Femen et la culture porno paternaliste

2013      

A première vue, cela ressemble à du féminisme, mais les Femen posent de grands problèmes qui ne peuvent être négligés. Elles font leur promotion en employant une démarche de pur marketing qui les mène à s’insérer sans problèmes dans la culture porno. Qui plus est, leurs conceptions sont racistes et néocoloniales.

Au début, je ne savais pas quoi penser du phénomène Femen. Le premier reportage que j’avais vu était très contradictoire. Il commençait par un gros-plan sur les jambes d’une membre de Femen et, ensuite, cela ne s’améliorait pas vraiment. Mais c’était peut-être plus la faute des journalistes que celle de Femen en tant que telle. Ce qui me plaisait, c’était qu’elles prétendaient protester contre le trafic humain et contre la prostitution. Mais elles n’étaient pas claires dans leur démarche et il me semblait légèrement contradictoire de protester contre la prostitution en vendant son propre corps aux média et en adoptant des poses pornographiques. Entretemps, il y avait eu aussi des remarques dénigrantes sur les femmes mariées. Mais, pensais-je alors, même si leur féminisme n’est qu’à petite dose, ce n’est déjà pas mal.

Et puis, me disais-je, de quel droit jugerais-je le féminisme dans d’autres pays ? Je n’ai rien contre le fait de protester nues, c’est peut-être un moyen pour apparaître dans les médias et que savons-nous, ici, de la situation en Ukraine ?

Haine contre les musulmans

 

Ensuite, il y eut les Jeux Olympiques et la haine contre les musulmans. Femen protesta contre la présence – ce sont leurs propres termes – de « pays Sharia », ce qui fait toujours un bon score dans les pays occidentaux. Ces mêmes pays occidentaux, gouvernés par les banques, sont ceux où des centaines de milliers de gens manifestent contre le mariage homosexuel, avec un appareil policier de plus en plus ouvertement répressif, la corruption à tous les niveaux, des partis racistes au pouvoir, une culture de la pornographie qui limite de plus en plus les libertés et une augmentation des violences sexuelles qui ne donne lieu à aucune répression ni formation significative… Mais non, des musulmans aux Jeux Olympiques ! [1]

Pour Femen, islam signifie violence, c’est pourquoi elles arborent des slogans tels que « Muslim women get naked, nudity = freedom » ( « femmes musulmanes déshabillez-vous, nudité = liberté ») et « Topless Jihad » (« Jihad aux seins nus »). Là, c’est clair, la liberté sera tout de suite instaurée… Au milieu de toute cette islamophobie, une page de Femen publie une unique photo d’une femme noire avec comme sous-titre « no racism ». Certaines photos montrent une femme noire, seule dans une mer de femmes blanches – no racism. Je ne dis pas que d’autres organisations féministes dans les pays occidentaux soient exemptes de racisme, loin de là, mais une série d’organisations sont conscientes du fait qu’il y a un problème de racisme dans le féminisme et qu’on ne s’en défend pas en utilisant une femme noire comme alibi.

Pour les fans

 

Femen ne montre que des filles maigres qui répondent à l’idéal de beauté patriarcal. Il y a une exception : une fois, elles ont mis une femme grosse comme « symbole sexuel »sur un trottoir, avec des panneaux indiquant le danger. A mourir de rire. Une ex-membre de Femen au Brésil raconte que leur groupe avait reçu des commentaires du « quartier général » disant que l’utilisation de femmes grosses serait mauvaise pour le mouvement.[2]

La page web de Femen nous apprend que l’organisation sélectionne sur l’apparence et, dans l’école de Femen, les membres apprennent à garder leur corps au bon niveau. Commentaire d’une fan belge : « les femmes en Ukraine sont comme ça ». Encore une bonne blague.

Oui, ces fans, c’est peut-être le pire. Très peu de femmes, mais beaucoup d’hommes qui ont découvert le nouveau féminisme. Vous voyez comme la vie peut être simple, parfois. Il y a de nombreuses pages de fans collectionnant les meilleures photos, les plus sexy.[3] Il s’agit d’une admiration motivée uniquement par l’apparence et par une pseudo-rébellion.

Pseudo-rébellion

Femen, ce n’est qu’une pseudo-rébellion, pas du féminisme. On donne des coups de pied dans des portes ouvertes depuis bien longtemps. Un peu comme ces gens qui, en 2013, osent critiquer les pratiques de l’église catholique, ou qui expliquent qu’il y a un problème avec la pollution : this ship has sailed.

Quand des membres des Pussy Riot furent écrouées, les Femen firent une action de solidarité. Une des membres prit une tronçonneuse et scia une grande croix. Ce n’était pas la bonne église, mais soit, on peut se tromper. De plus, pas de chance, il s’agissait d’une sculpture commémorant les victimes du stalinisme. On peut évidemment accuser l’église de récupération, n’empêche que scier cette croix est inacceptable. Y eut-il des excuses ? Eh bien non, des T-shirts ont fait leur apparition dans la boutique en ligne et, sur toutes les pages Femen, cette image est devenue le symbole de leur façon de résister : une blondine nue avec une tronçonneuse détruit un symbole de l’holocauste. Le slogan en arrière-fond : Holy War. Les images diffusées par Femen seraient elles acceptées sans problèmes dans des magazines comme Playboy ou Hustler ? Oui sans aucun doute. Conclusion ?…

Depuis, plusieurs groupes de différents pays ont protesté contre Femen.  Le mouvement féministe refuse de leur être associé, à cause de leur islamophobie, de leur paternalisme, de leur utilisation de la culture porno, de leur pensée néolibérale et du marketing auquel elles recourent pour se mettre à l’avant-scène.

Une organisation de femmes musulmanes en Grande-Bretagne s’est récemment exprimée contre le paternalisme extrême de Femen.

« We understand that it’s really hard for a lot of you white colonial ‘feminists’ to believe, but- SHOCKER! – Muslim women and women of colour can come with their own autonomy, and fight back as well! And speak out for themselves! Who knew?

[Nous comprenons que pour beaucoup d’entre vous, ‘féministes’ blanches et coloniales, il est très difficile de comprendre, mais aussi – CHOQUANT – que des femmes musulmanes et des femmes de couleur revendiquent leur propre autonomie et se battent également !! Et s’expriment pour elles-mêmes ! Qui le savait ?]

« We are proud Muslimahs, and we’re sick of your colonial, racist rubbish disguised as ‘women’s liberation!' »[4]

[Nous sommes des musulmanes fières et on en a marre de vos foutaises coloniales et  racistes déguisées en ‘libération des femmes’!]

Femen part du point de vue que ces femmes ne comprennent absolument pas ce qui se passe, qu’elles n’ont aucune autonomie ni esprit critique. C’est un déni total de la réalité. La réaction de Inna Shevchenko, une des dirigeantes de Femen, fut de dire que les esclaves n’ont pas conscience de leur esclavage et qu’elles (les Femen) continuent à se battre pour leur libération.

So, sisters, (I prefer to talk to women anyway, even knowing that behind them are bearded men with knives). You say to us that you are against Femen, but we are here for you and for all of us, as women are the modern slaves and it’s never a question of colour of skin.

[Donc, mes sœurs ( je préfère  m’adresser aux femmes, même en sachant qu’il y a des hommes barbus avec des couteaux derrière elles). Vous dites être contre Femen, mais nous sommes ici pour vous et pour nous toutes, car les femmes sont les esclaves modernes et que ce n’est jamais une question de couleur de peau.]

You say you live the way you want. Being fifth wife in harem the maximum you can be is the favorite wife… Right? [5]

[Vous dites vivre la vie que vous voulez. Mais être la cinquième femme du harem signifie au mieux que vous pouvez être l’épouse favorite …N’est-ce pas ?]

Les musulmans : des hommes barbus avec des couteaux et qui possèdent un harem. Ce genre de féminisme, on peut s’en passer, vraiment. La phrase de Goethe « personne n’est plus désespérément esclave que ceux qui pensent à tort qu’ils sont libres » est bien belle et elle me revient en tête chaque fois que je regarde le monde actuel et le comportement passif des consommateurs. Dans le cas qui nous occupe, la citation est parfaitement applicable à Femen et c’est cela qui est triste.

Pour le dire en toute clarté : nous vivons dans un système mondial de sexisme où les femmes sont opprimées. Cette oppression est présente partout, et toujours de façon spécifique selon les régions. La démarche des Femen consiste à nier que le problème existe dans les pays occidentaux. Elles se coulent dans la fausse contradiction entre pays occidentaux  éclairés et libérés d’un côté, et cultures étrangères barbares de l’autre. Ceci va totalement à l’encontre de ce que toute une série de féministes essaient de faire : remettre l’accent sur le sexisme local au lieu d’écouter des clichés tels que « le féminisme n’est plus nécessaire ici, les femmes ont l’égalité, ce n’est que dans ces pays barbares lointains … » Voir sa propre oppression est toujours plus difficile et c’est une confrontation dure – l’idée que cela ne se passe qu’ailleurs  est une idée réconfortante. De plus, Femen représente le pire des féminismes néocoloniaux qui prétend libérer rapidement les femmes d’autres pays.

Conclusion

Après avoir exprimé ainsi toutes mes frustrations sur le sujet, voici quelques éléments de conclusion :

Paternalisme

Femen se prononce, sans problème, sur des pays où elles ne sont pas actives, sur des groupes auxquels elles n’appartiennent pas, sur des choses dont elles n’ont aucune expérience. Des femmes musulmanes rebelles sont traitées par elles comme des victimes sans volonté propre. Il n’y a quasiment pas de possibilités de dialogue, leurs sites web et pages sur Facebook sont plus une collection de photos et de matériel de promotion qu’autre chose.

Cela ne signifie pas qu’on ne peut pas émettre de critiques à propos de certaines pratiques. Tout le monde a protesté contre l’incarcération des Pussy Riot, et à juste titre. De même, nous devons toujours nous prononcer contre les mauvais traitements et l’emprisonnement des femmes, par exemple contre des condamnations pour nudité etc.[6] Il y a aussi des féministes qui luttent contre un système mondial de trafic humain et de prostitution. Il y a un conflit interne toujours non résolu dans le féminisme : faut-il se concentrer sur les structures – dont l’effet ne peut pas être nié – ou sur la force des individus[7]. Mais, si on est incapable de voir la différence entre un foulard et la prostitution, on a un très grand problème.

Culture porno

De Femen, une historienne disait récemment à la radio qu’il s’agissait d’une espèce de militantisme positif de la deuxième vague féministe[8], mais je trouve cela tiré par les cheveux. Beaucoup d’organisations féministes  ont organisé des actions de protestation nues, mais il s’agissait de tout autre chose. Ces féministes n’organisaient pas des sessions de photos de femmes maigres sur des motos, brandissant des tronçonneuses, dans des tenues d’étudiantes sexy, etc. La deuxième vague féministe protestait contre la chosification/marchandisation des femmes, les concours de beauté, la montée de la pornographie et de la culture porno, mais, hélas, cette dimension ne se retrouve plus aujourd’hui que dans de petits groupes[9]. Grâce au succès de certains courants féministes du monde universitaire, on peut aujourd’hui présenter toute forme d’oppression comme une libération – mais j’y reviendrai plus loin.

L’activiste Louise Pennington le résume d’une façon admirable :

… I believe their message is obscured by the medium of their protest, which conforms to the normalised construction of the Patriarchal Fuckability Test. Feminism cannot succeed using the same old patriarchal discourse which oppresses us. Baring breasts is a normal occurrence in our pornified culture. There is nothing radical or revolutionary about Western women baring their breasts.[10]

[Je crois que leur message est obscurci par les médias qu’elles utilisent, qui est conforme à la construction normalisée du test patriarcal de baisabilité. Le féminisme ne réussira pas en utilisant le même vieux discours patriarcal qui nous opprime. Montrer ses seins est un phénomène normal dans notre culture imprégnée de pornographie. Il n’y a rien de radical ou de révolutionnaire au fait que des femmes occidentales montrent leur seins]

Idéologie de marché

Femen est un produit à succès, grâce aux très bonnes méthodes de marketing : la répétition constante, les slogans simples, le fait de jouer sur des tendances présentes telles que le racisme et l’islamophobie occidentale. Il s’agit de plus que d’une simple utilisation du nu: une chosification en vue de se vendre soi-même – les femmes de Femen sont les objets de la publicité pour l’organisation et pour la collecte de fonds. Il n’est pas question ici d’activisme mais du développement d’un produit.

Tout groupe essaie certes d’avoir au moins un peu de succès mais, en se coulant complètement dans les modèles sexistes, on ne fait pas du féminisme. Derrière Femen il n’y a donc pas grand-chose de plus que de la superficialité.

Islamophobie

Enfin, Femen est antireligieux à la manière des plus vulgaires des laïcards. Personnellement, je suis athée, mais je trouve les préjugés et l’arrogance de ce genre d’athées pénible. Un soi-disant grand intellectuel comme Etienne Vermeersch (professeur émérite à l’université de Gand) qui va expliquer aux femmes musulmanes qu’elles sont opprimées parce que, il y a 1000 ans, on a écrit quelque chose qui est faux, c’est lamentable. Mais je m’égare…

Chez Femen, on croit que, quand il n’y aura plus de religion, ou quand celle-ci sera devenue une affaire purement privée, il n’y aura plus de guerres, plus de 9/11, plus de minorités persécutées[11]. C’est faux, évidemment. Alors que les groupes de femmes musulmanes rebelles commencent enfin à percer un peu dans les médias, il faut vraiment être de mauvaise foi pour les décrire comme des esclaves sans volonté propre.

Conclusion

Femen, quel que soit le but qu’elle aurait en plus de l’autopromotion, a un effet négatif sur le développement des féminismes utiles et de la libération des femmes, partout dans le monde. Ce type de pseudo rébellion n’a rien de féministe et Femen est un exemple affreux de racisme et de néocolonialisme. Ce qui est difficile à comprendre, ce n’est pas l’existence de Femen en soi, car les produits marketing de la pseudo rébellion qui se vend à coup de sexe sont présents dans le monde entier. Ce qui est difficile à comprendre, c’est qu’il y ait encore des gens pour penser que tout cela a quelque chose à voir avec le féminisme. Et maintenant, s’il-vous-plaît, retournons au militantisme.

 

Evie Embrechts est militante du groupe féministe de gauche FEL

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