Égypte : fin de cycle ?

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Photothèque Rouge/Romain

Environ 10 000 manifestants dans les rues du Caire, des affrontements devant le palais présidentiel bien moins importants que les deux semaines précédentes : la mobilisation du 11 février, devant célébrer la chute deux ans plus tôt de Moubarak et pousser Morsi au même sort, semble marquer la fin de la séquence ouverte le 25 janvier.
Deux semaines de manifestations, d’affrontements et de répression (mais sans presque aucun mouvement de grève) qui n’auront pas suffi à débloquer une situation politique, marquée certes par la défiance d’une majorité de la population vis-à-vis de Morsi et des Frères musulmans, mais aussi par l’incapacité de l’opposition, et en premier lieu du Front de salut national, à se doter d’une stratégie claire face au nouveau pouvoir. L’absence remarquée de ses principales figures, comme le nassérien de gauche Hamdeen Sabbahi et le libéral El-Baradeï dans les manifestations, va de pair avec une défiance grandissante vis-à-vis des partis politiques, symbolisée par cette frange radicalisée de la jeunesse (comme les désormais fameux Black Blocks) qui ne semble plus chercher que l’affrontement avec la police et les symboles de l’État.
Continuité de la répression
Outre la crise économique, la haine d’une police réputée pour sa brutalité avait été le moteur de la révolution de 2011. L’image de Hamada Saber, cet homme de 50 ans dénudé et battu par des policiers lors des affrontements autour du palais présidentiel le 1er février dernier, a fait le tour des télévisions et choqué le pays. Elle symbolise à elle seule l’absence de changement au sein d’une institution habituée durant des décennies à agir en toute impunité. Morsi, qui sait faire appel à elle face à la contestation, tient à ménager une hiérarchie policière qui a déjà du mal à accepter de travailler pour un pouvoir politique tenu par ceux – les Frères musulmans – qu’elle avait été entraînée à pourchasser pendant des décennies. Il est peu probable que les responsables de la mort de 60 manifestants et de plus d’un millier de blessés depuis ce 25 janvier soient inquiétés… exactement comme sous l’ancien régime, plaçant cette question au cœur des revendications du mouvement révolutionnaire.
Ainsi, à Alexandrie, la décision prise par un juge de transférer à un autre tribunal le dossier d’accusations de six policiers ayant assassiné des manifestants en 2011 a provoqué la colère des familles de martyrs qui ont, avec des militants politiques, mis à sac ce même tribunal le 20 janvier. Suite à cet événement, 21 militants, dont 4 membres d’un groupe libertaire et 1 membre des Socialistes révolutionnaires ont été arrêtés et détenus pendant plus de deux semaines, avant d’être libérés sous caution le 7 février. Accusés notamment de destruction de biens publics, ils risquent plusieurs années de prison.
Viols et harcèlement sexuel : la riposte s’organise
Autre question au cœur du mouvement : celle des crimes commis contre des femmes jusque dans les manifestations. Pour la seule journée du 25 janvier, ce sont plus de vingt cas d’agressions sexuelles et de viols, dont un avec mutilation, qui ont été recensés sur ou aux abords de la place Tahrir. Reflets d’une société marquée par un sexisme prégnant et un harcèlement quotidien subi par les femmes, ces cas – dont certains pourraient être organisés par des éléments proches du pouvoir cherchant à entretenir la peur – ont soulevé l’indignation au sein du mouvement et ont conduit à la naissance de groupes comme les Tahrir Bodyguard ou Op Anti-sexual Harrassment / Assault.
Mixtes, ils ont pour vocation de répertorier via une cellule de veille et la mise en place de numéros d’urgence, et d’intervenir, y compris de façon armée 1, en cas d’agression, en patrouillant sur la place Tahrir ou en mettant en place des cordons pour protéger les manifestantes. En organisant aussi des manifestations spécifiques, comme celle du 6 février qui a réuni plusieurs milliers de personnes au Caire, avant une journée de solidarité internationale prévue le mardi 12 février.
Du côté du pouvoir, la réaction à ces cas d’agressions et de crimes a été sans équivoque : la commission pour les droits de l’homme de l’Assemblée égyptienne, dominée par les Frères musulmans et les salafistes, a rejeté la revendication d’une loi condamnant plus sévèrement les agressions sexuelles, et rendu responsables les femmes qui « se mettent elle-mêmes en danger en se mêlant à des groupes d’hommes (dans les manifestations) », manière de légitimer ces actes…
Sur cet aspect également, la lutte sera encore longue.
Du Caire, Romain Hingant
1. Comme on peut le voir sur cette vidéo : www.youtube.com/watch?v=KZyo74ESr2s&feature=share

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