IR –CITY 0U LA VILLE SEXE

 
Pourchassée, traquée, Adjou savait qu’elle le serait  depuis le premier jour où elle était retournée dans cette ville qu’elle croyait, pourtant, avoir désertée à jamais.
 
Malgré la peur, les appréhensions, elle s’était installée, par défi,  à la terrasse de « La Braise », café situé en bas de chez elle, avenue « Fal Ould Omir » à Rabat.
 
Elle commanda un jus d’orange.   Tous les mâles attablés au bistrot se mirent à la mater  intensément. Des regards lubriques, pervers, perfides, dégoulinant de concupiscence et de misère sexuelle, la déshabillaient, la pénétraient, la transperçaient.
 
Elle n’était pour eux qu’une « awra », une imperfection de la tête au pied, Mais une imperfection tentatrice, ensorcelante, fascinante, gorgée de luxure et de sensualité et dotée d’un sexe appelé clitoris qui lui permettait une jouissance multiple.
 
Elle  se sentit avilie, salie, souillée. Violée même.
 
L’épreuve de force tournait à son désavantage.
 
Ses défenses commencèrent à céder.
 
Elle baissa les yeux.
 
Quelque chose en elle s’insurgea, refusa de se soumettre.
 
Dans un sursaut de révolte, elle leva la tête et fixa la meute.
 
Elle sut qu’elle devenait le gibier, la proie. La traque allait commencer.
 
Corps hérissés de phallus brandis, la horde  piaffait d’impatience.
 
Une panique folle s’empara de tout son être.
 
Sa ville, la ville qu’elle croyait connaître était  « Ir-City ». 
 
La légende disait vrai !
 
Adjou palpa son visage, terrorisée à l’idée de n’y trouver qu’une fente, des petites lèvres, un clitoris.
 
Rassurée, elle bondit de sa chaise.
 
Les « Phalluciens » la prirent en chasse. Cauchemardesque curée.  
 
Des deux cotés de la chaussée, certains  brandissaient  des pancartes:
« Toute femme est pute, sauf celle qui n’arrive pas à l’être »
« Jupe de femme et lange de diable »
« Toute femme devrait être accablée de honte à la seule pensée qu’elle est femme »
« Sus au clitoris »
 
D’autres psalmodiaient  à tue tête :
 « La fourberie, la rouerie et la méchanceté des femmes sont sans limite »
« Beni, sois -Tu Eternel Dieu, roi de l’univers qui ne m’a pas fait femme »
 
Effarée, éperdue, elle chercha un refuge. La mosquée « Badre » située juste au coté  de « La Braise », serait-elle son salut? Mais ses poursuivants, aux yeux de cyclope,   s’étaient  déjà postés à la porte de l’édifice, lui interdisant tout accès.
 
Elle s’arrêta, tourna les talons et fit face à la horde déchainée qui, prise au dépourvu, se figea.
 
Calme,  glaciale et méprisante, Adjou les toisa du regard. Le face à face dura une seconde, une éternité. Du fond de sa gorge jaillirent de longs et perçants zerarit ( you you), véritables cris de guerre. Puis, elle commença à se dévêtir lentement, tout en entamant d’une voix si envoutante, si sensuelle, une complainte de Mririda de la tribu  des Ait Atta et  mythique hétaire de la vallée de Tassaout ;
« Entre, referme la porte et pousse le verrou
A toi ma langue fine et mes lèvres humides
A toi l’étau de mes jambes croisées
Qu’importe si d’autres voient mes tatouages cachés
A eux  je me vends, à toi, je me donne
Je t’offre mon corps, mais pas mon âme
Qu’attends-tu pour défaire ma  ceinture ? »
 
La mélopée déferla en eux, tel un tsunami de scènes obscènes truffées de coïts anal, de flagellations, de fellations, de masturbations, de viols, de relations sadomasochistes.
 
De leurs gosiers ne s’échappaient plus qu’onomatopées, bruissements, gémissements, râles. Des bêtes agonisantes.
 
De leurs yeux de cyclope se déversa un liquide blanchâtre, visqueux.
 
Plus que des ersatz d’hommes, insignifiants, pitoyables aux bistouquettes rabougris qui, quelques instants auparavant, étaient source de leur morgue et de leur illusoire puissance.
 
Adjou était désormais complètement nue. Un corps aux formes parfaites, aux seins aussi fermes qu’arrogants. Peau satinée tatouée de mille ouchames, de mille signes cabalistiques, de mille alphabets où arabe, hébreux, syriaque, araméen, amazigh ne formaient plus qu’une seule et même langue, hymne à la joie,  à la vie, au plaisir et au désir fou.
 
Khadija dénoua ses cheveux, crinière aussi fournie que le salaf de Lounja, d’un sublime noir de jade, et amorça un danse, d’abord lascive, voluptueuse puis endiablée qui donna vie à ses énigmatiques tatouages.
 
Sa chevelure, ses mains, ses pieds sculptaient l’espace, enfantant des myriades de Vénus, d’Aphrodite.
 
Ses bijoux : bracelets, fibules, colliers en marjane et kholkhales battaient la mesure.
 
Elle était tantôt Salomé, tantôt Esméralda, tantôt Samia Gamal.  
Les Phalluciens demeuraient tétanisés, abasourdis par une telle beauté, hypnotisés aussi par la voix presque céleste de leur « proie ».
 
Ne se trouvaient-ils pas devant une de ces quatre vingt dix « houris » que décrit le saint Coran dans la sourate « Arrahmane » où il est dit que les fidèles retrouveront dans  le paradis « des vierges, telles des rubis et des perles,  aux regards chastes,  qu’avant eux aucun homme ou djinn n’a déflorées ?».
 
N’étaient-ils pas, au contraire, devant  une des manifestations  d’Iblis, maudit soit-il ?
 
Ils ne savaient plus à quel wali salih se vouer.
Adjou entama un nouveau chant, véritable cri de révolte, d’une autre hétaire, Kharboucha, qu’un caid potentat, Issa Ben Omar, voulut soumettre à ses caprices :
« Combien d’enfants as- tu rendu orphelins
Combien d’hommes libres as-tu assassinés
Tu as cru que le pouvoir est éternel
Où est, aujourd’hui ton arrogance
Maudit sois-tu, ô Issa Ben Omar, toi l’assassin qui se nourrit de charognes ».
La cohorte demeurait statufiée.
 
Une posture qui pourrait s’expliquer aussi  par une peur ancestrale, celle jaillie de la nuit des temps, celle que la femme a toujours suscitée chez l’homme, celle d’être dévoré, par cette « bouche » vorace, ce « 3addad » (1) carnivore, herbue  que d’aucuns n’hésitent pas à affirmer qu’il est hérissé de centaines de dents de piranhas.  
 
Peur que traduit aussi cette croyance populaire selon laquelle regarder le sexe féminin en face rendrait  celui qui s’y risquait,  aveugle et même fou !
Terreur enfin d’être castré à jamais.
 
Elle se rappela alors cette réplique d’une des héroïnes de la pièce « Diali » : « Mon vagin, je l’emmène partout avec moi : dans ma chambre, au hammam, au marché, partout, et même à la mosquée ».
C’était son bien, sa richesse, son honneur, sa fierté. 
Adjou se rhabilla. Majestueuse, altière, elle avait triomphé, non seulement de la meute, mais surtout de la peur qui l’avait toujours habitée, toujours asservie découvrant qu’elle était Al Kahina, Adjou, Khaddouj, Mririda, Kharboucha, Salomé, Esméralda, Saida Al Mnebhi (2), Amina AL Filali(3).
 
La ville n’était plus le terrain de chasse gardé  des Phalluciens où ils  pouvaient traquer, en toute impunité, la femme comme bon leur semblait, Pour l’instant du moins.
 
Sa bataille contre les Phalluciens ne faisait que commencer.
« Il n’y a pas de hasard, il n’a y a que des rendez-vous» (4)
1- Le  mordeur
2-  Militante marxiste morte après une très longue grève de la faim
3- Jeune fille de seize ans, obligée, par la  loi, d’épouser celui qui l’avait violée
4-Paul Eluard
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