Pourquoi le pouvoir marocain se raidit face aux médias

Chercheuse à l’Institut français des relations internationales, Khadija Mohsen-Finan analyse  les difficultés actuelles des journalistes marocains, alors que se tient ce vendredi, à Rabat, une rencontre sur la liberté de la presse organisée par le Syndicat national de la presse marocaine

Au Maroc, 2009 a été un mauvais cru en matière de liberté de la presse. Il y a eu, en juillet, l’affaire du sondage interdit, puis des journalistes condamnés pour avoir enquêté sur la santé du roi et plus récemment la sanction prise contre le caricaturiste Khalid Gueddar et le quotidien Akbar Al Youm. Peut-on parler d’un raidissement?

Il y a, incontestablement, un raidissement. La presse a toujours fait l’objet de sanctions au Maroc, y compris pendant ces dix dernières années. Mais récemment, le rythme s’est accéléré et les sanctions elles-mêmes ont changé. On ne se contente plus de priver un journal de recettes publicitaires ou d’infliger une amende au directeur de la publication. Des journalistes ont été condamnés à des peines de prison, des publications saisies ou interdites. 

Comment interprétez-vous ce changement?

La politique d’ouverture de la fin des années 1990 a permis à une presse indépendante, non partisane, de voir le jour, mais aujourd’hui le pouvoir a du mal à gérer ce nouvel espace public. Les journalistes se sont mis à parler de sujets qui appartenaient jusque-là au domaine réservé du Palais, à poser des questions que personne n’osait auparavant poser. Bref, ils ont bousculé les choses et fait tomber des tabous.  
Cependant, sans minimiser l’importance du combat des journalistes, il faut admettre que la liberté de ton inédite de cette nouvelle presse a servi les autorités. Le pouvoir l’a utilisée pour accréditer la thèse selon laquelle le pays était réellement entré dans une phase de transition politique et pour améliorer son image à l’extérieur.  

Aujourd’hui, le climat a changé. Le pouvoir est devenu fébrile. Il donne le sentiment d’avoir donné tout ce qu’il pouvait en matière de changement et d’être en panne d’imagination. Il peine à définir les termes d’un projet susceptible de recréer les conditions d’un consensus; il a échoué dans ses tentatives de régler les problèmes en suspens, qu’il s’agisse du Sahara ou de la régénération du champ politique. Bref, il n’a plus d’élan, il n’arrive pas à redémarrer. 

Les lignes rouges ont-elles malgré tout changé, ou pas vraiment?

Elles sont toujours là. Les lignes rouges, ce sont toujours le roi et sa famille, l’islam? auquel le souverain est lié de par son statut de Commandeur des croyants ? et l’intégrité territoriale du royaume. Mais les journalistes sont subtils, ils ont appris à les contourner, à poser les bonnes questions. 

Comment expliquez-vous l’interdiction, cet été de ce sondage pourtant très favorable au roi? Les autorités y ont-elles vraiment vu une atteinte à la sacralité de la personne royale?

Non, je crois que cela a été un prétexte. Ce qui a déplu à mon avis, c’est le partenariat de l’hebdomadaire Tel Quel avec Le Monde. Le pouvoir n’a pas admis la crédibilité et la légitimité ainsi conférées par ce prestigieux quotidien français à un journal marocain sur lequel il entend pouvoir conserver une certaine autorité. De la même façon, je crois que le caricaturiste Khalid Gueddar a payé sa collaboration avec le journal satirique français Backchich, dont le site est très regardé par les internautes marocains. Le pouvoir, au fond, n’admet pas qu’il y ait une part de l’espace public qui lui échappe. 
 
A lire: Les Médias en Méditerranée. Actes Sud, avril 2009, 398 p., 28 ?.

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