publics vitaux tels que l’eau, l’électricité, l’assainissement des eaux usées ou l’eau potable. C’est une privatisation approfondie dans le sens de la redistribution des richesses de la société en faveur des «hommes d’affaires des Frères musulmans», appelés les 1% des Frères musulmans par Wael Gamal [journaliste connu, on peut trouver un entretien avec lui sur la justice sociale en Egypte sur le site Jadaliyya en date du 10 juin 2011].

Le discours d’El Shater et le programme présidentiel sont compatibles avec la stratégie favorisant l’investissement étranger pour entrer dans ces projets sensibles, avec un fort appui des institutions financières internationales, notamment la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) ainsi que le Fonds monétaire international.

2. L’emprunt extérieur

L’esprit de la révolution avait amené un groupe de citoyens à lancer une campagne populaire pour en finir avec les dettes égyptiennes, qui pèsent sur le quotidien des citoyens égyptiens, à travers un audit populaire de la dette publique. En dépit des difficultés rencontrées par ce groupe pour obtenir gain de cause – en particulier face à l’entêtement de l’Etat qui ignore leurs revendications et considère que cette compagne salit l’image du pays – ce groupe continue son combat et appelle à trouver d’autres solutions alternatives pour combler le déficit budgétaire du pays.

Depuis la chute du régime de Moubarak, des visites de plusieurs délégations de la Banque européenne pour la reconstruction, du FMI et de la Banque mondiale se sont multipliées en Egypte. En effet, malgré que ces délégations aient assoupli leurs exigences après la signature de l’accord préliminaire sur un prêt du FMI à l’Egypte [pour un montant de 4,8 milliards de dollars] – quelques semaines après l’élection du président Morsi – ces visites ne se sont pas interrompues. Il semble à présent que ce soit le FMI [en décembre 2012] qui a reporté la date de la signature finale de l’accord après que le gouvernement de Morsi est revenu sur sa décision d’approuver l’imposition de taxes sur 50 produits, dont la majorité d’entre eux sont de première nécessité.

En dépit des campagnes publicitaires et des protestations qui ont été menées pour s’opposer aux conditions liées à ce prêt, et la mise en avant d’une liste de propositions alternatives possibles et rapides à ce prêt conditionné – propositions qui apporteraient un bénéfice dépassant la valeur du prêt pour combler le déficit budgétaire – le gouvernement est déterminé à aller de l’avant, en suivant la voie tracée par Sadate [président de la République arabe d’Egypte d’octobre 1970 au 6 octobre 1981, date de son assassinat] dès la seconde moitié des années 1970 [dans le cadre des premiers pas de l’Infitah, ouverture], puis par Moubarak [président d’octobre 1981 au 11 février 2011].

«Le prêt est l’unique solution au déficit budgétaire permanent», dit le ministre des Finances, Hicham Kandil, qui affirme qu’aucune alternative ne pourrait être efficace pour le combler. C’est la raison pour laquelle le pouvoir continue les négociations avec le FMI et veut trouver un «consensus social» sur cette question. En effet, le premier ministre a annoncé dimanche 30 décembre 2012 un «dialogue national sur l’emprunt» qui a eu lieu à huis clos le lendemain dans une salle fermée , au sein du Forum des recherches économiques. Y ont assisté «certains ministres et professeurs». Par ailleurs, le délai très court entre l’annonce de ce dialogue et la date de son déroulement (un jour) ainsi que le choix d’un espace restreint (salle fermée) ont empêché la présence possible du syndicat ou d’autres représentants de la société. En effet, le but camouflé derrière cette manœuvre était juste d’enregistrer «le dialogue» dans le calendrier du gouvernement et de présenter un document officiel avec un compte rendu du dialogue à la délégation du FMI arrivant en Egypte une semaine plus tard [le lundi 7 janvier 2013].

Le ministre de la Planification et de la Coopération internationale [Achraf Al-Arabi] a proposé la première semaine de ce mois de janvier, que l’ensemble des prêts que l’Egypte obtiendra de la Banque mondiale, du FMI, de la Banque africaine, de la Banque islamique et de la Banque européenne pour la reconstruction sera à hauteur de 15 milliards de dollars, principalement des prêts à moyen terme (5 ans), avec un taux d’intérêt raisonnable, mais non communiqué; celui du FMI, fixé à 1,5%.

Concernant le prêt du Fonds monétaire international (4,8 milliards de dollars), les rapports de négociations entre l’équipe égyptienne et le FMI indiquent l’obligation de mettre en œuvre deux politiques essentielles. En premier lieu celle «d’accroître l’efficacité des dépenses publiques» en «résistant aux pressions pour augmenter les dépenses publiques», en particulier «la réduction des coûts de subvention» [biens de consommation, etc.]. La deuxième politique a trait à «l’augmentation des revenus de l’Etat, en particulier à travers le développement de l’impôt, en élargissant le domaine de la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) avec l’augmentation du nombre de produits taxés (50 produits)». Le rapport souligne, dans sa quatrième page, l’obligation d’appliquer pleinement et durablement la TVA (cf. Mahinur Badri, Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux).

Par ailleurs, le gouvernement reçoit au cours du mois de janvier 2013 une subvention d’un milliard dollars du Qatar, en plus d’un dépôt (réserve de trésorerie) de 2 milliards de dollars [certaines sources indiquent le chiffre de 4 milliards], déposé auprès de la Banque centrale égyptienne pour soutenir sa réserve monétaire. Cependant, hormis le communiqué de presse final sur la rencontre entre Cheikh Hamad bin Jassin bin Jabor Al-Thani, premier ministre du Qatar, et le président Morsi, le 8 janvier, aucune information détaillée n’existe sur cet accord.

3. Les politiques fiscales

Il semble que les rêves d’un changement radical et d’un avenir meilleur après la révolution qui a eu lieu en Egypte et le combat mené pour apporter ces changements dans la structure du système fiscal du pays restent insaisissables. En effet, toutes les mesures annoncées par le président et son gouvernement ont pour seul objectif de rassurer les hommes d’affaires de la non-application de nouveaux impôts, et simultanément de l’imposition de la TVA sur un grand nombre de produits de première nécessitée, une politique fiscale qui, de plus en plus, favorise les riches et condamne les classes moyenne et pauvre.

Une semaine avant le référendum pour l’adoption ou non de la nouvelle Constitution [15 et 22 décembre], le gouvernement avait publié une liste officielle de 50 produits de biens et services de première nécessité, qui feront l’objet d’une augmentation d’impôts indirects, dont: l’huile (5%), les engrais (5%), les désinfectants et insecticides (5%), le fer (5%), le ciment (10%), et des augmentations concernant les services de fourniture d’eau, l’électricité et de gaz [1]. Cependant, suite aux vives réactions à ces augmentations, le président a promulgué un décret reportant l’application de ces taxes à une date ultérieure au vote référendaire sur la Constitution, cela pour ne pas provoquer un mécontentement des citoyens qui ferait échouer le référendum.

Le ministre de la Planification et de la Coopération internationale, a déclaré que pour faire face au déficit budgétaire du pays, il y a des sacrifices qui doivent être payés par les citoyens dans la prochaine phase. Il a ainsi évoqué l’application de l’ensemble des mesures fiscales visant à garantir à l’Etat un revenu pour combler son déficit, tout en minimisant l’impact que cette nouvelle augmentation des prix des produits (par exemple: huile et sucre) aura sur le secteur de la dite classe moyenne qui ne dispose pas d’une carte de rationnement. Il a salué la mesure de l’augmentation du prix du tabac, sous prétexte de se préoccuper de la santé des pauvres. Le ministre n’a vu que du bien dans l’imposition de la taxe sur le ciment et l’acier, qui aura, bien sûr, un impact direct sur les prix des appartements et des plus simples logements dans les quartiers pauvres. Cependant, ce même ministre soutient que le temps n’est pas approprié pour l’application d’un l’impôt progressif sur les revenus de plus de 10 millions de livres. Le taux actuel de 25% ne doit pas être modifié. De plus, il a complètement omis d’évoquer la fiscalisation des plus-values réalisées par les investisseurs sur le marché boursier grâce à l’achat et à la vente d’actions.

Le gouvernement refuse donc toute forme de redistribution touchant les profits capitalistes, en excluant l’impôt foncier, l’impôt progressif et l’impôt sur les bénéfices (les plus values). Par conséquent, pour réduire ses charges, le gouvernement a opté pour la réduction des dépenses publiques dans les secteurs de la santé, de l’éducation et des autres services publics, qui se trouvent déjà dans un état pitoyable. En effet ont été délibérément ignorés dans le programme et les discours officiels du nouveau président: la réduction du niveau des services de la santé, de l’éducation, le manque d’eau potable et l’insuffisance criante du réseau de drainage, le mauvais état des routes ainsi que le manque des transports en commun ou encore le manque de formation et de qualification dans ces services marqués par l’inégalité sociale.

En menant une discussion sur Facebook concernant le dernier discours économique de Morsi, dans laquelle j’ai déclaré que ce dernier était similaire à celui prononcé par Gamal Moubarak [fils d’Hosni Moubarak, présent au World Economic Forum en 2008] lors de la dernière conférence du Parti national démocrate en 2010, j’ai pu trouver une vidéo montrant clairement la similitude entre ces deux discours concernant la «réduction des dépenses publiques» et le «soutien à l’investissement», entre autres.

4. Quelles sont les catégories les plus favorisées par le gouvernement actuel?

En analysant les politiques mises en œuvre, sans tenir compte des discours, on constatera que, depuis son accession au pouvoir, Morsi a donné la priorité à l’augmentation des salaires et des retraites des forces armées, de la police et des professeurs des universités. Ce qui montre que ces catégories sont les plus importantes et les plus privilégiées par le gouvernement. Cela sans oublier les hommes d’affaires dont le gouvernement veille à protéger les intérêts, en acceptant, avant son élection, de ne pas leur appliquer un impôt sur le revenu, ni sur les plus-values ou sur la fortune. Le gouvernement s’est engagé en effet à n’adopter aucune politique fiscale ou mesures qui seraient incompatibles avec leurs intérêts, même si un consensus national est en jeu.

En plus de la non-application des impôts incompatibles avec leurs intérêts, le plan budgétaire de 2012-2013, proposé par le gouvernement, stipule que ces hommes d’affaires percevront des subventions à l’exportation, estimées à plus de 3 milliards de livres par an par le Fonds de soutien à l’exportation. Celui-ci a été créé en 2002. Il alloue des subventions à l’exportation en faveur de 1000 hommes d’affaires proches alors du régime de Moubarak. Il a été prouvé que ce soutien est un «surprofit» s’ajoutant aux bénéfices des exportateurs pour leurs activités spécifiques et à ceux réalisés grâce à la dévaluation de la livre égyptienne par rapport aux autres devises.

Il convient de noter que les monopoles hérités du régime de Moubarak – qui contrôlent toujours les structures de la distribution, de l’importation et des industries de base (tels que le fer, le ciment, les engrais, la viande, l’huile, le sucre, le lait, etc.) – n’ont pas été mis en question par l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans. Au contraire des négociations ont été menées avec eux afin de les intégrer dans le nouveau système par le biais de l’homme d’affaires Hassan Malek [qui a créé en mars 2012 l’Ebda, Association égyptienne pour le développement des affaires et que Morsi a nommé dans le groupe de consultants du président pour attirer des capitaux internationaux] et le partenariat avec Abou Alayen, un influent homme d’affaires et membre de la commission des politiques au sein du Parti national démocrate déchu.

5. Les secteurs exclus et les groupes marginalisés

Les marginalisés sont les ouvriers, les paysans, les travailleurs dans le secteur informel et les habitants des bidonvilles et à la périphérie éloignée des grandes villes. Au plan politique, l’objectif est qu’ils acceptent la «transition démocratique» qui ne consiste, en réalité, qu’en un vote tous les quatre ans.

Parmi eux, un secteur de jeunes rêve de justice sociale et pas seulement d’une marge de liberté. Ils font partie des 8 millions de chômeurs, qui représentent 25% de la population active. Ces secteurs sociaux sont largement exclus des services de la santé, de l’éducation et n’ont pas accès à l’eau potable, à l’évacuation des eaux usées et aux transports publics.

5.1. Les groupes marginalisés

Le 1er mai 2010, les syndicats indépendants ont organisé une grande manifestation sur la place Tahrir pour réclamer un salaire minimum de 1200 livres, conformément à la décision judiciaire obtenue par l’avocat des droits humains Khaled Ali. Depuis cette date, la revendication d’un salaire minimum est devenue la principale revendication du peuple. En revanche, le projet de loi budgétaire 2012-2013 n’envisageait pas l’application d’un salaire minimum et maximum ni n’indiquait une augmentation des retraites. La question de l’augmentation des salaires a porté simplement sur l’augmentation annuelle, en incluant les primes liées aux traitements de base pour les années précédentes.

Le mouvement syndical indépendant qui s’est développé avant la révolution et a continué après, avec une croissance régulière, va être arrêté par l’Etat au moyen de la Constitution et la loi. L’interdiction du pluralisme syndical fut approuvée dans un article de la Constitution quelques jours avant l’approbation de cette dernière, ce qui permet au pouvoir exécutif une intervention directe dans le mouvement syndical et limite son pouvoir comme ses relations avec le mouvement des salarié·e·s.

Dans un discours présidentiel, Morsi avait promis d’annuler les dettes auprès de la Banque de développement de 44’000 petits agriculteurs. En revanche, dans la pratique et contrairement à ce qu’a été annoncé par le président, ce dernier n’annula que les dettes des agriculteurs non solvables (pour défaut de paiement). On pourrait ainsi penser que les instructions données à la Banque de développement n’étaient probablement pas claires, puisque les agriculteurs ayant bénéficié de cette mesure ne représentent que moins d’un quart du total. Ainsi, le scénario de 2009 s’est reproduit, lorsque Moubarak avait annoncé lors de la fête du paysan l’annulation totale de leurs dettes, qui n’a pas été appliquée par la banque. En revanche, alors, des terres ont été saisies et quelques paysans furent emprisonnés.

Le gouvernement Morsi a adopté une loi limitant l’activité des commerçants ambulants non déclarés, sans pour autant leur garantir d’autres marchés alternatifs. Il a en effet ignoré ce point et a durci les sanctions contre ces vendeurs de rue. Théoriquement, cela semble logique et favorable pour la circulation des véhicules et des piétons, et également pour ne pas bloquer les stations de métro et des bus. Cependant, en appliquant ces mesures dans le contexte d’une situation économique toujours désespérée, le secteur dit informel, qui représente 40% de l’activité économique, sera gelé. Les conséquences en seront directes sur la classe pauvre citadine, en permanente augmentation, en particulier dans les grandes villes. Pour contourner cette loi et garder leur activité, ces vendeurs de rue se sont organisés en une sorte de coopérative. Mais la décision de l’Etat et de ses experts fut irréversible et non négociable. Le gouvernement a simplement rejeté leur demande.

5.2. Les secteurs oubliés

Le secteur de la santé en Egypte. En 2010, il a été décelé plus 9 millions de cas d’hépatites (A, B, C), plus de 6 millions de personnes diabétiques, plus d’un million souffrant d’insuffisance rénale et 4 millions ayant des problèmes cardiaques. Les patients atteints de cancer, de tout âge, quant à eux, représentent plus de 3 millions de cas. Ce qui signifie que pas loin d’un tiers de la population totale souffre de maladies graves et chroniques. En plus de leurs souffrances, ces malades sont touchés par la négligence et les services dégradés dans les hôpitaux publics.

Alors que ce nombre de malades va croissant (près de 49,5 millions de malades qui utilisent les services des hôpitaux publics ont été enregistrés en 2006), les médecins ont engagé des grèves pour l’amélioration du secteur de la santé et de son budget. A la fin de 2012, une grève a duré près de quatre mois revendiquant une augmentation du budget de la santé. Cette grève a été stoppée par les Frères musulmans, membres du syndicat, après l’occupation de la salle du syndicat lors d’une réunion du comité des médecins devant voter pour la prolongation ou non de la grève. A cette occasion, les Frères musulmans, mobilisés, ont voté pour son arrêt. Cette grève, qui avait pour objectif une revendication légitime – l’accroissement du budget du secteur de la santé et l’amélioration de la qualité des services médicaux –, a été complètement ignorée par le gouvernement. Les pro-Morsi au sein du syndicat ont tout fait pour l’arrêter.

Il faut savoir que l’Egypte est le pays qui consacre la part la plus petite du budget pour le secteur de la santé dans le Moyen-Orient. De plus, la nouvelle loi budgétaire a dédié à ce secteur moins de 1,6% du produit intérieur brut. C’est une infime augmentation par rapport à la ventilation du budget à l’époque de Moubarak (la part du budget pour la santé s’établissait à hauteur de 1,5% du PIB, et parfois est montée à 1,8%). Ce pourcentage est largement inférieur à la part du secteur de la santé dans le PIB calculée en moyenne mondiale; cette dernière varie entre 5,7 et 5,8% (cf. Ahmed Anajar, centre des études socialistes).

Le logement. Le droit au logement est absent pour la population. En effet, les statistiques indiquent qu’en 2006 environ 2,5 millions de logements étaient disponibles, mais inutilisés. Ils attendaient d’être vendus par les propriétaires, privilégiés par l’absence d’impôt foncier et l’absence d’un système de baux qui attribuerait des droits aux locataires. Les propriétaires immobiliers ont une position monopolistique, alors qu’environ 500’000 familles égyptiennes survivent dans des cimetières.

Enfin, après l’accident qui a causé la mort de 51 enfants transportés dans un bus, le 17 novembre 2012 dans la province d’Assiout, suite au non-abaissement d’une barrière à un passage à niveau, la seule mesure qui a été prise était la démission du ministre des Transports, Rachad Al-Metini, une mesure similaire (démission du ministre concerné) à celle prise à l’époque de Moubarak (2001) pour un accident identique. Les gouvernements changent, mais les politiques restent les mêmes. En effet, plusieurs accidents de trains se sont produits et les bilans étaient toujours lourds, sans pour autant régler réellement le problème et sécuriser les passages à niveau pour protéger la population, en particulier les enfants.

6. Projet de loi de Soukouk (instruments) islamiques

Le Parti Liberté et Justice a présenté au Conseil de la Choura (à majorité islamiste) un projet de loi sur les instruments islamiques. Les instruments Soukouk sont en quelque sorte l’équivalent d’obligations. Un tel certificat d’investissement doit être conforme aux recommandations de la loi islamique qui interdit directement le prêt à intérêts. Un Soukk doit correspondre à un projet déterminé soit dans la détention de biens, de prestations, de services ou de tout autre projet. L’investisseur finance un actif tangible qui doit fournir un revenu stable durant une période donnée. Cela selon la réglementation en vigueur telle qu’indiquée dans la notice d’information [qui concerne la quote-part de l’actif générateur de flux financiers], en fonction des circonstances et suivant les dispositions de la charia islamique.

Ce projet vise à fournir des liquidités en vendant des biens de l’Etat au secteur privé. Le gouvernement va déterminer les immobilisations [actifs d’utilisation durable pour une entité économique et créant une ressource, un revenu pour cette entité] des sociétés d’Etat et sur cette base les chèques [Soukouk, dont la racine persane signifie chèque]que l’on peut obtenir en contrepartie. Cela amène le gouvernement à mettre le canal de Suez, le secteur public et les services publics en guise d’hypothèque pour la mise en jeu des garanties de ces chèques. Selon les dispositions de l’article 8 de la loi, sont fixées les conditions d’ouverture de la location de ces immobilisations émises en contrepartie de ces instruments souverains [chèques émis à partir de ces biens d’Etat et de leurs revenus] et leur échéance à 60 ans.

L’objectif de ces instruments islamiques est de financer le déficit budgétaire, ils ne seront en aucun cas utilisés dans les projets de construction pouvant engendrer des profits ou pertes et pouvant donner lieu à un rendement.

Selon l’économiste Ahmed Nagar, ce type de financement est une sorte de fraude du gouvernement du Dr Hecham Kandil en utilisant la religion de cette façon pour recueillir des fonds afin de couvrir le déficit économique et l’incapacité du gouvernement.

Il convient de noter que le régime de Moubarak a mis en avant l’idée d’utiliser ces instruments «Chèque» à deux reprises, mais les Frères musulmans ont rajouté le mot «islamique», pour attirer l’argent des pays du Golfe, comme ces instruments sont exonérés des droits et impôts conformément à la loi. Ajouté à ça, le mot «islamique» satisfait les désirs des Frères musulmans. Et ce projet de la mise en place de ces instruments nous le montre en toute objectivité. [Toutefois, la forme spécifique proposée des Soukouk a été mise en question tout dernièrement par l’instance islamique Al-Azhar [2] et devra certainement être modifiée.]

7. L’économie de l’armée: un Etat dans l’Etat

L’armée égyptienne a une «Agence de services civiques» qui réalise des projets de construction (par ordre direct) et possède des usines. Dr Zeinab Abu El-Magd note que l’armée contrôle une grande partie de l’économie du pays, entre 25 et 40%.

Le premier ministre Morsi avec le nouveau ministre de la Défense Lt Général Abdel-Fattah el Sissi

Le premier ministre Morsi avec le nouveau ministre de la Défense Lt Général Abdel-Fattah el Sissi

L’armée est très active dans de nombreux domaines, tels que l’achat et la vente de terrains et d’appartements, dans l’entretien et la gestion des cafétérias, des stations de gaz, jusqu’à l’élevage , entre autres, dans l’agriculture et l’industrie des pâtes et toiles cirées pour les tables. Il est à noter que toutes les réalisations au profit de l’armée sont exonérées d’impôts, de taxes douanières ou de toute autre taxe.

Cette économie est l’héritage de Juillet 1952 [prise du pouvoir, dans la nuit du 22 au 23 juillet, par le mouvement des «Officiers libres»] et elle n’a pas été dissoute à l’époque de Sadate et de Moubarak, c’est-à-dire pendant la période des mesures néolibérales. Au contraire, elle a été soutenue et est devenue une source de «corruption continue» des dirigeants des forces armées. Ce sont les généraux et les chefs de l’armée qui en profitent par le biais des dividendes et l’obtention de postes de direction à la tête de différents organismes après leur mise à la retraite.

Cette économie n’a pas été touchée. Le gouvernement n’a émis aucun signal visant à concilier son statut, c’est bien au contraire, le statut privilégié dont bénéficient les «forces armées» dans la Constitution: le ministre de la Défense est le commandant et doit être choisi parmi les officiers; le budget militaire est sous le contrôle de l’armée et reste en première position; «la possibilité existe de juger un civil devant des tribunaux militaires». Ce qui existait, en fait, au début de la période de Morsi n’était rien de plus qu’un accord pour permettre aux Frères musulmans de gouverner seuls et de protéger le statut de l’armée sans qu’il ait aucune incidence sur ses intérêts économiques et que les militaires puissent toujours bénéficier de tous leurs avantages acquis conformément à la loi de Juillet 1952.

(Je dois mentionner ici que le pouvoir absolu l’armée n’a pas été très visible pendant le régime de Moubarak ou de Sadate. Ils agissaient toujours dans l’ombre, mais la situation a changé après le départ de Moubarak, ce qui leur a nui beaucoup. Cela les a amenés à arriver à un accord avec les Frères musulmans pour rétablir la situation de retour en faisant quelques concessions et en soutenant les Frères musulmans.

Conclusion

Le gouvernement est revenu aux anciennes politiques économiques, sociales et le peuple s’est retourné contre le gouvernement, en multipliant les protestations.

En général, les caractéristiques de la vision économique du nouvel Etat peuvent se résumer en six points:

Tout d’abord, l’idéologie économique de l’Etat est toujours le néolibéralisme économique et la continuité de l’économie de marché.

L’expansion des modèles d’investissement étrangers, surtout d’élargissement des investissements du secteur privé mondial (pour l’essentiel en provenance du Golfe).

La reprise de la privatisation des actifs de l’État, la limitation du rôle de l’Etat dans l’économie.

La réduction des dépenses publiques, l’augmentation des impôts directs et indirects ainsi que la réduction du soutien aux services sociaux.

Le maintien des positions économique de l’armée dans le cadre d’un accord qui lui a fait céder une partie effective de son pouvoir politique.

Et enfin donner une teinte islamique à l’économie néolibérale pour la protéger et pour lui donner un statut populaire.

Une question se pose:  est-ce que la «couverture islamique» peut protéger le système néolibéral qui n’était pas protégé à la hauteur voulue par la seule répression étatique autoritaire de Moubarak?

Il me semble que la réponse est non, pour ces raisons suivantes :

Avant la chute de Moubarak, les observateurs ont noté une augmentation dans le mouvement de protestation dans les rues égyptiennes.

Selon le Centre d’études socialistes, on a eu 202 manifestations en 2005, alors qu’il y en avait 266 en 2006, et le nombre de manifestations de protestation 756 en 2007, et 708 en 2008 et 588 en Septembre 2009.

Au cours des cinq années qui ont précédé la chute de Moubarak, on a assisté à la propagation de la culture de la protestation, verticalement et horizontalement, dans la société égyptienne, c’est-à-dire fonctionnelle et géographique. En effet, ces protestations ne concernaient plus seulement que les travailleurs, mais elles se sont étendues à d’autres catégories sociales: les employés, les professionnels, les paysans et les artisans. Depuis la fin de 2009, elles se sont propagées aux régions pauvres et marginalisées, qui sont situées dans les zones de pauvreté condamnées à la démolition et aux expulsions.

La révolution de 25 janvier n’avait pas pour but de réunir ces petits mouvements qui se sont propagés horizontalement, car ces mouvements de protestation ne se sont pas formés d’une façon qui leur permettait de mener a bien une grande manifestation, mais ce mouvement était un mouvement à dominante «non sociale» portant sur de «droits civils», ce qui encouragé l’organisation de sa mobilité à grande échelle. Et nous avons encadré la chute du pouvoir de Moubarak, sans pour autant entraîner le démantèlement du système de décision, de pouvoir.

La période qui a suivi le départ de Moubarak a été suivie par la reprise des forces des mouvements de protestation et d’accroissement de la capacité organisationnelle (grève des enseignants et des médecins et des travailleurs des transports et du métro). Une dizaine de syndicats indépendants ont été formés. Pendant l’année 2011, on constate un certain tassement des protestations et un processus d’organisation plus lent. Toutefois, 2012 fut une année de grandes protestations et mobilisations, on a compté 3817 manifestations sociales.

Selon le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux, ainsi que les protestations du Mouvement, on a constaté en 2012: 851 mouvements et veillée (sit-in), 561 routes barrées, 558 cas de manifestations, 514 actions de grève, 500 cas de protestation, 163 cas de rassemblement, 135 cas de grève de la faim, 64 cas de prise d’assaut du bureau de responsable, 140 marches, 30 agents détenus à l’intérieur d’une bibliothèque, 26 bureaux du gouvernement fermés, 13 cas de grève d’enseignants, et 13 tentatives de suicide.

On souligne de nombreuses autres formes de protestations, comme se dénuder, s’abstenir de payer la facture d’électricité, couper l’eau a toute la ville, démissionner de son travail ou bien arrêter un traitement médical.

Tous ces mouvements, le pouvoir ne les voit que comme un produit des médias et de l’opposition «folklorique». Il n’a pas admis la véritable profondeur des «difficultés sociales» que vit une large majorité de la population égyptienne, difficultés dues aux longues années de retrait de l’Etat, des options néolibérales et à l’accumulation des effets sociaux négatifs sur de vastes couches populaires.

L’Etat n’arrivait pas à comprendre que les structures des Frères musulmans ne se soumettraient pas à leurs «devoirs sociaux», car elles aussi étaient affectées. En effet, leurs fonds étaient de plus en plus consacrés à la compagne électorale. Donc, avant les élections, ces dépenses se sont faites au détriment des celles au profit du peuple à travers les aides fournies aux unités médicales et aux institutions sociales contrôlées par cette formation (le FM).

Le nouveau système a retrouvé les politiques de l’ancien régime en partie en faveur des riches et des politiques néolibérales. Des secteurs populaires ont repris les «anciennes luttes», mais avec beaucoup plus d’expérience. Il s’agit là, d’une victoire «symbolique» de la révolution.

Sources: plusieurs articles de Wael Gamal (Elshorouk Newspaper), plusieurs articles de Omaima Kamal (Elshorouk Newspaper), données du Centre d’études socialistes, données du Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux.

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[1] La TVA représente 37% des revenus fiscaux de l’Etat. Selon le décret présenté le 6 décembre dans le Journal officiel, les ménages devront faire face à une augmentation des timbres administratifs notamment nécessaires à l’obtention des différents permis délivrés par les administrations publiques. De plus, des taxes sur l’électricité, le gaz naturel et le gaz butane sont prévues. Une nouvelle taxe de 3 piastres par KWh devrait être imposée aux foyers et aux commerces. Le secteur industriel ne subira, lui, qu’une hausse de 0,6 piastre par KWh. Le gaz de ville devrait connaître une hausse de 3,6 piastres pour chaque mètre cube pour les 20 premiers mètres cubes par mois, puis de 25 piastres par mètre cube supplémentaire. (Réd. A l’Encontre)

[2]  «Ce projet de loi a été élaboré de toutes pièces par le Parti Liberté et Justice, afin de faire sortir le pays de la crise économique qu’il affronte depuis 2011. Le texte autorise et régule l’émission de soukouk (obligations islamiques) par le gouvernement. Le but est d’attirer de nouvelles liquidités, notamment en provenance du Golfe. Cela devrait permettre d’injecter d’énormes sommes dans l’économie et de remédier au déficit budgétaire. Les soukouk sont des certificats financiers charia-compatibles, qui rassemblent les actions et les obligations échangées en Bourse et qui sont soumis à un taux d’intérêt variable basé sur le partage des profits et des pertes. Le projet de loi autorise le gouvernement à émettre des soukouk en livres égyptiennes ou en devises étrangères par le biais d’actions. Mais les divisions politiques internes semblent ralentir la promulgation d’un tel projet. Par exemple, l’Académie des recherches islamiques, dépendant d’Al-Azhar, craint que les actifs de l’Etat ne soient par la suite détenus par des étrangers. Ce qui pourrait menacer la souveraineté du pays.» (Source – Al Ahram, 16 janvier 2013, note par Rédaction A l’Encontre.)

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Saker El Nour est membre de l’Association des Etudiants égyptiens de France. Ce texte – édité par les responsables du site A l’Encontre – a servi de base à son intervention lors de la réunion d’information organisée à la Bourse du travail de Paris, le 15 janvier 2013, par l’Union syndicale Solidaires, Attac et le Cedetim.

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Un commentaire pour Egypte: la politique socio-économique des Frères musulmans

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