Facebook et l’aliénation technologique

 

       

 

 

 

Facebook, site de réseau social, incarne l’aliénation technologique moderne avec l’artificialisation de la vie et la destruction des relations humaines.

 

 

Facebook, site de réseau social, semble désormais incontournable dans la sociabilité des nouvelles générations. Pourtant, loin de favoriser des relations humaines, Facebook renforce la séparation et l’aliénation dans la vie quotidienne. Julien Azam, qui écrit dans la revue Rodez la rouge, analyse cette artificialisation de la vie par internet dans un livre récent. Ce texte actualise la critique radicale de la vie quotidienne, délaissée après les situationnistes, pour observer les nouvelles formes d’aliénations dans la société moderne.

 

« Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères. Les temps spectaculaires formant des hommes spectaculaires, c’est l’ensemble de la société actuelle qui est blâmable », précise Julien Azam. Facebook apparaît comme un reflet de la modernité marchande dans son ensemble. La critique des réseaux sociaux suppose alors une remise en cause de l’ordre existant.

 

 

 

 

 

                         Facebook, Anatomie D'une Chimère de Julien Azam

 

 

 

Le contrôle social d’internet et des réseaux sociaux

 

 

 

« Aujourd’hui, dans les sociétés développées, le site Facebook est associé, dans l’imaginaire collectif, à la liberté : liberté de communiquer, de transmettre des informations, de mettre en scène son existence, liberté de découvrir ses amis sous un nouveau profil, liberté de se faire connaître… », observe Julien Azam. Mais cette conception de la liberté semble relative puisque les utilisateurs doivent signer une charte. L’entreprise Facebook demeure propriétaire de l’ensemble des données publiées sur ce site. Pourtant, malgré tous ses défauts, ce réseau est devenu incontournable dans la vie quotidienne. « Qu’importe que le site accentue le narcissisme, la surveillance autogérée, l’apparence de l’amitié, sa stratégie marketing la rendu si populaire que se passer de Facebook paraît impossible à la majorité des utilisateurs », observe Julien Azam. La liberté s’apparente alors à une forme de dépendance, voire d’aliénation.

 

 

 

Parmi les jeunes de 15 à 24 ans, internet a supplanté la télévision dans le temps accordé aux loisirs. Facebook n’est plus une simple activité passagère, mais devient un véritable fait social. En 2004 Mark Zukerberg crée Facebook qui s’adresse aux étudiants de Harvard. En 2007, le site s’ouvre à l’ensemble des internautes. Il permet de mettre en ligne son profil (études, centres d’intérêt, état civil) et de partager des correspondances ou des documents avec les autres utilisateurs. Des groupes peuvent se former autour d’un centre d’intérêt particulier. Facebook apparaît ainsi comme un site communautaire. Ce phénomène ne concerne pas une simple population restreinte puisque 24 millions de Français ont une page Facebook qui comprend déjà 1 milliard de membres dans le monde.

 

 

 

La politique de protection des données est déjà remise en cause par des associations de consommateurs. Facebook collecte les données personnelles de ses utilisateurs pour les revendre à des annonceurs qui diffusent des publicités ciblées. La vie privée devient également une marchandise en raison des stratégies marketing des agences de publicité. Désormais les annonces commerciales font partie du paysage et sont largement tolérées. Loin d’être devenue insupportable, la publicité semble familière. Ce phénomène est justifié par la supposée gratuité du site. Surtout, Facebook devient incontournable dans la vie quotidienne et valorise l’exposition de soi. « Les sites communautaires y sont parvenus à un tel degré qu’il ont rendu familière jusqu’à la tendance à « gérer » ses amours, ses amitiés, ou sa vie sur internet », décrit Julien Azam. Les entreprises peuvent alors tout connaître des utilisateurs et leur proposer les biens et les services qui leur correspondent. Les marques possèdent également leur propre page sur Facebook. Il est possible de devenir « fan » d’une entreprise. La société moderne valorise le fétichisme non plus seulement d’une marchandise, mais aussi d’une marque et d’une entreprise. La mort de Steve Jobs, le patron d’Apple, a même suscité les pleurs des internautes et des politiciens.

 

 

 

Facebook se lance dans une véritable offensive. Sur le plan économique, cette entreprise désormais cotée en bourse rachète les sites innovants pour éradiquer la concurrence. Seul Google semble rivaliser. Surtout, Facebook peut vendre les informations personnelles et la vie privée. Mais ce site n’est pas une banale entreprise commerciale. Pour Julien Azam, « il faut aussi comprendre qu’il s’agit tout autant de transformer les normes sociales que de modifier l’homme dans son rapport au monde et aux autres ». Les individus doivent être encouragés à partager des informations personnelles et à exposer leur vie privée. Facebook impose un monde lisse et aseptisé, à travers une censure féroce. Le langage doit être policé. Même le fameux tableau de Courbet, L’origine du monde, a été censuré car il est censuré car jugé pornographique. Pourtant, ce tableau est exposé dans les musées et largement reproduit dans les livres d’art. Ensuite, Facebook tente de s’imposer comme une interface incontournable. Tout le Web doit devenir accessible depuis ce site. Facebook étend son emprise au quotidien. « Son existence peuple la vie de ses utilisateurs. Son utilité et sa fonction sociale auprès des plus jeunes ne sont jamais mise en question », observe Julien Azam. L’école moderne vise également à imposer la transmission des savoirs à travers les réseaux sociaux.

 

 

 

 

 

                                 
 

 

L’artificialisation de la vie

 

 

 

« Facebook est un site traduisant un certain rapport au monde : le deuil de la possibilité de vivre les choses directement, sans la médiation d’un écran, sans la représentation, sans l’artifice de la technologie », analyse Julien Azam. Cette critique d’une vie artificielle et de la décomposition des relations humaines semble la plus percutante pour attaquer les réseaux sociaux. Les utilisateurs ne rencontrent pas leurs « amis » Facebook. Ce site maintien la séparation entre les individus et favorise des relations superficielles. Le réseau social semble à l’image de la société moderne. « Cela témoigne surtout de la difficulté qu’il y a à être ensemble aujourd’hui, à créer une communauté autre que virtuelle, à laisser la dérive et le hasard guider les rencontres », observe finement Julien Azam. Même la conception de l’amitié devient plus quantitative que qualitative. Il ne s’agit plus de nouer un lien intime avec quelques personnes. Au contraire, il faut désormais accumuler un grand nombre d’amis, même si on ne les rencontrera jamais. Surtout, des utilisateurs recherchent des anciennes connaissances ou des amis sur Facebook pour combler un vide affectif. Dans notre société moderne, le nombre de confidents et de véritables amis ne cesse de diminuer. Les réseaux sociaux semblent donc se développer sur le terrain d’une solitude qui s’accentue.

 

Le philosophe Günther Anders estime que la technologie impose « le style de nos activités et de notre vie, bref, nous détermine ». Il n’y a donc pas de bonne utilisation de Facebook, puisque cet outil détermine notre manière de penser, d’agir, de vivre. « L’adhésion des utilisateurs de Facebook à cet ersatz de monde n’est pas sans effet. Au contraire c’est cette adhésion à la facticité qui permet de perpétuer le monde tel qu’il va, l’organisation sociale telle qu’elle est, la domination telle qu’elle s’exerce », estime Julien Azam. La plupart des utilisateurs semblent soumis aux valeurs culturelles dominantes. Ses individus pensent que le réseau social permet d’être relier au monde, alors qu’il entretient un rapport artificiel à l’existence. L’utilisateur semble alors aliéné, et demeure soumis alors qu’il se croit libre. « Comme n’importe quelle mouche du coche, il pense que son implication narcissique sur la toile permet sa participation au monde quand, en réalité, cela ne traduit que le conformisme de l’utilisateur manipulant un outil pensé par d’autres pour renforcer le spectacle de la pseudo communication », raille Julien Azam. Facebook s’apparente alors au spectacle qui, selon Guy Debord, « manifeste dans sa plénitude l’essence de tout système idéologique : l’appauvrissement, l’asservissement et la négation de la vie réelle ».

 

 

 

Facebook apparaît également comme le reflet du narcissisme qui caractérise notre époque moderne. « Le site agirait comme un miroir où la découverte des profils d’autrui, des groupes de fans, n’aurait pour but final que la contemplation de soi et la constitution d’un profil toujours plus parfait », observe Julien Azam. Dès 1969, le sociologue Christopher Lasch observe l’émergence du narcissisme comme un phénomène collectif. Aux Etats-Unis. Ce fait social déferle désormais sur l’ensemble de la civilisation occidentale. L’atomisation et l’isolement des individus, et leur sentiment d’inutilité au monde, explique ce phénomène. Le narcissisme devient un processus qui s’alimente lui-même. « Le repli sur la sphère privée et l’illusion que l’on recrée du lien par écran interposé se développent alors que l’écran est d’abord ce qui fait écran, qui empêche, qui sépare, qui rend impossible l’émotion que suscite le réel », analyse Julien Azam. Les discussions par écrans interposées remplacent les conversations en face à face et les relations directement vécues.

 

L’immédiateté et le zapping permanent caractérisent des individus qui se contente de vivre dans l’instant. L’existence s’enferme dans un présent perpétuel. « De là, des rencontres qui tendent à être de plus en plus fugaces, « zappées », sans consistance, produisant en retour un sentiment d’isolement mais aussi de vide encore plus puissant », décrit Julien Azam. L’individu semble extérieur à la réalité et même à sa propre expérience vécue. La découverte du sensible et du réel passe désormais par la représentation et le spectacle. Facebook participe pleinement de ce phénomène. Ce site s’adresse à l’intimité des individus. Ce réseau social s’appuie sur l’artificialisation des relations humaines et plus rien ne peut se passer de réel dans ce monde virtuel. Facebook semble donc loin d’être un espace de sociabilité ou même un outil de communication. Ce site diffuse une véritable manière de vivre dans laquelle les relations humaines réellement vécues peuvent progressivement disparaître.

 

Facebook impose le mode de vie de la bourgeoisie et de la classe dominante. Ce site est d’abord conçu pour les étudiants de Havard et se distingue de Myspace par son soucis esthétique de respectabilité. Surtout, les fréquentations et les goûts des individus traduisent une appartenance de classe. Ce site se conforme au mode de vie des cadres. La manière de se présenter, à la troisième personne, semble révélatrice. Chacun « peut se présenter comme une marchandise valorisable sur un marché », observe Julien Azam. Les goûts présentés doivent se conformer à ceux de la classe dominante. Il faut aimer le jazz et le cinéma de la Nouvelle vague. Pour assurer de la crédibilité à son profil, « on trouvera pêle-mêle les suschis, le design, les concerts humanitaires, l’écologie ou la hi-fi, autant de signes confirmant l’adhésion au monde spectaculaire-marchand du cadre », ironise Julien Azam. Mais ses choix et loisirs stéréotypés de cadre aliéné s’imposent alors à l’ensemble de la population.

 

 

 

 

 


 

 

Détruire Facebook pour passionner la vie

 

 

 

Facebook aurait même permis la révolution dans les pays arabes. Dans le monde réel, ses révoltes ont éclaté dans des pays traditionnels contre des régimes soutenus par les États des pays occidentaux. Les technologies numériques sont utilisées par une minorité de la jeunesse arabe, et pas la plus enragée. La révolution, loin d’être virtuelle, passe par un affrontement avec l’ordre existant. « Et pour cela, il ne suffit pas de rester devant un ordinateur. Il faut descendre dans la rue et affronter les militaire du régime », rappelle Julien Azam. L’idée d’une révolution Facebook s’explique par l’aliénation technologique des journalistes qui ne conçoivent de vivre sans passer par un réseau social. Ensuite, cette idée permet de dépolitiser une révolte qui serait alors citoyenne et entièrement non-violente. Surtout cette idée occulte la force collective du peuple. « Que des individus doués de conscience ne se comportent pas en citoyens décérébrés mais décident de régler leurs affaires eux-mêmes » n’est pas concevable par les journalistes français, observe Julien Azam.

 

 

 

Facebook favorise le contrôle social. Les utilisateurs peuvent espionner leurs amis. « Une société qui promeut la transparence à ce point est une société totalitaire où règne le contrôle social le plus parfait », souligne Julien Azam. Chacun peut devenir un petit tyran ou un flic de la vie privée dans ce totalitarisme autogéré. Les entreprises, pour le marketing comportemental, ou la police peuvent utiliser Facebook. Ce site est d’ailleurs infesté d’espions. Mais les utilisateurs acceptent docilement d’être surveillés car ils ne conçoivent pas de vivre autrement. « C’est parce qu’il se sentent en harmonie avec la marche du monde, avec les valeurs de celui-ci, avec la technique et les valeurs du régime spectaculaire-marchand qu’ils n’hésitent pas à se répandre, comme on le dit d’un animal négligé, sur ces sites », analyse Julien Azam.

 

 

 

Ce journal en ligne dispose d’un profil Facebook. Mais, loin d’un outil marketing et d‘un étalement de la vie privée, il est utilisé pour diffuser les articles et d’autres documents (textes, sons, vidéos). Pourtant, la technologie conditionne les comportements. Il semble donc essentiel de conserver un rapport critique à Facebook et à toutes ses formes d’utilisation. Dans ce sens, le cybermilitantisme apparaît également comme une mascarade. De même, les partisans des serveurs libres ne sont que des imposteurs qui prétendent ouvrir de nouveaux espaces alors qu’ils généralisent l’aliénation numérique en lui donnant un vernis contestataire. Seules les rencontres réelles peuvent permettre de s’organiser et d’intensifier les désirs de révolte.

 

Mais la critique de Facebook ne doit pas se contenter de la logorrhée anarcho-gauchiste qui dénonce un simple flicage. L’analyse critique de ce réseau social doit surtout permettre d’observer les nouvelles formes d’aliénation. Ce phénomène dépasse la simple sphère productive pour s’imposer dans la vie privée. « En ce début de XXIème siècle, l’aliénation se poursuit et il devient de plus en plus difficile d’autonomiser vie privée, sphère culturelle et sphère productive. Pis, elle progresse au point que l’on assiste désormais à une auto-réification des individus, Facebook en constituant un lieu privilégié », observe Julien Azam. Facebook apparaît surtout comme le reflet de la modernité marchande qui colonise tous les domaines de la vie, y compris l’amour. Mais ce phénomène n’est pas nouveau et semble lié au développement de la civilisation industrielle. Le romantisme révolutionnaire dénonce déjà l’artificialisation de la vie et la destruction des relations humaines. Il ne suffit donc pas de quitter Facebook. Il semble plus important de s’organiser pour détruire la mascarade spectaculaire-marchande. Julien Azam préconise « une modification des conditions d’existence, ce qui ne saurait advenir sans que, dans le même temps, le monde actuel soit mis à bas ».

 

Facebook s’appuie avant tout sur un vide existentiel. Il semble donc important de s’appuyer sur la réflexion des avant-gardes artistiques. Ses mouvements s’attachent à rendre la vie passionnante pour libérer les désirs, la créativité, le jeu, le plaisir.

 

 

 

Source: Julien Azam, Facebook, Anatomie d’une chimère, CMDE – collection Les réveilleurs de la nuit, 2013

 

 

 

Articles liés :

 

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin :

 

Emission radio « Facebook cette chimère » avec Julien Azam, sur RTS le 24 avril 2013

 

Clara Beaudoux, « Réseaux sociaux : plus belle la vie… partagée ?« , publié sur le site de France Info le 26 avril 2013

 

Le livre « Facebook, anatomie d’une chimère » : court et complet, publié sur le site Sortir de facebook le 19 mars 2013

 

Albertine Benedetto, « Note de lecture : Facebook, anatomie d’une chimère« , publié sur le site du Lycée Jean Aicard

 

Nolwenn Weiler, « Facebook est-il l’ami des salariés ?« , publié dans FO Hebdo 3070 le 15 avril 2013

 

Emission de radio Répliques, « La révolution numérique » avec Cédric Biagini, diffusée sur France Culture le 27 avril 2013

 

« Emprise numérique« , entretien avec Cédric Biagini mis en ligne sur radio PFM
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