Antonio Gramsci: vers une nouvelle culture socialiste

 » Le pessimisme de la connaissance n’empêche pas l’optimisme de la volonté »

Paolo Pasolini sur la tombe d'Antonio Gramsci, Rome, 1961.Paolo Pasolini sur la tombe d’Antonio Gramsci, Rome, 1961.

Le plus prometteur des penseurs critiques contemporains est mort dans une prison fasciste en 1937. Il s’agit d’Antonio Gramsci, communiste italien, auteur de célèbres Cahiers de prison dans lesquels il élève le marxisme vers des sommets.

Pourquoi lire Gramsci aujourd’hui ?
Il arrive que les éléments saillants d’une conjoncture politique soient plus faciles à appréhender par l’entremise de penseurs disparus. Leurs analyses regagnent soudain en actualité, parfois après avoir subi une longue éclipse, car elles mettent en lumière certains déterminants essentiels de la nouvelle période. […]

La question stratégique

Le marxisme de Gramsci est un marxisme politique, qui place la question stratégique au cœur de ses préoccupations. Tous les problèmes soulevés dans les Cahiers de prison sont au service de la pensée stratégique. Ainsi, on ne comprend rien à la distinction entre l’État et la société civile si l’on ne voit pas qu’elle doit permettre en dernière instance de déterminer la stratégie adaptée à une situation donnée. Compte tenu du rapport qu’entretiennent l’État et la société civile dans un pays, tel mélange de « guerre de mouvement » et de « guerre de position » doit s’imposer. Dans le cas de la révolution russe, la première a pris le dessus sur la seconde, car comme dit Gramsci, la société civile russe était « primitive » et « gélatineuse ». En Europe de l’Ouest, elle est dense et robuste, ce qui implique de subordonner la guerre de mouvement à la guerre de position. Gramsci questionne dès la fin des années 1920 l’universalité du modèle russe de la « prise du palais d’Hiver ». La centralité de la question stratégique dans sa pensée vient de loin. L’expression de « révolution contre Le Capital » qu’il emploie fin 1917 pour qualifier la révolution bolchevique signifie que rien n’est entièrement déterminé dans l’histoire, que la révolution peut surgir là même où ne l’attendent pas ses plus fervents apôtres, à savoir les lecteurs du grand œuvre de Marx.

Une caractéristique des pensées critiques actuelles est la grande faiblesse, pour ne pas dire l’absence totale, de réflexion stratégique en leur sein. Les modèles stratégiques du passé ont disparu, et ceux qui les remplaceront n’ont pas encore eu le temps d’éclore. Or, Gramsci est un excellent point de départ pour renouer le fil de la pensée stratégique. […] Ce que fournit Gramsci, c’est un cadre d’analyse qui permet de placer le réel contemporain sous condition de la stratégie. Entre autres problèmes, celui de l’État n’a pas reçu l’attention qu’il mérite dans les pensées critiques actuelles. Sans doute l’attention s’est-elle par trop portée, au cours des dernières décennies, sur les formes non étatiques du pouvoir, la « microphysique du pouvoir » de Michel Foucault étant exemplaire à cet égard. Or, quelle est la nature de l’État néolibéral, par rapport aux formes d’État qui se sont succédées depuis les origines de l’époque moderne ? Quel est son degré d’interpénétration avec la société civile, avec les organisations économiques, les média ou encore les partis politiques ? Comment les nouveaux liens entre l’État et la société civile affectent-ils les conditions de la transformation de l’un et de l’autre, et l’émergence de ce que Gramsci appelle la « société régulée », c’est-à-dire le communisme ?

Les crises organiques

Gramsci est non seulement un stratège, il est aussi un penseur des crises du capitalisme. Dans les sociétés que Gramsci qualifie d’ « occidentales », les crises n’ont pas d’effets politiques immédiats. La raison en est que la société civile en absorbe ou amortit le choc, et empêche qu’elles contaminent la sphère politique.

En « Occident », on trouve entre l’économie et la politique un ensemble de « tranchées » et de « fortifications » qui stabilisent le corps social et l’immunisent contre les catastrophes économiques. Surviennent toutefois les crises que Gramsci qualifie d’ « organiques ». Ce terme désigne les cas où ces tranchées et fortifications ne résistent plus, où la catastrophe ne peut plus être confinée à la sphère économique, ce qui donne lieu à une crise « totale » du système. Celle-ci peut être de longue durée, Gramsci nous invite à concevoir les crises non sur le mode d’une temporalité unique et linéaire, mais comme des phénomènes spatio-temporellement complexes.

La conception gramscienne des crises permet d’interroger bien des aspects de la crise actuelle du capitalisme, celle qui commence (symboliquement) avec la faillite de la banque Lehman Brothers en 2008. Comment expliquer qu’une crise de cette ampleur, malgré ses effets désastreux en termes de chômage et de paupérisation, ne se soit pas traduite à ce jour par un effondrement correspondant des structures politiques ?

La société civile joue-t-elle un rôle d’amortisseur de la crise ? Peut-elle le faire indéfiniment ? Le «printemps arabe» de 2010-2011 s’explique cependant en partie par le renchérissement du prix des denrées alimentaires. Il constitue en ce sens une traduction dans le champ politique de la crise économique. Comment se fait-il alors que dans cette région du monde, celle-ci ait contaminé la sphère institutionnelle ? Est-ce parce que la société civile des pays concernés n’en a pas absorbé le choc, et qu’elle ressemble par conséquent aux structures sociales que Gramsci qualifie d’« orientales », comme la Russie de 1917 ? Mais ces révolutions ont été accomplies par des sociétés civiles dynamiques, ce qui implique que certains secteurs de ces dernières sont en voie d’ « occidentalisation ». On notera au passage que la question de l’« occidentalisation » des pays anciennement « orientaux » a fait l’objet, dans les années 1960 et 1970, de nombreux débats parmi les gramsciens latino-américains qui se sont interrogés sur le modèle – « Orient », « Occident » ou intermédiaire – auquel correspondait leur continent.

Les acteurs de la transformation sociale

Gramsci nous offre également un appui sur la question des acteurs de la transformation sociale. Dans le marxisme classique, la classe ouvrière tient lieu de principal « sujet de l’émancipation », en ce sens qu’elle est porteuse du changement historique. Non pas, bien entendu, qu’elle ait jamais été l’unique acteur du changement social. Son importance résultait à la fois de son poids démographique dans les structures sociales des deux premiers tiers du XXe siècle et de sa prépondérance dans l’imaginaire politique de cette époque. Avec la crise du mouvement ouvrier qui s’enclenche vers la fin des années 1950, et l’émergence d’une « nouvelle gauche » marxiste, anticolonialiste, féministe et écologiste, les acteurs de la transformation se multiplient et le prolétariat est peu à peu déchu de sa centralité. Les femmes, les (post)colonisés, les fous, les étudiants, les prisonniers, les homosexuels… tous les acteurs relevant des « fronts » jadis qualifiés de « secondaires » apparaissent sur le devant de la scène, ce qui tend à complexifier considérablement la composition et l’articulation des luttes. Cette prolifération des acteurs de la transformation se poursuit à l’heure actuelle. […]

À la lecture de Gramsci, le sentiment étrange s’impose qu’il avait anticipé la situation où nous nous trouvons aujourd’hui. C’est ce qui explique d’ailleurs que nombre de théoriciens critiques contemporains s’inspirent de lui. D’un côté, il n’est plus concevable d’accorder à la classe ouvrière industrielle – le plus souvent blanche et masculine – la centralité qui était jadis la sienne au sein du mouvement ouvrier. De l’autre, le capitalisme n’a jusqu’à preuve du contraire pas disparu, et il continue de se nourrir de cette forme de domination très spécifique qu’est l’exploitation, c’est-à-dire la captation de la plus-value. Ceci implique de conférer une place déterminante, si ce n’est centrale, au salariat, en tant qu’il est le substrat de la valorisation du capital.

La question du parti

Les concepts de « groupes subalternes » et de « volonté collective » qu’élabore Gramsci permettent peut-être de sortir de cette impasse conceptuelle, qui est aussi une impasse politique. Le premier aide à penser la pluralité des situations de domination, tout en tâchant de concevoir la spécificité de la logique du capital. Le second montre quant à lui le lien qui unit la question des acteurs de l’émancipation à celle des formes d’organisation. Après la défaite des conseils de Turin en 1920, Gramsci est hanté par la question du « parti », comme lieu de construction de la « volonté collective », mais aussi comme instance de socialisation des savoirs (les deux sont étroitement liés, car l’émergence d’une volonté collective suppose à ses yeux l’élaboration de savoirs communs). Les débats qui traversent la gauche radicale à l’heure actuelle à propos du (supposé) déclin de la « forme parti », l’émergence de la « forme réseau », ou d’autres types d’organisation, pourraient tirer bénéfice des intuitions du communiste italien sur ces questions. Ils démontrent en tout cas que les problématiques fondatrices de sa pensée sont actives jusqu’à ce jour. […]

La question de la culture

Guerre de mouvement et guerre de position, textes choisis et présentés par Ramzig Keucheyan, La Fabrique, 2012.Guerre de mouvement et guerre de position, textes choisis et présentés par Ramzig Keucheyan, La Fabrique, 2012.

Ce qui intéresse Gramsci, c’est le point d’indistinction entre les « structures » et les « superstructures », le moment où elles entrent en fusion. C’est tout le sens, comme on le verra, de son concept de « bloc historique ». Ceci l’a conduit à poser avec beaucoup d’acuité la question de la culture, de son rôle dans le maintien de l’ordre social, du lien entre « haute » culture et culture « populaire », ou encore de l’hégémonie d’une culture nationale sur une autre, par exemple la française sur l’italienne au tournant du xxe siècle, ou l’états-unienne sur toutes les autres aujourd’hui.

Les profondes transformations de la culture contemporaine rendent d’autant plus précieuses les idées de Gramsci en la matière. L’internationalisation de pans importants des cultures nationales, l’apparition de nouvelles technologies de la communication comme Internet, le brouillage de la distinction entre culture « légitime » et culture « populaire » typique de l’époque « postmoderne » invitent à penser les formes culturelles à nouveaux frais. La culture comme la langue est un vecteur d’hégémonie, un champ de bataille traversé de notions et de significations qui sont de part en part politiques. À ce titre, elle doit elle aussi être abordée stratégiquement. Les classes dominantes l’ont compris, le « populisme autoritaire » (l’expression est de Stuart Hall) par lequel elles ont répondu à la grande crise économique du milieu des années 1970 étant fondé sur un « recodage » conservateur de valeurs et d’affects présents dans la population.  […]

Lien entre théorie et pratique

La théorie et la pratique sont […] inextricablement mêlées dans la trajectoire de Gramsci. L’auteur des Cahiers de prison a non seulement été un grand organisateur politique, il a aussi théorisé le rapport de plus en plus complexe existant entre ces deux instances et évalué l’impact d’une division du travail grandissante sur le socialisme à venir.

À l’heure du règne des « experts », de la spécialisation croissante de l’activité scientifique (en sciences naturelles aussi bien que sociales), une perspective gramscienne sur les nouveaux rapports entre la théorie et la pratique s’avère éclairante. La grande leçon de Gramsci en la matière est que la division du travail ne peut être combattue que collectivement. La question du rapport entre la théorie et la pratique est étroitement corrélée à celle de l’organisation, dont l’une des fonctions est de contrecarrer les effets pervers induits par la spécialisation en mettant les savoirs en circulation. Bien entendu, à chaque époque correspond une – ou plusieurs – forme d’organisation distincte, adaptée à la nature des rapports sociaux qui y règnent, ou au développement des technologies. Reste à déterminer le type d’articulation de la théorie et de la pratique qui correspond à la période présente…

C’est donc un programme de travail pour les années à venir que nous soumet Gramsci depuis un passé en apparence révolu. »  

(1)Extraits de « Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, La Fabrique, 2012, Textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan publiés avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

*Razmig Keucheyan est sociologue. Il est maître de conférences à l’université de Paris-Sorbonne.

La Revue du projet, n° 21, Mouvement réel

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