Edward Snowden : L’empire du secret hors de contrôle

Edward Snowden sur les écrans télé à Hong Kong, le 22 juin.

ANALYSE Les révélations d’Edward Snowden sur les services de renseignement américains illustrent la difficulté de l’administration à contrôler une industrie de l’espionnage devenue tentaculaire.

Par LORRAINE MILLOT Correspondante à Washington

«Nous sommes en plein coup d’Etat», tonne Rush Limbaugh, un des plus fameux ténors de la droite américaine. «Dans 1984, le roman d’Orwell, au moins, les citoyens n’avaient pas besoin de payer leurs écrans», renchérit à gauche le cinéaste Michael Moore. De l’extrême droite à l’extrême gauche, les révélations d’Edward Snowden sur l’espionnage systématique des communications téléphoniques et internet, auquel se livre la National Security Agency (NSA), continue de susciter la polémique dans les médias américains. «Je m’attends à un débat d’ampleur au Congrès et dans le public, observe Peter Swire, ancien conseiller des administrations Clinton et Obama. Une des questions sérieuses que posent ces révélations est de savoir si la collecte systématique des relevés téléphoniques américains n’excédait pas ce qui est prévu par la loi. Il pourrait y avoir des actions en justice.» Pour ce qui est de l’espionnage sur Internet, l’administration Obama assure qu’il ne visait que les usagers «étrangers» et «non résidents» de Facebook, Google et sept autres fournisseurs américains de services. Ce qui serait légal d’un point de vue américain, rappelle le professeur Swire : «La Constitution américaine ne s’applique pas à l’étranger.»

Tout en assurant se «réjouir de l’ouverture de ce débat», Barack Obama et ses conseillers font tout leur possible pour étouffer le scandale. Depuis son installation à la Maison Blanche en 2009, Obama a fait le nécessaire pour garantir la meilleure «transparence» possible des services secrets et son parfait contrôle par le Congrès, assurait lundi son porte-parole, Jay Carney : «Un bon équilibre a été trouvé entre nos intérêts de sécurité nationale et la protection de la vie privée.» Plutôt que de s’indigner des pratiques massives d’espionnage révélées par Snowden, la démocrate Dianne Feinstein, présidente de la commission du Sénat sur le renseignement, a expliqué avoir repensé ces derniers jours aux attentats du 11 septembre 2001 et «aux corps qui sautaient»du World Trade Center.

Hawaï. La NSA, pour qui travaillait dernièrement Edward Snowden, a demandé l’ouverture d’une enquête criminelle contre le jeune homme. Avant même qu’il ne révèle son identité ce week-end, dans une interview au quotidien britannique le Guardian, les enquêteurs américains étaient déjà sur sa piste, visitant mercredi dernier la villa à Hawaï qu’il avait habitée jusqu’au 1er mai. Il ne fait pas de doute que Snowden pourra être poursuivi pour trahison, si ce n’est pour espionnage au profit d’une puissance étrangère, ayant quitté les Etats-Unis le 20 mai pour se réfugier à Hongkong. Son employeur, le groupe Booz Allen Hamilton, a annoncé hier son licenciement pour «violation du code de l’éthique de l’entreprise». Snowden travaillait depuis moins de trois mois pour l’entreprise, pour un salaire fixé à 122 000 dollars par an (92 300 euros), a précisé le groupe (au Guardian, Snowden avait déclaré gagner 200 000 dollars par an). Ce qui soucie le plus l’administration américaine est qu’un jeune informaticien, relevant d’un sous-traitant extérieur à la NSA, a pu accéder à des documents aussi confidentiels que ceux révélés la semaine dernière.

Comme à chaque précédent scandale, notamment lors de l’affaire WikiLeaks (la publication en 2010 de centaines de milliers de télégrammes diplomatiques copiés par un modeste analyste militaire, Bradley Manning), les Américains redécouvrent là que leurs services de renseignement se sont développés à un rythme tellement délirant depuis 2001, que les contrôles internes ne suivent plus. La NSA a doublé en taille ces dernières années. Son siège, basé à une cinquantaine de kilomètres de Washington, est aussi gigantesque que le Pentagone et 10 000 nouveaux employés doivent encore y être recrutés ces quinze prochaines années, avançait hier le Washington Post.

Plus de 1 900 sous-traitants travaillent aussi pour cet empire du secret. Parmi eux, Booz Allen Hamilton, qui compte 25 000 employés à lui seul. Débordé par ce torrent d’embauches, le gouvernement américain a même confié, depuis 2006, l’examen des nouvelles recrues à des sous-traitants, qui ont accéléré les procédures. Edward Snowden avait ainsi été jugé apte à travailler pour les services secrets, alors qu’il n’avait même pas de diplôme de fin de lycée.

«Acceptable». Les premiers sondages effectués ces derniers jours montrent les Américains peu ébranlés par ces révélations et toujours plus soucieux du terrorisme que de la protection de leur vie privée. D’après une enquête du centre de recherche Pew, 56% déclarent la collecte systématique par la NSA de leurs relevés téléphoniques«acceptable». Avec Obama à la Maison Blanche, les démocrates se montrent beaucoup plus indulgents envers ces pratiques qu’ils ne l’étaient du temps de Bush. Les républicains, en revanche, tiennent là une nouvelle occasion d’asphyxier la présidence Obama sous les scandales. Pour les libertariens ou le Tea Party, allergiques au gouvernement fédéral, c’est une nouvelle preuve que l’administration Obama «envahit» leur vie. Même Rick Perry, le gouverneur républicain du Texas, a retrouvé une occasion de se faire entendre :«J’aurais attendu cela de la Chine, dénonce-t-il, pas des Etats-Unis.»

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