De la place Tahrir jusque dans les rues de Pampelune : quand la crise s’exprime sur le corps des femmes

Ces dernières semaines nous ont remplies d’images choquantes. De la place Tahrir, au Caire, aussi bien que dans les rues de Pampelune, nous avons vu des femmes agressées par une foule d’hommes, tripotées, violées, humiliées. Dans un cas, c’était une foule manipulée à des fins politiques ; dans l’autre, plus prosaïquement, un groupe d’ivrognes. Mais tous étaient convaincus d’exercer un droit ancestral sur le corps des femmes, tous sentaient qu’à travers la possession de ces corps, ils affirmaient leur puissance et leur importance, voire leur plaisir, attestant ainsi de leur identité ou blessant leurs ennemis…

Ces images ne sont pas des réminiscences du passé. Bien au contraire, elles nous parlent plutôt d’une menace pour l’avenir. Au Caire, les viols sont destinés à terroriser les femmes et à les expulser de la place : sans elles il n’y aura pas de révolution *. De leur côté, les exactions machistes des fêtes de San Fermin * démontrent comment la violence contre les femmes demeure latente, et comment une impulsion peut naître des masses fragmentées et livrées à elles-mêmes. Le système, leurs régimes et leurs gouvernements, ont et auront toujours recours à une telle violence, en l’attisant ou en la couvrant, avec l’objectif de nous soumettre. C’est la lecture qu’il s’agit de faire de certains événements, présentés souvent comme des « dommages collatéraux » ou incidents, certes regrettables, mais sans grande importance.

Chaque jour, il devient plus évident que nous ne traversons pas seulement une récession économique difficile, un épisode d’ajustement cyclique et convulsif du capitalisme. Non, nous sommes confrontés à une crise multiforme, longue et profonde, une véritable crise de civilisation. Et, s’il y a un fait révélateur de l’importance du moment, c’est bien la virulence avec laquelle cette crise s’exprime sur le corps des femmes, qui devient un enjeu et, en même temps, un champ de bataille pour établir les nouveaux paradigmes des temps à venir.

La possibilité, pour le capitalisme, de construire un rapport de forces favorable à ses desseins lui permettant de générer un « nouvel ordre » – juridique, institutionnel, de valeurs sociales … – mieux adapté à ses exigences d’exploitation, d’accumulation et d’expansion, dépendront de façon plus décisive que jamais d’un affrontement, sourd et constant, atteignant tous les domaines des relations humaines : la collision entre l’effort des femmes pour faire irruption sur la scène de l’histoire… et la pérennité du patriarcat, de la domination masculine qui, telle une hydre à cent têtes, devient le vecteur de toutes les régressions, de la décadence et la barbarie annoncées, et qui constitue finalement la clef de voûte du capitalisme lui-même.

Comme le dit le sociologue québécois Richard Poulin : « ce sont les hommes qui habillent et déshabillent les femmes. » Ce n’est pas par hasard si, ces derniers jours aussi, la Generalitat de Catalogne a de nouveau soulevé le thème de l’interdiction du burqa sur les lieux publics. Encore une fois, cela se fait de façon artificieuse et perverse, amplifiant un phénomène tout à fait mineur et invoquant des « raisons de sécurité ». Pas besoin de nous attarder ici sur le caractère insidieusement raciste d’une mesure qui établit un rapport entre les menaces terroristes et la façon de s’habiller d’un certain nombre de femmes musulmanes. En fait, les filles qui modèlent leurs corps ou choisissent leurs vêtements selon les stéréotypes dominants et les exigences de la mode, sont autant soumises à la tyrannie machiste du haut de leurs talons vertigineux qu’une femme musulmane peut l’être sous un voile traditionnel. À travers l’application de différents codes, en dernière analyse édictés par les hommes, le contrôle sur le corps féminin devient ainsi un moyen très puissant pour la définition des relations sociales, pour induire certaines conduites – dans ce cas, xénophobes – et même pour formater l’espace publique : la zone la plus inquiétante pour le pouvoir, le lieu par excellence de construction de la citoyenneté… et l’antithèse de la sphère privée où le capitalisme patriarcal a façonné l’identité de la femme, et dans laquelle il tente à nouveau de la confiner à travers l’actuelle offensive néolibérale de démantèlement de l’État-providence.

Le féminisme a besoin d’un nouveau souffle. Mais, pour le trouver, il lui faudra élever son discours émancipateur au-dessus des fausses alternatives dans lesquelles le système prétend enfermer les femmes, les amenant à renier d’elles-mêmes. Face à la violence rageante de l’oppression, il est tentant de faire du stigmate un drapeau. Ainsi, par exemple, indignées par les conditions de vie déplorables des femmes prostituées, certaines compagnes crient « Nous sommes toutes des putes !« , croyant faire preuve ainsi d’empathie et de solidarité. Erreur multiple : ni les féministes qui disent cela pratiquent quotidiennement des dizaines d’actes sexuels tarifés, ni les femmes qui sont amenées à le faire méritent d’être appelées « putes ». (Un terme misogyne, plein de haine et de mépris, qui désigne la femme prostituée comme une créature lubrique et indigne, encline à »se donner à tous les hommes. » Et un terme qui, tout comme sa traduction au langage postmoderne et politiquement correct -« travailleuses du sexe »-, rend les femmes prostituées responsables de leur prostitution, évacuant d’un coup les violences sexistes subies, l’oppression raciale et de classe… et brouillant la figure des proxénètes et des « clients » prostitueurs. Le cas, récemment rapporté par la presse, de cette jeune fille roumaine, diminuée psychique, qui a été exploitée pendant des années dans différentes bordels de Terrassa, de Malte et la Jonquera, illustre la brutalité terrifiante de cet univers) *.

Qu’un collectif essaie de survivre en se construisant d’une identité à partir de l’oppression qu’il subi, c’est tout à fait compréhensible. Ceci doit être perçu comme une revendication désespérée de la condition d’humanité qui lui est niée. Mais un mouvement de libération, s’il l’est vraiment, ne peut brandir ce déni, que les oppresseurs imposent à travers d’innombrables violences, visibles ou souterraines, comme un argument capable de les émouvoir. Tomber dans ce piège, ce serait donner du crédit aux discours qui parlent de « consentement » et aux images qui nous montrent des victimes souriantes. Un crime est un crime, au-delà de la prétendue acceptation de la victime. Dans ce cas, l’existence de la prostitution comme une institution socialement acceptée, réglementée par la loi ou tout simplement tolérée, divise l’ensemble des femmes en deux catégories : les prostituées reconnues comme telles et les « prostituables » ; c’est-à-dire, tout le reste… dont le prix n’a pas encore été fixé. Pour le patriarcat et son système proxénète, en effet, « nous sommes toutes des putes ». Nous ne pourrons pas nous libérer en adoptant des notions odieuses qui ont été forgées comme autant des chaînes pour les femmes. Il nous faut, au contraire, révéler aux yeux du monde l’injustice qui se cache derrière les mystifications du pouvoir. Il ne s’agit pas de « transgresser » l’ordre patriarcal, mais de l’abolir.

Personne n’a à nous dire qui nous sommes, où nous allons, comment nous devons nous habiller. Personne ne devrait régner sur nos corps, nous transformant en marchandise, en trophée, en champ de bataille. Tant que l’une de nous pourra être attaquée ou humiliée en toute impunité, nous nous sentirons toutes menacées et serons poussées à chercher refuge dans nos foyers, théâtre de tant de violences. Ou à nous cacher inutilement derrière un voile ou un burqa. Nous devrons tisser nos propres mots, clairs et compréhensibles, pour pouvoir marcher, à Pampelune ou Tahrir, comme les femmes vraiment libres que nous voulons être.

Sylviane Dahan Sellem, 14/07/2013

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