Autour de Souffles: un détour nécessaire

Souffles Kenza Sefrioui

« Relever le défi, c’est faire en sorte qu’aucune défaite ne devienne aussi celle de la pensée » ( A. Laabi )

L’ouvrage de Kenza Sefrioui  est important. Il remet en perspective l’histoire d’une expérience mal connue par les nouvelles générations,  sans tomber dans l’idéalisation ou le dénigrement, mais en restituant son contexte et ses acteurs.  Nous espérons que son livre va permettre une redécouverte des débats  qui à l’époque étaient une brèche incandescente dans le désert culturel et idéologique  d’alors, et que l’on saura retrouver le souffle qui les animait pour les combats d’aujourd’hui. Car au fond, le passé ne prend toute sa valeur que si il permet, non la remémoration passive ou nostalgique,   mais de remettre sur le chantier « la mémoire des vaincus »,  au service d’une histoire qui reste ouverte, jamais prédéterminée. Car l’enjeu, hier comme aujourd’hui, est de continuer à « questionner le réel par le possible ».

Dans les années 60 le Maroc s’enfonçait dans l’immobilisme. Le mouvement national avait connu ses défaites, faute d’avoir pu à temps dégager les voies d’une « option révolutionnaire », qui allait au-delà de ses possibilités et de son logiciel de pensée et d’action. La mort de Ben Barka et l’écrasement de la révolte populaire en mars 65 annonçaient un tournant et marquaient la configuration de rapports de forces qui allaient durablement s’installer. Déjà le réalisme politique et l’échine courbe des oppositions syndicales et politiques annonçaient le temps de la grande  servitude volontaire face à un pouvoir absolu aux allures quasi féodales.  Comme souvent, ce genre de contexte favorise un déplacement des contradictions. La contestation, comme une taupe qui continue à creuser ses galeries, s’est logée pendant un temps dans l’espace culturel, à défaut d’une expression immédiate sur le terrain social et politique.  En particulier au sein de cette catégorie sociale questionnée violemment  dans son rapport au monde,  vécu alors sous le double édifice  d’une permanence coloniale, renouvelée seulement dans ses formes,   et d’un despotisme  dont la légitimité culturelle s’appuyait sur la réactivation des traditions les plus réactionnaires et le fétichisme d’un passé mythique. A ce moment-là, les intellectuels au sens large, ou un certain nombre d’entre eux, n’étaient pas encore ces clercs établis devenus chiens de garde  ornementés de privilèges, de prix littéraires à la mode makhzenienne ou orientaliste, encensés de congratulations royales et de reconnaissance sociale dans les milieux autorisés. Ils étaient pour beaucoup d’entre eux, chacun avec sa singularité, en prise avec le monde réel dans une recherche inquiète, perpétuellement inassouvie  d’un imaginaire collectif d’émancipation globale. Non pas dans l’enferment élitiste et disciplinaire mais comme un corps à corps ouvert sur les exigences d’une création  pluraliste qui bouleverse les codes établis de la culture dominante, elle-même travaillée par l’acculturation. Faisant œuvre d’une subversion interne et externe, interrogeant les formes et le sens, dynamitant les limites établies.  Parfois sous forme de révolte brute. « La remise en cause artistique du monde «  frayait alors les voies d’une esthétique de la libération  qui dans les conditions de l’époque  cherchait une issue dans une critique radicale. La réflexion sur la culture, à la fois dans sa matérialité propre et  comme rapport social spécifique,  ouvrait un continent nouveau qui se heurtait frontalement à l’ordre social, politique et culturel dominant. Elle permettait aussi de sceller de nouvelles rencontres  que trace bien l’ouvrage de kenza Sefrioui. L’exigence d’une culture nationale se confondait à juste titre avec l’exigence d’un peuple créateur trouvant les voies de sa propre libération. Tout comme les conditions d’une telle création ne pouvaient faire l’impasse du substrat social et politique, des formes d’oppression et d’aliénation qui étouffent les possibilités  d’émancipation culturelle. Cela n’a pas beaucoup changé depuis. Le Maroc officiel de 2013 continue de tracer des lignes rouges dans la création culturelle. Il a depuis longtemps étouffé ou réduit à la marge toute création alternative indépendante, réduit  le théâtre populaire à une existence quasi clandestine, étouffer l’essor d’une production cinématographique digne de ce nom,  effacer le terme même de culture et d’art des programmes pédagogiques de l’ éducation nationale, sacrifier les équipements culturels de base. Les festivals qui prolifèrent, participent à la culture du spectacle visant à la fois une promotion touristique en jouant sur le ressort d’un pays faussement ouvert,  et dans la foulée, rajouter une nouvelle pièce à la façade démocratique d’un pouvoir toujours attentif à son image de marque internationale. La politique culturelle se réduit à un spectacle financé par les deniers publics ou les fondations privées masquant la réalité d’un désert culturel.  La culture populaire elle-même a atteint le summum de la folklorisation déjà dénoncée à l’époque.  Combiné aux reculs et échec des alternatives progressistes et des expériences dites « socialistes » et de la longue nuit des années de plomb,  les productions dominantes de la nouvelle génération d’écrivains depuis les années 90 sont marquées par l’évocation d’expériences personnelles et intimes,  dans un émiettement post moderne,  où il n’ y aurait plus de récit collectif ni de vocation collective des écrivains et artistes. Nissabouri le dit à sa manière en terme cru : «  on assiste à l’émergence de pseudos écrivains, toute une flopée dans la littérature carcérale, des femmes qui parlent de la condition féminine, des produits soi-disant littéraires  mais absent d’imaginaires et de moment de grâce , des écrits où l’on se demande parfois si les auteurs ont jamais lu des textes importants de notre temps ou même si ils ont vécu quoique ce soit  dans leur existence inintéressante de petits bourgeois. Ils ne sont même pas névrosés. Ça se vend. Ça permet de se positionner sans plus. » Sans doute ce jugement est sévère car même dans une littérature intimiste, il peut y avoir un dévoilement du monde réel et parfois il vaut mieux la confusion que le vide. Mais il est vrai que la revendication d’une « culture pour tous » articulée à l’engagement des intellectuels aux côtés du peuple et d’un travail culturel , littéraire, artistique où souffle la révolte et l’urgence d’une utopie qui ré-enchante le monde, s’est noyée dans les décombres d’un nouvel conformisme. Victor Serge, à une autre époque,  rappelait dans son ouvrage « Littérature et révolution » que « le grand écrivain d’une époque ou d’une heure parle pour des millions d’hommes sans voix » et que «  nous sommes arrivés au point où l’écrivain doit choisir sa destinée, désormais nous intéressent seuls ceux qui veulent servir à quelque chose de plus grand qu’eux même ». Dans le Maroc d’aujourd’hui, cette exigence ne se retrouve plus dans le monde de l’Art et de la littérature officielle ou promue, à quelques exceptions près. L’équipe animatrice de Souffles la portait à sa manière. Il s’agissait alors  non seulement «  de mettre à mal les codes anciens mais d’ouvrir de nouvelles voies.  Les auteurs de Souffles insistaient en effet sur les liens dialectiques entre le travail littéraire et le travail révolutionnaire. Chaque génération recherche ses vérités, les artistes sont le fer de lance de cette recherche inscrite dans la dialectique sociale »( K. Sefrioui ). Aujourd’hui, loin des salons officiels, cette recherche chemine autrement comme une pousse qui germe dans le sous-sol de la société : dans le développement de groupes de musique alternatifs, chez les poètes du peuple et reconnus comme telles dans les manifestations du 20fevrier, dans cet étrange symbiose des chants des ultras où l’identité collective ramène dans un même mouvement la passion pour le foot, la vie du quartier, le désir de liberté d’une jeunesse populaire, un engagement humaniste et politique spontanée, dans cette parole qui se libère dans les réseaux sociaux et se prolonge ailleurs, dans les medias alternatifs qui émergent sans moyens ni subventions. Et ce n’est sans doute qu’un début…et peut être une innovation majeure qui redonne sa place à l’oralité ancrée dans la culture populaire. .   Le mouvement du 20 février et c’est une dimension qui n’a pas vraiment été analysée, a esquissé , au-delà des revendications démocratiques et sociales, un rapport nouveau à l’image, la parole, la symbolique de la contestation, et chercher à sa manière ce qui peut cristalliser une identité collective où s’affirme la légitimité du peuple. Cette démarche a commencé à produire des artistes organiques d’un genre nouveau. Le pouvoir ne s’y est pas trompé.

L’ouvrage de Kenza Sefrioui revient à juste titre sur les rapports entre  l’engagement culturel et politique. Elle note le tournant opérée par Souffles en 68/69 et ses conséquences. Elle note que   «  Souffles en voulant se faire l’écho des préoccupations de la société et non plus seulement des artistes et des intellectuels  a relégué au second plan les préoccupations culturelles : elle s’est coupée de sa base initiale et a privé les artistes d’une importante tribune d’expression. Les principaux membres de sa première équipe, qui ne partageaient pas tous la nouvelle approche, se sont sentis évincés, d’où des ruptures personnelles plus ou moins dures (…). Ces  auteurs déplorent  que cette réorientation ait dispersé l’avant-garde artistique et cassé son mouvement. Ils ont d’autant plus mal vécu cette évolution que tous étaient convaincu que la culture est un fait politique  et qu’elle a un rôle important à jouer dans la société, contrairement à la nouvelle équipe, notamment les auteurs d’Anfas et des nouvelles séries. Ces derniers percevaient la culture essentiellement comme un phénomène bourgeois, conservateur, voire réactionnaire. Comme ils n’avaient qu’une très faible connaissance de la phase culturelle dont ils prenaient la relève  et s’intéressait peu au travail qui avait été fait, ils ont négligé de s’interroger  sur l’appui que ce travail culturel pouvait apporter à leur cause ». (p255)   Cette évolution s’est traduite de plusieurs manières : l’effacement des textes littéraires au profit de textes politiques ou à caractère idéologique  et «  d’un mouvement culturel aux effets concentriques très larges » Souffles est devenue une tribune légale d’un projet politique en voie de cristallisation,  considérant la culture comme une bataille secondaire ou une diversion par rapport aux enjeux de l’heure. Mouvement accentué par la nouvelle vague de collaborateurs  qui n’étaient ni écrivains, ni artistes  « susceptible de porter une réflexion  critique ».  On peut partager le constat.  Cette évolution est-elle la seule possible ?. L’engagement culturel de l’équipe de Souffles, la nature même d’un combat pour une culture nationale et populaire impliquait, non pas une autolimitation  sur le terrain spécifique du champ culturel, mais un investissement du champ politique.  La question qui est posée est plutôt celui de leur articulation. Dans le contexte de l’époque, il y avait sans doute une double lacune.  L’incompréhension que le front culturel n’est pas un terrain secondaire pour la construction d’une légitimité symbolique et sociale d’un projet de transformation radicale.  L’incompréhension que le temps culturel  a ses propres rythmes, différent du temps politique et que ses formes d’existence et de combat ne sont pas réductibles à l’agenda d’une organisation politique. Incompréhension aussi que la « critique des armes «  ne peut se substituer « aux armes de la critiques »  et que  celle-ci pour être efficace,   ne peuvent  se cantonner à l’urgence politique ou au combat idéologique, mais ont leur propres temporalités, à plus forte raison dans ce ciment particulier qu’est la culture : là où se forgent les représentations sociales, les imaginaires collectifs et les identités sociales et linguistiques.  Sans doute à l’époque et pas seulement au Maroc, la conception dominante  reposait sur la conviction  que l’issue de la lutte  se jouait à court terme, il fallait forger l’outil politique de la révolution sous le feu de l’ennemi dans un contexte où le combat apparaissait comme « une ligne droite » et où » tout était possible ».  C’était le temps « où l’histoire nous mordait à la nuque », où l’urgence politique devait canaliser les priorités.   Il y avait aussi peut être dans ce domaine une conception rigide du rôle du parti qui doit tout commander, une vision hiérarchisée des contradictions et des terrains de luttes, une  conception aussi de la lutte politique centrée sur l’affrontement et non pas sur la conquête de positions hégémoniques dans la société  qui sont le préalable et la condition nécessaire d’un rapport de force global. Même après, dans la foulée des associations culturelles et des ciné-clubs, la culture n’était qu’un prétexte pour le maintien d’une activité politique, à défaut d’autres espaces.

  Il ne reste pas moins qu’à l’inverse  la culture n’a pas d’autonomie politique et ne peut se suffire à elle-même comme levier de transformation. Amilcar Cabral, que les auteurs de Souffles et d’Anfass connaissent,  a saisi les rapports complexes qui se nouent entre une perspective d’émancipation  et de désaliénation culturelle. Il définissait le mouvement de libération « comme l’expression politique organisée de la culture d’un peuple en lutte ». Non pas seulement parce que «  c’est en elle –la culture-  que réside la capacité ou (la responsabilité) d’élaborer ou de féconder les éléments qui assurent la continuité  de l’histoire, et déterminent en même temps les possibilités  de progrès ou régression de la société » mais parce qu’en dernier ressort « la lutte de libération est avant tout un acte de culture ». Elle agit comme un mouvement qui reconfigure le substrat culturel dans un triple mouvement : contre le traumatisme colonial et sa dynamique d’acculturation, contre les facteurs régressifs autochtones des formes de pensées incompatibles avec « le caractère rationnel et national du mouvement » mais aussi en positif en cimentant de nouvelles identités sociales, collectives , de nouvelles valeurs porteuses d’émancipation et de rapports sociaux nouveaux.. En ce sens  « la lutte de libération n’est pas qu’un fait culturel, elle est aussi un facteur de culture ».  Cette dialectique a sans douté échappée  au mouvement marxiste-léniniste qui , sous l’influence de la révolution  chinoise, a construit un préjugé tenace sur les intellectuels et dont l’activisme cadrait mal avec le temps spécifique de l’élaboration et de la création de zones de dissidences et de refus dans les casemates superstructurelles du pouvoir despotique. Au-delà de cette limite, il parait, avec le recul excessif  de considérer que Souffles aurait continué sur la même dynamique  si le processus s’était agencé différemment. Le climat des années de plomb l’aurait fait taire indépendamment des choix éditoriaux  et de la ligne générale.   Reste que  l’œuvre de souffles  reste d’une étonnante actualité.  C’est la première tentative sérieuse de bousculer les valeurs établies et le consensus de la résignation. La première tentative de créer du sens collectif à une activité littéraire et artistique  en la situant dans un large horizon qui la projette dans les exigences d’une émancipation créative. La première tentative ( au maroc ) de concilier l’esthétique et l’éthique, la poésie et la subversion, le rêve et l’action, l’art et la révolution. Cette leçon-là reste d’actualité. Il n’y a d’art que subversif, non conformiste, qui réveille le doute, interroge les certitudes, renouvelle la compréhension du monde, et de culture, que celle qui ouvre les horizons d’un rêve éveillé où l’identité n’est pas une affaire de passé mais d’avenir. A la portée de tous et de toutes. Et l’ouvrage de Kenza Sefrioui est important pour ce rappel.

Chawqui Lotfi

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