De « maître » à « serviteur ». Les travailleurs des entreprises d’État dans la Chine contemporaine.


Loong-Yu
http://www.europe-solidaire.or)
Cet essai étudie la « démocratie dans l’entreprise », telle que définie par la loi en Chine et passe en revue les raisons qui font qu’elle n’a jamais été véritablement implantée. Il est intégré au livre récemment publié par Au Loong Yu, China Rise: Strength and Fragility, Merlin, IIRE & Resistance Book, Londres 2011, dont nous recommandons la lecture. La plupart des notes manquent ci-dessous, nous espérons les ajouter dès que

possible.L’absence de démocratie dans les entreprises chinoises a provoqué l’échec de la résistance des travailleurs contre la privatisation de leurs entreprises au début du siècle. Cet essai explore les clauses d’affaiblissement contenues dans les lois, particulièrement celles applicables à la Fédération chinoise des syndicats (ACFTU, All China Federation of Trade Unions), qui montrent également la profonde hostilité du parti dominant face à tout signe d’apparition d’un mouvement autonome venant de la base. Il relie le manque d’incitation du parti à appliquer la loi aux intérêts de la bureaucratie au pouvoir et défend l’idée que cet état de fait remonte à l’époque de Mao. Il réfute en cela la notion, défendue par certains, selon laquelle la classe ouvrière chinoise était réellement le « maître des lieux » à cette époque. C’est précisément à cause des décennies d’atomisation qui ont précédé la période de la réforme, que les travailleurs se sont retrouvés sans défense quand l’attaque de la réforme du marché a commencé. Bien qu’ils aient été des millions à manifester en 1989, la défaite du mouvement a déblayé la route pour une seconde vague d’attaques contre les travailleurs par la privatisation des entreprises détenues par l’État. L’essai se termine par un débat sur les leçons à tirer de l’affaiblissement des travailleurs chinois et sur les leçons qu’ils peuvent en tirer.

En juillet 2009, les travailleurs de l’aciérie d’État de Tonghua, dans la province de Jilin, ont violemment résisté aux tentatives répétées de privatisation de leur usine, au point de battre à mort le directeur devant la menace d’être tous licenciés. Leur lutte a contribué à retarder la privatisation et a encouragé le démarrage de luttes similaires dans d’autres aciéries étatiques. Cet incident est intervenu sur un arrière-plan d’instructions du gouvernement central aux gouvernements locaux rappelant que les autorités locales et les directeurs des entreprises d’État sont tenus de respecter la loi ; y compris celle concernant la consultation des Congrès du personnel et des travailleurs (SWRC, Staff and Workers Representative Congresses) avant tout changement de propriétaire. Après l’incident, l’ACFTU a publié une déclaration rappelant à ses représentants qu’ils doivent défendre les droits du syndicat et des SWRC.

En effet, l’époque n’est pas si lointaine où plus de 100 millions de travailleurs des entreprises d’État bénéficiaient de la sécurité de l’emploi et d’un bien-être économique de base, et où les lois sur la démocratie industrielle leur conféraient de nombreux droits allant bien au-delà du modèle de l’union des comités d’entreprises allemands. À cela s’ajoute le fait que leur « rôle dirigeant » dans la conduite des affaires du pays et leurs droits politiques étaient (et sont toujours) inscrits dans la Constitution. Cependant, tous ces droits n’ont pas permis aux travailleurs d’empêcher que leurs entreprises soient privatisées illégalement, pas plus qu’ils ne les ont protégés contre des licenciements illégaux, tout simplement parce ces lois sont ignorées par les cadres. La façon dont cela est arrivé doit intéresser les militants syndicaux. Cet article essaie d’étudier l’institution de la démocratie industrielle dans les entreprises d’État chinoises [1] et le contexte politique qui a entravé son propre fonctionnement. Cette étude est suivie d’une évaluation du statut de la classe ouvrière dans la Chine de Mao. Nous espérons que nos récits permettront de mettre en lumière les modalités et les raisons de la chute finale de la prétendue « classe dirigeante » chinoise, ainsi que les leçons qui peuvent être tirées de cette page fermée de l’histoire contemporaine.

Nous croyons que notre étude est également importante pour réaliser une évaluation mieux équilibrée des efforts les plus récents déployés par l’ACFTU pour promouvoir une série de lois du travail. Tandis que ces efforts sont les bienvenus, nous ne devons cependant pas négliger le fait que ces lois ne sont souvent pas appliquées au niveau des travailleurs. Dans un pays qui ne respecte ni les lois, ni la liberté de parole, cela signifie que partout où leurs droits sont violés, les travailleurs ont les plus grandes difficultés à faire tout simplement entendre leurs doléances. Ceci ne doit pas nous surprendre dès lors que nous sommes conscients du sort des travailleurs des entreprises d’État. Pas une seule loi du travail ou réforme sociale, ou leur efficacité réelle ne peut être correctement évaluée sans faire référence à des facteurs sociaux plus larges et aux leçons tirées du passé récent. C’est avec ces impératifs en tête que nous effectuons la présente enquête parmi les travailleurs des entreprises d’État et le modèle chinois de « démocratie industrielle ».

Privatisation : « Agir sans rien dire »

À la fin des années 1980, l’orientation que prenait le Parti Communiste Chinois (PCC) avait donné naissance à un adage populaire : Dazuodeng, xiangyouzhuan. Utilisant une métaphore, l’adage décrivait le PCC comme un conducteur automobile qui tournait à droite en allumant son clignotant à gauche. L’intuition du peuple sur les intentions du PCC était juste : après l’effondrement du mouvement démocratique de 1989, le PCC, tout en continuant à parler de construction du « socialisme », effectuait, au contraire, un grand bond en avant en direction du capitalisme dont la première étape a été une privatisation non déclarée.

La Chine a démarré sa vague de privatisations en 1996 lorsque le PCC a annoncé sa politique de « conserver les gros poissons en laissant filer les petits », selon laquelle l’État vendrait uniquement ses petites entreprises. En réalité de nombreuses entreprises de taille moyenne ont également été privatisées. Il est vrai que la plupart des grandes entreprises étatiques sont restées la propriété de l’État ; mais leurs filiales rentables ont été cotées en bourses ce qui les a transformées en entreprises commerciales identiques aux entreprises privées. Par conséquent, même si elles restent aujourd’hui des entreprises d’État, leur nature est entièrement différente par rapport à la période précédente au cours de laquelle elles étaient gérées dans l’intérêt du bien public.

Faire de l’argent est leur seul mode de gestion actuel. En 2001, 86 % des entreprises d’État avaient été restructurées et 70 % avaient été partiellement ou entièrement privatisées [2].

Cette vague submergeante de privatisations a directement provoqué la reclassification du statut de dizaines de millions de travailleurs des entreprises publiques ou des coopératives. Cependant ce processus est différent de celui de la privatisation dans l’ancienne Union Soviétique, car le PCC a toujours refusé d’admettre qu’il mène une politique de privatisation en Chine. Au lieu de cela, il affirme être gaizhi, c’est-à-dire qu’il « réforme le système » en transformant l’ancien système en un « système d’entreprise moderne ». Même aussi tard qu’en mars de cette année, Wu Bangguo, le président de la Commission Permanente du Congrès du Peuple Chinois (NPC), maintenait, dans son rapport au quatrième plenum du onzième NPC, la « déclaration solennelle que nous ne ferons pas de privatisation ». Le public chinois utilise une description très précise de la posture hypocrite du PCC : le capitalisme peut être pratiqué mais pas affirmé, tandis que le socialisme peut être affirmé mais pas pratiqué.

La défaite tragique du mouvement démocratique de 1989 a démoralisé et troublé de nombreux travailleurs, les mettant largement dans l’impossibilité d’organiser une véritable résistance contre les privatisations. Mais, depuis la fin des années 1990, des manifestations sporadiques contre les privatisations ont commencé à apparaître partout dans le pays. Malgré leur nombre important, ces manifestations avaient tendance à arriver trop tard et dans ces luttes relativement limitées, la plupart d’entre elles restaient confinées à une seule entreprise. L’initiative courageuse des travailleurs de Liao Yang Alloy Entreprise en 2002, la mobilisation des travailleurs d’autres sites dans une lutte commune, sont restées des exceptions, précisément en raison de la rapidité de la répression menée par le gouvernement local et de la condamnation des leaders du mouvement à des peines de prison. Étant donné que l’équilibre général des forces n’a jamais été en faveur des travailleurs, il n’est pas surprenant que la plupart de leurs luttes contre la privatisation se soient soldées par une défaite, ou au mieux par une réduction du lot de déclassements des travailleurs (c’est-à-dire l’abandon de leur statut de travailleurs de l’État via un accord officiellement appelé maiduan).

Fonctionnaires au service de l’État devenus maîtres

Le revers de la perte de statut qui a frappé les travailleurs, a été l’ascension rapide d’anciens dirigeants des entreprises d’État, qui sont devenus propriétaires ou directeurs généraux des mêmes entreprises après leur privatisation qui a, sans aucun doute, bénéficié aux autorités gouvernementales locales. Les « maîtres » originaux ont été licenciés, pendant que les fonctionnaires de l’ère précédente devenaient les maîtres actuels virtuellement par un simple coup de baguette magique. Wang Lianli a fait cette observation dans son article « Levons la récompense du travail, exigeons une redistribution (sociale) préliminaire » : « La découverte du “Rapport sur l’étude des entreprises privées en Chine en 2002” révèle que, au sein des entreprises qui ont été transformées en entités privées dans le cadre de la “réforme du système”, les anciennes directions de l’ère des entreprises d’État sont devenues dans 95,6 % des cas les principaux investisseurs ainsi que les dirigeants des entreprises après leur privatisation. Une autre transformation des dirigeants du parti en investisseurs dans les entreprises d’État s’est également produite dans 95,6 % des cas d’entreprises précédemment propriétés des municipalités et des grandes villes et dans 97 % pour des entreprises appartenant aux petites communes rurales. Selon une autre estimation, 60,6 % des anciens responsables des entreprises d’État ont acheté leur entreprise lors de la “réforme du système” » [3]

En apparence, les travailleurs pouvaient obtenir des parts dans les entreprises privées pendant la « réforme du système » des entreprises d’État, sous forme de capital-investissement. Mais en réalité, les autorités locales ont toujours favorisé les directeurs des entreprises, garantissant la propriété de la plus grosse part aux exploitants afin de s’assurer qu’ils détiennent les postes de commande. La part du gâteau concédée aux travailleurs n’a souvent été qu’un appât qui a permis au dirigeant de l’entreprise de les spolier de ce qui leur restait d’économies. Après un démarrage sous la forme d’une pression compulsive destinée à contraindre les travailleurs de s’impliquer dans la levée de fonds pour rassembler le capital d’une entreprise, il ne fallait pas longtemps pour que l’entreprise se retrouve en faillite, peut-être à dessein, spoliant ainsi les travailleurs de leurs économies péniblement épargnées. Les dirigeants des entreprises pouvaient également fabriquer toutes sortes d’excuses pour amener les travailleurs à renoncer à leurs actions ou à les vendre. Ou encore, pouvaient-ils combiner ces différentes méthodes. Ce fut le premier acte de spoliation des travailleurs par les cadres communistes. Le deuxième est intervenu peu de temps après, pendant ou après la privatisation, quand des travailleurs furent licenciés en masse en perdant par là même leur droit au travail.

Le SWCR comme institution de la « Démocratie d’entreprise »

La première époque du Congrès des Représentants du Personnel et des Travailleurs (SWCR) remonte à la victoire de 1949 et s’étend jusqu’aux purges des « droitiers » de 1957, période après laquelle le SWRC, pendant vingt ans, n’à plus dépassé l’état de coquille vide. C’est uniquement après la mort de Mao en 1976 que le sujet de la direction démocratique des lieux de travail est revenu à l’ordre du jour. Nombreux étaient alors ceux qui voyaient un modèle dans le régime yougoslave d’autogestion ouvrière autonome, et la plupart étaient en faveur de la réactivation des SWRC comme moyen de conserver un contrôle sur les dirigeants des entreprises. Bien que le Conseil d’État ait formellement déclaré la nouvelle institutionnalisation des SWRC en 1980 et leur ait attribué l’objectif de devenir le moyen, pour la classe ouvrière, de prendre les rennes du pays sous la conduite du PCC, la grève menée en Pologne par le syndicat Solidarité a conduit le PCC à reconsidérer la question. Il ne voulait pas courir le risque de voir les mêmes événements sur son propre terrain [4]. Ceci explique en partie pourquoi la remise en marche des SWRC a été effectuée de manière à affaiblir le contrôle des travailleurs sur les institutions, tout en donnant l’impression de les renforcer (voir ci-après pour plus de détails).

En 1991, les SWRC existaient officiellement dans 60,2 % des entreprises d’État [5]. En 1998, selon un rapport du Worker’s Daily, les dirigeants de 660 entreprises d’État de Tianjin ont dû quitter leur emploi pour ne pas avoir réussi à obtenir le soutien de plus de 50 % des membres de leur SWRC ( [6]. En 2005, un autre numéro du Worker’s Daily rapportait le succès d’un SWRC qui avait agi comme organe du pouvoir des travailleurs dans une entreprise appelée la Wuhan Iron and Steel (Group) Company : « “Pour nous le SWRC est réel”. En comptant sur ses doigts, Nie Dehu, représentant du personnel d’un département de cokéfaction de Jiao Hua Corporation, énumérait les raisons de la prétendue suprématie des travailleurs, pendant qu’il participait à la première réunion de la 11e assemblée plénière de Wuhan Iron and Steel (Group) Company. Au cours des dernières années, plus de 40 cadres dirigeants ont soit reçu des avertissements, soit ont été destitués pour ne pas avoir réussi à obtenir un soutien suffisant du processus de gestion démocratique… » [7]

Une étude de l’ACFTU offrait cependant une image différente. Kevin Jiang mentionnait une étude menée par l’ACFTU en 1987 qui indiquait que seulement 29,26 % des personnes interrogées pensaient que les SWRC étaient très utiles (6,25 %) ou simplement utiles (23,01 %). Mais il mentionnait également les résultats des interviews séparées de 10.000 ouvriers dans le même rapport de l’ACFTU, qui suggérait que le pourcentage de personnes interrogées pensant que les SWRC étaient très utiles ou simplement utiles, était largement inférieur à 29,6 %. Dans les notes, il suggérait également la probabilité que les résultats de l’étude étaient le produit d’une manipulation ou que les personnes interrogées avaient peur des représailles auxquelles des réponses indésirables pourraient les exposer (8).

Selon Zhu Xiaoyang et Anita Chan, l’ACFTU a, en 1997, mené une autre enquête sur les SWRC ayant révélé qu’en général « un tiers seulement des réponses sont des appréciations positives (sur les SWRC), ce qui est largement insuffisant pour changer les images de miroir aux alouettes et de valet du patronat respectivement accolées au système SWRC et du syndicat maison (9).

Actuellement même la presse officielle admet de facto la paralysie des SWRC en raison de la visibilité trop criante de leur nature réelle. En couvrant la vigoureuse lutte anti-privatisation

des travailleurs de la Tonghua Steel, un journal de Chine continentale a publié un article en juillet 2009 intitulé « Pourquoi les SWRC sont inutiles ? », qui étudiait en détail comment et pourquoi les SWRC ont failli à leur mission de protéger les droits et les intérêts des travailleurs (10).

Légalement les SWRC exercent des pouvoirs étendus et le PCC s’est emparé de cette affirmation pour mettre en avant son respect inconditionnel de la démocratie sur le lieu de travail. Selon l’article 52 de la « Loi de la République Populaire de Chine sur les Entreprises Industrielles Détenues par l’Ensemble du Peuple » de 1998, les pouvoirs de l’assemblée générale des SWRC s’étendent dans cinq domaines résumés comme suit :

► 1. Être consultée sur les politiques stratégiques majeures des entreprises ;

► 2. Détenir le droit de décider conjointement de la redistribution des bénéfices, y compris la répartition entre les salaires et les primes et le droit de décider des réglementations importantes (dans les entreprises) ;

► 3. Décider avec la direction de la manière d’utiliser le fonds de sécurité sociale des travailleurs, de la répartition des logements sociaux entre les employés et de toutes les questions importantes concernant les intérêts des travailleurs ;

► 4. Surveiller les performances des cadres à tous les niveaux et émettre des suggestions quant aux primes à leur attribuer et aux pénalités à leur infliger ;

► 5. En accord avec les dispositions de l’autorité administrative de tutelle, être en droit de nommer ou de révoquer le directeur de l’entreprise ou, au moins, de proposer une liste de candidats.

En Allemagne, les comités d’entreprise sont similaires aux SWRC en Chine, à ceci près que le modèle chinois a plus de pouvoir que son cousin allemand. Par exemple, les comités d’entreprise allemands ne sont pas consultés sur le recrutement du dirigeant ni du personnel de direction de l’entreprise. Zhu Xiaoyang et Anita Chan considéraient que « si les SWRC en Chine avaient en fait la possibilité d’exercer les droits que leur confère la loi, les droits détenus par les travailleurs des entreprises d’État et les coopératives seraient largement supérieurs à ceux des travailleurs de tout système capitaliste. » (11)

Mais le diable est dans les détails. Tandis que le PCC déploie les plus grands efforts de propagande sur les grandes questions telles que la « démocratie dans l’entreprise » et la « prise en charge par les travailleurs », en termes de politique réelle et de clauses légales « écrite en petits caractères », il cherche à garantir la pérennité de la monopolisation de tout le pouvoir par le comité du parti en balayant les droits statutaires et politiques des travailleurs. Tout d’abord, en ce qui concerne les conditions de qualification à la candidature au SWRC, on observe que les directions d’entreprise n’ont pas la possibilité de présenter leur candidature à l’élection des comités d’entreprise en Allemagne, et que leurs contreparties chinoises, membres du personnel de direction et cadres dirigeants, non seulement sont éligibles au sein des SWRC, mais qu’il est en fait garanti que « les cadres dirigeants des entreprises, y compris ceux des ateliers et des divers services, doivent en général fournir un cinquième des délégués ». Cette clause est contenue dans l’article 12 du « Rapport du Congrès sur la Représentation du Personnel et des travailleurs dans les Entreprises Industrielles Détenues par Ensemble du Peuple ».

Le Dong Fang Daily met l’accent sur un autre défaut comme suit : « Dans le cadre légal existant, si les travailleurs et leurs délégués au SWRC ne sont pas d’accord avec certaines décisions, il n’existe aucun moyen raisonnable de les modifier. De plus, l’article 54 de la “Loi de la République Populaire de Chine sur les Entreprises Industrielles Détenues par l’Ensemble du Peuple”, comporte une disposition spéciale selon laquelle les SWRC ont la responsabilité de “soutenir les dirigeants de l’entreprise dans l’application légale de leur autorité et d’éduquer les travailleurs pour qu’ils respectent leurs obligations de se soumettre aux dispositions de la loi”. » (12)

Le SWRC et le Syndicat

Une autre différence entre ce qui se pratique en Chine et ce qui se pratique en Allemagne est que dans ce dernier cas, les comités d’entreprise et les syndicats sont deux systèmes indépendants. Aucun des deux n’est subordonné à l’autre et ne détient quelque droit ou responsabilité que ce soit vis-à-vis de l’autre. Les comités d’entreprise peuvent être consultés par la direction de l’entreprise, mais ne peuvent initier une grève comme le peuvent les syndicats. Alors que les représentants au comité d’entreprise ont souvent la double casquette de syndicaliste, ils ne peuvent endosser leur costume de syndicaliste pour exercer les pouvoirs qui leur sont conférés par le comité d’entreprise. Ils sont tenus de séparer clairement leurs deux identités. La situation est exactement l’inverse en Chine où un syndicat d’entreprise membre de l’ACFTU est considéré comme l’exécutif du SWRC et porte également la responsabilité de l’organisation de l’élection des délégués au SWRC (13). En apparence, un syndicat est comptable de ses actions devant le SWRC. Cependant, comme le SWRC ne comprend pas un exécutif propre et ne dispose pas d’un personnel payé par lui-même, et qu’il ne se réunit au mieux, qu’une fois tous les six mois, son autorité réelle tombe naturellement entre les mains du syndicat.

Cette disposition garantit aux cadres du PCC la capacité de priver les SWRC de leurs pouvoirs théoriques et d’exercer plus fermement leur domination sur les travailleurs. Cette situation est rendue possible par le fait que l’ACFTU a toujours été sous le contrôle direct du Parti. Jamais l’ACFTU n’a exercé sa responsabilité de base dans la défense des intérêts des travailleurs indépendamment du Parti. Les dirigeants des syndicats qui ont manifesté leur sympathie envers les travailleurs ont, le plus souvent, été rétrogradés. C’est ce qui est arrivé aux deux premiers dirigeants emblématiques de l’ACFTU, Li Lisan et Lai Ruoyu, qui ont tous deux été critiqués et ont perdu leur pouvoir sous la fausse accusation de rechercher l’indépendance pour le syndicat et de s’opposer au « rôle dirigeant du parti ». À l’époque du Grand Bond en Avant, Lai a été condamné pour sa politique visant à essayer de rendre simultanément compatibles le « rôle dirigeant du parti » et le rôle des syndicats de défense des intérêts matériels des travailleurs par une action « économique » et « syndicale ». Pour le parti, la tâche centrale d’un syndicat était (et reste) de toujours promouvoir la production plutôt que la défense des intérêts matériels des travailleurs (14). Peu importe que peu de temps après la mise à l’écart de Lai, le Parti, au moins pour un temps, ait décidé dans cet apogée de la « construction du communisme » que l’ACFTU « dépérisse » et se fonde dans les « communautés » nouvellement construites. Après le retrait du Parti de sa grande aventure, le syndicat a été autorisé à retrouver une partie de son rôle. Mais cette embellie a été de courte durée. Pendant la Révolution Culturelle, l’ACFTU a été complètement muselée au motif qu’elle reproduisait les mêmes erreurs par son action « économiste » (15). Lors du retour de Deng Xiaoping au pouvoir en 1977, le Parti donna instruction à l’ACFTU de reprendre son rôle. La purge dirigée contre les cadres plus libéraux à l’intérieur du syndicat ne s’est pourtant pas interrompue avec la fin de l’ère de Mao. En raison de l’engagement d’un grand nombre de travailleurs et de cadres de la base de l’ACFTU, l’écrasement du mouvement de 1989 pour la démocratie fut suivi d’une nouvelle purge dans les rangs du syndicat dont furent victimes les cadres non alignés parmi lesquels, le vice-président de l’ACFTU, Zhu Houze. Après soixante années de purges successives dans ses rangs, l’ACFTU avait de longue date éliminé les cadres non alignés. Peu importe que dans la vague de privatisations qui a marqué l’aube du XXIe siècle, l’ACFTU en soit réduite à un simple rôle d’accompagnement voire d’assistance, se limitant à une fonction de conseil auprès des travailleurs en sureffectif pour leur enjoindre d’abandonner l’idée qu’ils étaient supérieurs aux autres.

Dans le livre de Tang Wenfang Qui est responsable de la politique actuelle de l’entreprise en Chine, l’auteur a mené une enquête auprès des travailleurs des entreprises d’État en 1991-1992, c’est-à-dire dans une période de préprivatisation. L’étude révèle que chaque fois que les travailleurs rencontraient des problèmes de reconnaissance de leur qualification, de salaire, de logement, de licenciement ou d’accident du travail, tous, sans la moindre exception, s’adressaient en premier lieu à la direction de l’entreprise ou aux administrations publiques pour trouver une solution (16). L’inutilité du syndicat ne pouvait pas apparaître plus clairement. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que plus souvent qu’à l’inverse, l’ACFTU du lieu de travail, en tant qu’exécutif local du SWRC, agissait plus comme un frein contre la « démocratie dans l’entreprise » que comme son promoteur.

Face aux éloges de nombreux commentateurs sur le rôle de l’ACFTU dans la législation du travail, nous disons que le critère le plus pertinent pour juger de son succès, est d’en observer les résultats. La baisse progressive des salaires s’est poursuivie partout dans le pays : le partage du travail dans le PIB chinois est passé de 52 % en 1997 à 40 % en 2007 (citons comme base de comparaison la part du travail en Thaïlande qui se maintenait à 67 % en 2007), soit une baisse de 12 % en dix ans (17). Dans le même temps cette baisse se faisait au profit des bénéfices. Le caractère massif de l’ACFTU, qui rassemble plus de 190 millions d’adhérents, le fait que son président est membre du Bureau Politique du PCC et le fait que le taux de croissance annuelle de l’économie chinoise avoisinait les 10 % — tout cela aurait dû mettre le syndicat dans une position beaucoup plus favorable dans les négociations collectives. Le fait que l’ACFTU a permis dans de telles conditions que la part des travailleurs s’amenuise de manière significative est le meilleur indicateur de sa faillite en tant qu’institution des travailleurs.

La Loi contre le Parti

Bien que largement édulcorée, la « démocratie dans l’entreprise » ne fonctionne absolument pas en Chine depuis 1982. Cette loi est souvent escamotée ou tout simplement ignorée par les cadres dirigeants. Par exemple, la proportion de délégués du SWRC avec une expérience de direction d’entreprise dépasse fréquemment la limite d’un cinquième atteignant même parfois plus de la moitié de l’effectif. Le rapport du Dong Fang Daily cité plus haut présente les conclusions suivantes : « Il n’y avait pas assez de travailleurs de base impliqués dans le fonctionnement des SWRC. Ceux qui ont une chance d’être élus comme délégués au SWRC occupent essentiellement des postes de direction de niveau moyen ou même supérieur dans l’entreprise tandis que les travailleurs de base constituent uniquement une minuscule partie des délégués. Dans l’immense majorité des cas, ces cadres moyens ont parfaitement soutenu les fusions, acquisitions ou autres restructurations des entreprises. Il n’est donc pas difficile de comprendre le phénomène par lequel les intérêts de la moyenne des travailleurs sont loin d’être correctement protégés dans le déroulement de la “réforme du système” des entreprises d’État. » (18)

Il faut ajouter que les délégués au SWRC sont rarement élus au travers d’une campagne électorale libre, dans laquelle les candidats s’affrontent pour décrocher les sièges. Le plus souvent ils sont directement sélectionnés par les cadres dirigeants, transformant ainsi le SWRC en simple chambre de validation de leurs décisions, tout comme le sont les syndicats. Et si la direction n’a pas confiance dans les résultats d’une manipulation du SWRC, ce dernier est tout simplement mis hors jeu. Dans un cas comme dans l’autre les directions ne s’encombrent pas de légalité.

Certains rapports ont indiqué que, parfois, les travailleurs ont réussi à prendre le contrôle des SWRC afin de défendre leurs propres intérêts. Zhu Xiaoyang et Anita Chan ont étudié trois SWRC et ont découvert que deux d’entre eux étaient des « SWRC victorieux ». Le premier fonctionnait comme « un mécanisme de consultation entre les travailleurs et la direction », et le second « s’approchait davantage d’un SWRC démocratique tant dans son mode d’élection que dans son fonctionnement » (19). La lutte contre la privatisation des travailleurs dans la papeterie de Zheng Zhou en 2000 a été également organisée par le SWRC (20).

Mais ces exemples restent des exceptions. En général, la plupart des SWRC, ont été soit longtemps paralysés, soit ont fonctionné comme de simples chambres d’enregistrement des décisions des cadres du parti avant et pendant la privatisation. Dans l’étude mentionnée, réalisée en 1997 par l’ACFTU sur le SWRC, seul un tiers des personnes interrogées affirmait avoir une opinion positive sur les SWRC. Zhu Xiaoyang et Anita Chan reconnaissaient que la minorité affirmant avoir une opinion positive était « probablement surévaluée ». Le plus curieux est qu’au lieu de dénoncer cette situation, ils prennent ensuite la défense des SWRC en les qualifiant d’institutions ouvrières relativement efficaces, comparativement à la pratique de cogestion occidentale. Selon eux le modèle européen de cogestion ne garantit pas réellement la participation des travailleurs. État donné que « même dans les systèmes démocratiques, les comités d’entreprise et les syndicats sur les lieux de travail ne récoltent pas une opinion très favorable parmi les ouvriers et les employés », ils concluent que « nous ne pouvons pas espérer que la majorité des SWRC en Chine ait un mode de fonctionnement proche de l’idéal ». Cet argument est un peu fallacieux. Si le modèle occidental et le modèle chinois sont tous deux également mauvais, plutôt que d’utiliser l’échec du premier pour justifier l’échec du second, la seule conclusion logique et possible devrait être de critiquer les deux.

Dans un pays où les libertés civiques fondamentales et en particulier la liberté de parole, sont absentes et où, même menée dans le cadre de la loi, une enquête sociale est soumise à l’autorisation des autorités, un certain scepticisme s’impose par rapport à toutes les enquêtes officielles parce que nous n’avons tout simplement aucun moyen de vérifier leur authenticité (21). De plus, toute tentative sérieuse d’évaluation de l’efficacité des SWRC (ou du syndicat) doit s’accompagner d’une analyse approfondie des résultats. Seulement au cours de six ans (1996-2001), les privatisations ont eu pour conséquence de réduire de 40,5 % les emplois dans l’industrie manufacturière, soit une suppression de 26,12 millions d’emplois (22). Le nombre total de licenciements dans tous les secteurs de l’économie s’établissait entre 30 et 40 millions. Si les travailleurs avaient un réel contrôle sur les SWRC, la lutte entre les partisans et les adversaires des privatisations aurait été un combat beaucoup plus âpre et long, ou les luttes contre les privatisations auraient été plus ouvertes et plus largement répandues.

Cette hypothèse est basée sur l’idée que la plupart des travailleurs n’étaient pas favorables aux privatisations et non sur le résultat d’une étude exhaustive indépendante dont la faisabilité est hautement improbable sous le régime actuel. Le présupposé sur l’attitude des travailleurs envers les privatisations n’est pas déraisonnable. Mais il part de l’idée que les travailleurs des entreprises d’État possédaient une sorte d’identité de classe et en avait collectivement conscience. De toute évidence, les travailleurs des entreprises d’État étaient en général peu sûrs de l’attitude à adopter face à la décision macroéconomique du Parti de construire une « économie socialiste de marché », ce qui indique les limites de leur conscience, mais ils étaient très sensibles au pillage de la propriété de l’État par les cadres dirigeants dans leurs usines, parce qu’ils ne savaient que trop bien que ce seraient eux-mêmes qui devraient en payer le prix. De plus, ils avaient conscience que sous le régime de la propriété collective, c’était leur travail qui avait contribué à l’industrialisation de la Chine communiste en général et au développement de leur propre usine en particulier. Ils considéraient donc qu’ils avaient le droit de défendre leurs usines contre le vol. C’est ce que Ching Kwan Lee décrit comme la « revendication par les travailleurs de la propriété de leurs unités de production », ou comme « un contrat social… entre l’État paternaliste et une population politiquement d’accord » (23). La plupart des travailleurs des entreprises d’État étaient opposés à la privatisation quand ils avaient été correctement informés en amont et qu’ils avaient la possibilité d’exprimer leur opinion. Le fait qu’en dépit de la répression, des luttes de travailleurs contre les privatisations aient pu se développer çà et là, en est une preuve supplémentaire.

Si un quelconque SWRC a été jusqu’à un certain point, à un moment de son existence, un organisme représentant effectivement les intérêts des travailleurs, et si en fin de compte ceux-ci ont voté la privatisation, c’est très probablement qu’ils ne voyaient aucune autre issue (principalement en raison de l’absence de capitaux disponibles pour permettre la gestion de l’usine en tant qu’entreprise coopérative) ou parce que la direction de l’entreprise a réussi à mener l’entreprise à la faillite ou que la politique nationale a acculé les entreprises d’État à la faillite (car les banques avaient arrêté de leur accorder des lignes de crédit) ou à cause d’une combinaison de tous ces facteurs ou de la plupart d’entre eux.

Tandis que Ching Kwan Lee décrit les luttes dans les entreprises d’État comme des « protestations contre le non-paiement des salaires », des « protestations de voisinage » et « contre la faillite » (24), nous préférons les appeler des « résistance à la privatisation » en général malgré le fait qu’une partie seulement de ces luttes s’opposait explicitement à la privatisation. Les trois catégories de Lee peuvent avoir la légitimité de faire référence à la nature directe de la plupart de ces luttes, mais leur faiblesse est également évidente : elles omettent les luttes qui s’opposaient explicitement aux privatisations, depuis la lutte de la Liao Yang Ferro-Alloy Factory en 2002 jusqu’à la lutte récente des travailleurs de la Tonggang Steel Mill. De plus cette classification risque de perdre de vue le fait que dans la plupart des cas, les trois types de luttes avaient pour cible un seul et même groupe de personnes, les cadres dirigeants des entreprises d’État et leurs administrations étatiques de tutelle. Cette remarque s’applique également aux « luttes de voisinage » parce que jadis, les entreprises d’État fournissaient également les services sociaux au voisinage, et parce que privatisation rime souvent avec disparition de l’accès gratuit des voisins aux services. Ainsi, ce qui apparaissait comme des luttes apolitiques et locales portait le potentiel de luttes contre la privatisation elle-même ou même contre le gouvernement local — il n’est après tout pas difficile d’imaginer qui est l’ennemi principal. C’est pour cette même raison que l’État du parti doit réagir promptement pour réprimer ces luttes afin d’éviter que ne se déclenche à nouveau un soulèvement national du type de celui de 1989.

C’est pour cette raison que la privatisation mise en place par les cadres du parti a été menée d’une manière totalement opaque, débordante d’intrigues, de malversations et d’escroqueries, y compris de la supercherie de ne pas appeler les privatisations par leur vrai nom en les parant de l’habit de la « réforme du système » et en avançant pas à pas dans le processus. Tout ceci était destiné à saper la détermination des travailleurs à résister. Par conséquent, ce qui apparaît comme fragmenté ou ce que Ching Kwan Lee qualifie « d’activisme cellulaire » parmi les travailleurs des entreprises d’État, n’est après tout qu’une apparence. Au-delà de cette apparence se dresse la profonde contradiction entre la classe dirigeante et la classe ouvrière et toutes les tensions politiques qui peuvent suivre. Refuser de décrire les luttes de travailleurs des entreprises d’État, ou au moins un nombre important d’entre elles, comme des résistances à la privatisation ou des luttes anti-privatisation, pourrait non seulement amoindrir leur potentiel politique mais également pourrait conduire à la tentation de prendre le qualificatif « d’activisme cellulaire » pour argent comptant, sans enquêter sur les contradictions internes de ces luttes et de leur relation à la bureaucratie.

Nous ne partageons pas l’optimisme de Lee qui affirme qu’il « ne faut pas sous-estimer la détermination et l’efficacité de l’auto-réforme du régime chinois visant à établir un gouvernement de droit à l’issue de la transformation radicale du socialisme étatique » (25).

De même, nous ne pouvons pas partager l’enthousiasme de la prédiction de Zhu et Chan en 2005, qui voulaient que les SWRC « disposent d’un espace pour se développer » au cours des quelques années à venir, car « la Chine devient de plus en plus une société basée sur le droit ». Au moment de la rédaction de cet essai en août 2011, ce brillant avenir des SWRC n’est toujours pas en vue.

C’est à cause précisément de cette auto-transformation du socialisme étatique en capitalisme, qu’il est moins possible pour la bureaucratie de s’auto-réformer en un régime de droit, et de laisser la démocratie s’implanter elle-même. L’intérêt propre de la bureaucratie chinoise va tout simplement à l’encontre de ces éventualités. Car cette bureaucratie refuse de se contenter de jouer le rôle d’appareil complaisant au service de la bourgeoisie en échange d’un salaire fixe. Au contraire, elle est la classe dirigeante, ses membres sont à la fois bureaucrates et capitalistes, en conséquence de quoi ils exigent à la fois un salaire fixe et des profits maximum. À tous les niveaux les bureaucrates dirigent ou possèdent directement ou indirectement des sociétés et en engrangent les bénéfices. C’est un système de capitalisme bureaucratique. Comme sa survie dépend de la fusion du pouvoir politique et du pouvoir économique, il reste nécessairement hostile à la soumission à la loi et à une situation dans laquelle la classe ouvrière jouit de la totalité des droits politiques et du travail. (Il est probable que, de plus en plus, le parti « régnera par la loi » ; mais ceci ne signifie pas le règne de la loi, et Lee fait nettement la distinction entre les deux.) Tandis que Lee suggère qu’il existe « deux forces de changement possibles », une émanant de la propre volonté du parti de s’auto-réformer et l’autre émanant du mouvement des travailleurs d’en bas, nous ne pensons pas que le parti constitue en lui-même une « possible force de changement » en faveur du monde du travail mais que toute réforme sérieuse ne peut venir que de la pression exercée par un mouvement de la base.

Le « Socialisme » par en haut : travailleurs des entreprises d’État dans la Chine de Mao

Si c’est le régime de parti unique qui a miné le SWRC ou le syndicat en tant qu’organismes réellement au service des travailleurs, il faut ajouter que ce n’est pas quelque chose de nouveau, mais que cela a toujours été le cas depuis 1949.

Jusqu’à aujourd’hui un nombre considérable de personnes pensait le contraire. Pour eux, les travailleurs des entreprises étatiques sous Mao étaient réellement les « maîtres de la maison », et en conséquence bénéficiaient d’un réel pouvoir politique. Le changement se serait produit uniquement avec l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping. C’est ce que Mingqi Li a récemment défendu dans son récent essai La Montée de la Classe Ouvrière et le Futur de la Révolution Chinoise. « Dans la période du socialisme maoïste, les travailleurs chinois disposaient d’un niveau de puissance de classe et de dignité inimaginable pour le travailleur moyen dans un État capitaliste », dit-il. Il n’apportait cependant aucune preuve étayant ses affirmations, si ce n’est de citer, en les approuvant, les paroles d’un travailleur : « les travailleurs étaient les maîtres de l’usine » (26). Dans un essai plus ancien, un autre essayiste académique, Cui Zhiyuan, montrait du doigt la « Constitution Angang » pour soutenir ce propos (27). La Constitution Angang fait référence à l’appel de Mao pendant le Grand Bond en Avant des années 1960, pour une nouvelle politique de direction des entreprises d’État, résumée par le slogan « Participation sur deux fronts, une zone de réforme et l’intégration de trois composants ». La « Participation sur deux fronts » fait référence à la mesure amenant les cadres à participer au travail manuel tout en encourageant la participation des travailleurs à la direction de l’entreprise. Le mot d’ordre « une zone de réforme » fait référence à l’élimination des lois et règlements déraisonnables. « L’intégration de trois composants » concerne l’union des masses laborieuses, des cadres dirigeants et du personnel technique. Cui considère que la mesure amenant les cadres à participer au travail manuel tout en encourageant la participation des travailleurs à la direction de l’entreprise, est une sorte de démocratie économique.

Il est difficile de commenter l’argumentation de Cui car son article était par trop abstrait et évasif. Au contraire, Xiao Duo, un partisan de Mao, a écrit plus en détail sur le sujet dans son article publié sur internet, « Le socialisme de Mao n’est pas le bureaucratisme » (28). Xiao croit que la Constitution Angang permettait « aux masses laborieuses de s’affranchir de la norme bureaucratique et de prendre directement part à la direction démocratique de la société ».

La Constitution Angang n’a cependant rien en commun avec la « direction démocratique de la société » parce qu’elle s’applique uniquement au niveau de l’entreprise. En fait, le propos de cette constitution n’est en aucun cas la démocratie dans l’entreprise. C’est simplement une situation dans laquelle les travailleurs ont participé à des réunions consultatives avec les équipes de production de base pour présenter des suggestions afin d’augmenter la productivité. Ces réunions ne dépassaient que rarement le niveau de l’atelier pour atteindre le niveau de la direction et disposaient rarement d’un quelconque pouvoir de décision. Sur ce point la Chine se situe même bien en deçà de ce qu’était le régime d’autogestion des travailleurs yougoslaves. Même si la Ligue des communistes de Yougoslavie n’a jamais poussé l’audace jusqu’à étendre l’autogestion des travailleurs au pouvoir d’État, les travailleurs y bénéficiaient d’un pouvoir considérable à l’intérieur des entreprises, ce qui était loin d’être le cas dans la Constitution Angang.

Si le PCC avait voulu sérieusement implanter la démocratie dans l’entreprise, le moyen le plus commode aurait été de réactiver sa propre institution, les SWRC (tout en se débarrassant dans le même temps des clauses contraignantes des lois concernées). Pourtant le PCC, lors du Grand Bond en Avant, plutôt que de choisir cette option, a mis en avant la Constitution Angang. La raison en est que, depuis le début, l’intention de la Constitution Angang était moins de donner aux travailleurs le pouvoir de contrôler la direction, encore moins de contrôler le Parti, mais bien davantage de tenter de motiver les travailleurs par leur contribution à la rénovation et à l’amélioration de la technologie de production de façon à réaliser le rêve de supplanter la Grande-Bretagne et les États-Unis (29). C’est également pour cette raison que la promotion de la Constitution Angang s’accompagnait de la réduction des salaires des travailleurs à travers l’abolition du salaires aux pièces, qualifié « d’économisme » (30). Cette pratique s’est répétée pendant la Révolution Culturelle.

Quant à l’idée de Mao de la « participation des cadres au travail », elle n’a jamais fait avancer la participation des travailleurs à la direction. Puisqu’en pratique, cette idée a surtout eu pour effet de faire exécuter un travail manuel par les spécialistes et les intellectuels — pendant la révolution culturelle c’était souvent des travaux forcés — elle eut pour seul effet un gaspillage général d’un travail socialement utile et hautement spécialisé, donc plus une régression qu’un progrès social. En fait, l’idée de Mao est très éloignée de l’idée contemporaine d’égalité sociale. Son approche est moins éloignée de la vision de Xu Xing dans l’ancienne Chine qui défendait une sorte de société égalitaire dans laquelle « les rois comme leurs sujets (les paysans) cultivaient la terre ensemble ». Le mouvement socialiste contemporain a pour objectif de briser la division sociale du travail entre ceux qui dominent et les dominés. Mais ce but ne sera pas atteint en faisant que les travailleurs manuels et les intellectuels réalisent le même travail (le travail qu’ils accomplissent volontairement est une autre question). Il doit être atteint par le développement des forces productives, puis par l’institution de la propriété commune et par une démocratie totalement épanouie, par la réduction de la semaine de travail de sorte à fournir aux travailleurs les conditions matérielles leur permettant de participer à la marche de la société. Par contraste, contraindre les travailleurs manuels et intellectuels à réaliser le même travail est une sorte d’utopisme qui ressemble davantage à ce que Marx qualifiait de « communisme vulgaire » qu’à une idée socialiste contemporaine (31). La faillite de ce système a en fait permis de jeter plus facilement les bases du rétablissement du capitalisme.

Xiao Duo indiquait comment la classe ouvrière bénéficiait de la sécurité de l’emploi et vivait bien mieux maintenant qu’à l’époque de Mao. Contrairement à ce que faisaient les farouches opposants à la révolution de 1949, nous ne sommes pas prêts à nier les avancées dans le domaine économique dont a bénéficié la classe ouvrière sous Mao. Mais il est tout aussi faux de prétendre que la période de Mao fut un âge d’or au cours duquel les travailleurs auraient détenu un réel pouvoir. Il est vrai que la direction d’une entreprise ne pouvait pas renvoyer les travailleurs, ce qui posait des limites considérables au pouvoir de la direction. Mais les travailleurs ne disposaient pas non plus de la liberté de faire un choix personnel quant à leur carrière professionnelle, sans parler de la liberté d’expression et d’organisation sans laquelle il n’est tout simplement pas possible de parler de « pouvoir de classe ». Dans une « économie planifiée », comme la théorie officielle à cette époque la nommait, le pouvoir des travailleurs était également considéré comme « détenu collectivement ». C’est la base théorique sur laquelle a démarré la pratique de la répartition planifiée du travail entre les unités de production, pratique selon laquelle les travailleurs étaient privés du droit de choisir leur profession ou de la liberté de choisir les entreprises spécifiques dans lesquelles ilse travailleraient. De la même manière, ils ne disposaient pas de la liberté de démissionner de leur emploi et de rejoindre une autre usine selon leur libre choix. C’est ce qu’ils appelaient « tongbao tongpei » (la garantie du plein-emploi accompagnée de l’allocation du travail de manière planifiée) ou « rencai danwei suoyuzhi » (la force de travail d’une unité de production était considérée comme propriété de l’unité de production). Ce qui représentait une menace plus importante pour ces « maîtres » était le fait que leurs propres fiches étaient dans les mains du comité du parti et qu’ils en ignoraient le contenu. Ces fiches comprenaient la consignation de propos qu’ils avaient pu tenir antérieurement, et particulièrement les critiques qu’ils avaient pu émettre sur le parti ou les cadres (32). Tous ces éléments pouvaient servir à les incriminer lors d’éventuelles purges politiques. Les travailleurs devaient vivre globalement selon ce système et faire partie d’un système de dépendance personnelle avec un parfum de féodalité. En effet, si les travailleurs avaient été la classe dirigeante réelle depuis l’époque de Mao, comment aurait-il été possible qu’ils fussent battus et spoliés sans même une seule lutte au grand jour à l’échelle de la nation toute entière ?

Le sociologue états-unien Andrew Walder a désigné le système de direction d’entreprise à l’époque de Mao, sous l’appellation de « néo-traditionalisme ». Bien que l’appropriation de ce terme puisse faire débat, la description, fournie par Walder, de la situation de la classe ouvrière en tant que situation de « dépendance institutionnalisée », est juste. Il s’agissait de « dépendance sociale et économique par rapport aux entreprises, dépendance politique par rapport au parti et à la direction, et dépendance personnelle par rapport aux chefs » (33). Ce système relevait moins d’une sorte de socialisme et davantage d’une sorte de collectivisme paternaliste. Même si les travailleurs ont tiré avantage de ce système en termes de bien-être économique, le pouvoir suprême résidait d’abord et avant tout entre les mains des cadres du parti, ce qui leur permettait de diriger la vie des travailleurs dans la mesure où ceux-ci étaient entièrement sous leur dépendance. Ce système était (et reste) particulièrement hostile à tout signe de pensée et d’organisation autonomes venant de la base, et on peut dire qu’en ce sens, la bureaucratie communiste se faisait l’écho de toutes les élites dirigeantes : « chacun doit travailler pour le bien du peuple, mais le peuple ne doit rien faire pour lui-même » (34). Bien que pendant la Révolution Culturelle, Mao ait basculé à l’autre extrême en appelant à la rébellion de la base, cette situation n’a pas duré très longtemps. Quand Mao a senti qu’il commençait à perdre le contrôle de la situation, il a de nouveau modifié sa position et a trouvé un compromis avec l’ancienne garde et l’armée. La propagande contre les privilèges bureaucratiques lors de la Révolution Culturelle, n’a jamais débouché de manière soutenue sur un système ou une politique d’égalité. Tout au contraire. Les hauts dirigeants ont retrouvé leurs privilèges bureaucratiques en un rien de temps.

Dans son livre paru en 1996, The Deng Xiaoping Era — An Inquiry into the Fate of Chinese Socialism 1978-1994, l’universitaire états-unien Maurice Meisner écrivait que : « Mao Zedong a été le créateur de la bureaucratie communiste chinoise… La Révolution Culturelle, loin d’éradiquer les maux de la bureaucratie, n’a fait qu’aggraver les pratiques bureaucratiques arbitraires et corrompues dont la population souffrait. Des fonctionnaires ont été individuellement attaqués et victimes de purges, mais le système bureaucratique a survécu. Même l’ordre hiérarchique de la position des cadres, que Mao avait critiqué depuis le milieu des années cinquante, est resté intact. Dans une large mesure, l’échec a été le fait de Mao lui-même, ou, plus précisément, le résultat de son attitude ambiguë vis-à-vis de la bureaucratie qu’il avait créée et sur laquelle reposait sa loi. » (35)

L’idée qui veut que dans la Chine de Mao la classe ouvrière était le vrai « maître de la maison » et que la situation a changé uniquement à partir du moment où Deng a pris le pouvoir, prend en compte uniquement la rupture entre les deux périodes (de l‘anticapitalisme au procapitalisme) et non leur continuité. C’est la continuité du régime de la dictature du parti unique et sa répression contre les ouvriers et les paysans, que le parti prétend représenter, qui permit aux cadres de dévaliser les ouvriers et les paysans durant la période Deng et après. Mais ce n’est pas par accident que ce côté de la médaille est souvent négligé. C’est parce que, implicitement ou explicitement, la dictature du parti unique est davantage considérée comme un élément essentiel du socialisme que comme sa gangrène (36). Par conséquent, les universitaires pro-Mao ont dû chercher ailleurs pour découvrir la raison de l’incapacité des travailleurs d’organiser des luttes efficaces contre la privatisation. Et ceux qui pensent l’avoir trouvée sont nombreux. Mingqi Li recherche la raison de la défaite des travailleurs dans la prétendue « inexpérience politique de la classe ouvrière » (37). Cet argument est également repris par Cheng Guangshen (38). Il semble qu’il ne leur est jamais venu à l’esprit que lorsque le Parti a mis la classe ouvrière sous sa tutelle permanente et lui a interdit d’être autonome et de tirer les leçons de ses propres erreurs, elle ne pouvait acquérir l’expérience politique.

Démocratie par en bas

Bien que le chapitre des entreprises d’État sous Mao soit clos, nombreux sont ceux qui essayent encore d’en tirer des leçons. Dans son ouvrage La détresse de la classe ouvrière en Chine : Annales de Anyuan, Yu Jianrong mettait candidement en garde les travailleurs contre tout rêve de fomenter quelque lutte que ce soit pour devenir une quelconque sorte de maître car toute rhétorique de ce genre sert uniquement les intérêts des partis populistes : « Les ouvriers ne sont tout simplement pas une “classe dirigeante » et ne doivent pas aspirer à le devenir. Ils doivent se battre uniquement pour leurs droits de travailleurs et doivent endosser leurs responsabilités de travailleurs. De mon point de vue, le seul intérêt des travailleurs chinois actuels réside dans la défense des droits des travailleurs. Si nous dévions de cet objectif, il est possible que les travailleurs en soient réduits à une nouvelle espèce d’outil politique. » (39)

Bien que non explicite, cet argument dicte implicitement aux ouvriers d’accepter le rôle de travailleurs salariés et de se contenter d’une « réforme du droit du travail » mal définie à l’intérieur du système. Le problème avec cet argument est qu’il oublie que le travail salarié est également un outil en lui-même, un outil économique dans les mains des capitalistes avec comme seul objet d’augmenter la valeur de leurs actions, et donc que les travailleurs peuvent être mis au rebut comme des outils brisés si leur travail ne peut plus servir cet objectif. Les « droits des travailleurs » sont sans aucun doute une préoccupation majeure de Yu, mais nous ne sommes pas sûrs de ce que cela signifie. Le fait qu’un plaidoyer libéral tel que la Charte 08 néglige le droit d’existence des syndicats libres tout comme les conventions collectives, devrait au minimum justifier nos soupçons. Il n’y a aucune raison de penser que les capitalistes se comportent mieux que les cadres du parti communiste dans leur manière de traiter les travailleurs. Ils peuvent réprimer avec la même intensité sinon plus, toute exigence de réforme portée par le mouvement ouvrier. C’est particulièrement le cas en Chine. Loin de prendre la tête d’un mouvement démocratique — une proposition qui fut populaire à la fin des années 1980 — cette nouvelle classe d’entrepreneurs a autant peur de la démocratie et du mouvement ouvrier que son patron, le Parti.

S’il y a quelque enseignement à tirer de la période de Mao, ce n’est pas que les travailleurs devraient avoir plus de sens pratique et être contents du capitalisme en tant que seul système viable, mais plutôt qu’une analyse correcte de la raison de la défaite historique de la classe ouvrière doive être engagée. La classe ouvrière n’a pas été défaite en raison d’une ambition trop importante. Au contraire, les travailleurs ont perdu précisément parce que la plupart d’entre eux étaient trop pragmatiques, dès lors qu’ils bénéficiaient de la sécurité de l’emploi et d’un revenu stable, ils ne défiaient que rarement le régime du parti unique, même si ce régime leur déniait les libertés civiques fondamentales en général et le droit de libre association en particulier, même si tous leurs droits légaux, tels qu’inscrits dans la Constitution, étaient réduits à de simples déclarations formelles. Rousseau a un jour fait remarquer qu’on ne pouvait pas être réellement libre si l’on ne se gouvernait pas soi-même. Pourtant la plupart des travailleurs des entreprises d’État ne comprenaient pas la primauté de la démocratie sur le profit économique, ils considéraient plutôt que leur perpétuelle dépendance envers le Parti était un bien pour eux. Mais aucun avantage économique ne peut être garanti tant que les travailleurs ne sont pas gouvernés par eux-mêmes. Si les travailleurs font unilatéralement confiance à la bureaucratie pour qu’elle leur distribue les bénéfices, cette même bureaucratie peut également les reprendre en cas d’évolution défavorable du rapport de force entre les classes. Et quand cela s’est produit les « maîtres de la maison » ne disposent d’aucun moyen pour se défendre contre les attaques.

Avec le rétablissement complet du capitalisme, la masse des travailleurs chinois doit tout recommencer pour reconstruire un mouvement ouvrier démocratique dans le nouveau siècle si elle veut s’affranchir de l’exploitation et de l’oppression. Cet objectif ne pourra être atteint sans que l’État soit sous leur contrôle démocratique.

Le combat des travailleurs pour la démocratie est identique à leur lutte pour devenir la « classe dirigeante ». Avec l’industrialisation rapide, la population ouvrière a rapidement augmenté aux dépens des paysans dans la mesure où elle est en passe de représenter la moitié, voire plus de la moitié de la population (si nous définissons correctement l’appellation d’ouvriers, c’est-à-dire les salariés et ceux dont les salaires ne leur permettent pas d’accumuler du capital) et de constituer la classe la plus importante de l’alliance pour la démocratie. À côté de la partie « quantitative », il faut également observer la « qualité » de la force du travail : l’exode des jeunes hors des campagnes détermine le fait que les ruraux deviennent progressivement majoritairement des enfants et des vieillards. Ainsi la classe ouvrière est une classe en progression constante tandis que la classe paysanne est en déclin. La classe ouvrière devient progressivement la classe principale pour les luttes démocratiques à venir parce qu’elle est devant le défi de gagner le combat pour la démocratie et qu’elle dispose du potentiel pour gagner. Bien sûr rien n’est joué d’avance. Ou elle finit par imposer la démocratie en prenant la direction des luttes, ou elle continue à souffrir indéfiniment des maux infligés par un capitalisme barbare.

Ce qu’il suffit de dire aujourd’hui, c’est que si les travailleurs sont, éventuellement, capables de prouver leur capacité de mener les luttes démocratiques et donc de modeler la société selon leur volonté, ceci n’a rien d’effrayant, à tout le moins rien d’effrayant pour la classe ouvrière. En fait, la signification originelle de la démocratie n’est rien d’autre que le règne de la plèbe ou des pauvres. Aristote était très clair à ce sujet, bien qu’il fût loin de manifester de la sympathie pour cette idée, car il faisait partie de l’élite (40). En ce sens, la démocratie est également synonyme de socialisme. Après tout, une des caractéristiques majeures du socialisme est précisément la complète démocratisation de la société. Par conséquent, lutter pour devenir la « classe dirigeante » n’est pas un objectif trop ambitieux, c’est juste le même vieux objectif du travail luttant pour une démocratie réelle ou, si vous préférez, pour le socialisme. Sans cette perspective à long terme, les travailleurs n’auront même plus la possibilité de conserver leurs moyens d’existence. La destruction imminente de la protection sociale en Occident, devrait être une raison pour faire le lien entre une sorte de démocratie où la classe ouvrière joue un rôle dominant et l’amélioration de sa situation économique.

Malheureusement, la plupart des libéraux chinois continuent à s’accommoder de l’hostilité des élites dirigeantes envers la démocratie et les mouvements sociaux. Cette négligence quant aux droits fondamentaux des travailleurs montre que, conformément à de nombreuses élites, ils voient la combinaison de la démocratie radicale et d’un mouvement ouvrier autonome comme trop dangereuse pour le statu quo.

Si les arguments de Yu semblent convaincants, ce n’est pas parce que sa théorie détient un quelconque mérite aux yeux des travailleurs. C’est à cause du fait que les travailleurs ont déjà connu la défaite et que la résurgence d’un mouvement ouvrier semble très éloignée. Cependant, la nouvelle dérangeante pour les libéraux est que la remontée des luttes sociales est inévitable à long terme. Tandis que le nombre des travailleurs des entreprises d’État a substantiellement diminué en Chine, le nombre total de travailleurs salariés atteint près de 400 millions. L’effectif de la classe ouvrière n’a jamais été aussi énorme en Chine. Si ce retour au capitalisme peut avoir quelque chose de positif, c’est bien cela. De plus, le caractère barbare du régime de caserne des usines incite les travailleurs à résister au jour le jour. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que, lorsque les entreprises d’État continuaient à licencier en masse les travailleurs, un nombre important de travailleurs migrants se soit spontanément mis en grève pour résister contre cette exploitation inhumaine. À la surprise du gouvernement, même la lutte des travailleurs des entreprises d’État contre la privatisation ne s’est pas éteinte. La violente occupation de leur usine par les travailleurs de Tonghua Steel en juillet 2009, pour résister contre la privatisation, s’est soldée par une victoire et a démontré que, même affaiblie, la force des travailleurs des entreprises d’État peut encore être suffisante pour effrayer le Parti-État.

Nous avons aucune idée sur la manière dont la combinaison entre la lutte pour une amélioration des conditions économiques et la lutte pour la démocratie peut se concrétiser, et il faut reconnaître que la perspective n’est pas actuellement des plus optimistes. Au lieu d’envisager l’apparition d’un sauveur issu de nulle part et montrant la route à suivre aux travailleurs militants, nous croyons que finalement le chemin sera tracé par les travailleurs eux-mêmes. Après tout, ce sont les mouvements sociaux qui font naître la démocratie. Et si le mouvement syndical a du mérite, ce n’est pas seulement parce qu’il peut obtenir une augmentation des salaires, mais également parce qu’il représente une aspiration des êtres humains à s’affranchir de toute exploitation et a prendre le contrôle, de la manière aussi élémentaire qu’elle soit, des conditions de travail. Pour le moment, il est de notre devoir d’établir le bilan de la montée et de la chute de l’ancienne génération des travailleurs des entreprises d’État.

Au Loong Yu

AU Loong-Yu
Notes
[1] Nous ne disposons pas ici de suffisamment de place pour parler des travailleurs des entreprises coopératives, et en raison du fait que leurs conditions de travail et leur mentalité peuvent être différentes de celles des travailleurs des entreprises d’État, il est difficile de dire à quel point l’explication fournie ici peut servir de point de référence pour une analyse de la situation de ces travailleurs.

[2] « Exit the Dragon ? Privatization and State Control in China », Ed. S. Green and G. S. Liu (Chatham House, 2005), p. 18.

[3] « Tigao laodong baochou, zhuoli chuci fenpei » (Obtenir la récompense du travail, dur labeur sur la redistribution [sociale] préliminaire), Wang Lianli, Hong Kong Faxes, Political and Economic Research Department of the CITIC group, December 12, 2007.

[4] « En juin de cette année, le vice président du PCC, Li Xiannian, a indiqué que si Pékin ne réforme pas l’économie, ils seraient confrontés à une crise du type de la crise polonaise ». Ming Pao, 11 décembre 1981, Hong Kong. Traduction par l’auteur. Pour le lien entre les événements en Pologne et la position du Parti sur les SWRC, voir la note 14 de Jiang Kevin « Gonghui yu dang-guo de chongtu » (Le Conflit entre les Syndicats et l’État Parti), Hong Kong Journal of Social Sciences, n° 8 (automne 1996), pp. 85-158.

[5] Jiang Kevin « Gonghui yu dang-guo de chongtu », op. cit.

[6] « Whither China’s Industrial System and with What Implications for Labour ? », Labour History, octobre 2006.

[7] « Qiye ying

* Paru dans Inprecor n° 588-589 décembre 2012: http://www.inprecor.fr/

* Traduction : Antoine et Claude Dequidt.

* Au Loong Yu est membre du conseil éditorial du China Labor Net. Il fut l’un des membres fondateurs du Globalization Monitor à Hong-Kong, et chercheur spécialisé dans les problèmes du travail jusqu’en 2007. Il est le principal auteur du livre No Choice but to Fight : A Documentation of Chinese Battery Women Workers’ Struggle for Health and Dignity (Aucune autre alternative que la lutte : une documentation sur la lutte des travailleuses de l’industrie de fabrication des batteries, pour la santé et la dignité), Hong-Kong Globalization Monitor. Il travaille actuellement sur l’histoire orale des travailleurs des entreprises d’État. Il a également écrit dans divers journaux progressistes ou syndicaux aux USA et en Europe. Cet article a d’abord été publié en anglais dans Working USA : The Journal of Labor and Society, 1089-7011, Volume 14, Décembre 2011, pp. 453-472.

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