Un Autre Maroc : Abdellatif Laabi

L’un des plus importants acteurs culturels au Maroc revient au devant de la scène en publiant un ouvrage à la fois mature et fort en convictions : Un Autre Maroc. ONORIENT l’a lu pour vous.

« Ce que je mets aujourd’hui entre vos mains est une simple lettre où je voudrais parler à votre raison, partager les inquiétudes et les indignations que je crois lire en vous». D’emblée, le ton est annoncé. Il est question d’une modeste lettre d’un citoyen qui a cru bon partager avec ses concitoyens quelques petites inquiétudes. Ce citoyen n’est autre que l’écrivain et poète Abdellatif Laâbi qui, avec un ton sincère et intime, dévoile au fil des pages du livre toutes les questions qui le rongent, mais aussi quelques propositions qu’il voudrait voir dans un Maroc pour lequel il a jadis tant rêvé.

 Désillusion d’un demi-siècle

Avant d’entrer dans le vif du sujet, Abdellatif Laâbi commence par effectuer un nécessaire retour en arrière pour rappeler les combats d’antan, les rêves qui avaient, à l’époque, unis toute une génération lors de la période post-indépendance. Parmi ces rêves figure celui de décoloniser les esprits d’un Maroc qui venait tout juste d’être indépendant. Un Maroc où il fallait encore libérer les esprits du joug colonial, les affranchir, et définir avec précision leur véritable identité. Et c’est bien pour cette entreprise, qu’à travers la création de la revue Souffles, Abdellatif Laâbi et ses acolytes avaient œuvré.

L’aventure étant trop belle pour bien finir, quelques numéros après, La revue Souffles devient une tribune du mouvement marxiste-léniniste. Cela avant qu’un grand nombre de ces révolutionnaires de la première heure ne soient emprisonnés. Dès lors, commence pour Abdellatif Laâbi, une traversée du désert dont il avait, jadis, longuement parlé dans ses romans, à l’image de Le Chemin Des Ordalies. Une traversée où, après huit longues années de prison, il s’exile en France. Et c’est bien à partir de cette expérience, de ce vécu que le Goncourt 2009 de la poésie essaye, dans Un Autre Maroc, de dresser un bilan des dernières décennies qui selon lui sont faites de rendez-vous manqués, de déceptions, d’attentes vaines et de désillusions.

Un Maroc dans l’impasse

L’auteur du Fond de la jarre, classique de la littérature marocaine d’expression française, ne manque pas de faire part de ses inquiétudes quant à ce qui se passe aujourd’hui dans son pays, le Maroc. Après, ce qu’il appelle le rendez-vous manqué des révolutions arabes, nous avons, selon lui, donc toujours affaire à un système affairiste, à une monarchie qui persiste avec son archaïsme mais aussi à des forces qu’ils qualifient de «  loups intégristes «  et qui ont su, avec brio, remplir le vide pour faire du désespoir un commerce rentable en politique. D’ailleurs, à propos de ce «  loup intégriste «  dont il est question, l’auteur n’oublie pas de pourfendre le noyau dirigeant du gouvernement actuel, se plaignant de la teneur du projet que cette force du PJD a à nous offrir, le qualifiant d’être aux antipodes de celui prôné depuis l’indépendance.

Au delà du volet politique, l’auteur tient aussi à pointer du doigt le vide culturel du pays ou encore ce dénigrement banalisé du statut de l’intellectuel. Ici, Abdelattif Laâbi regrette que sa société n’ait su faire la distinction entre le statut d’un intellectuel à celui des autres professions, comme le politique ou l’administrateur. Car ce statut d’intellectuel, essentiel à toute société, devrait, selon lui, impérativement être d’utilité publique et reconnu. A côté de l’intellectuel vers qui il est nécessaire que la société soit reconnaissante, l’auteur ne manque pas d’insister sur l’importance de l’éducation, de l’enseignement, ou de façon plus générale, de la place de la culture dans un projet de société. A l’heure où nous parlons de nouveau Maroc, de nouveau projet, de renouvellement des élites, l’écrivain marocain voit comme inimaginable de reléguer la culture au second plan. Voyant plutôt en elle comme le ciment d’un pays, et tout ce qui pourrait rester à un peuple.

Une force citoyenne porteuse d’avenir

Mais au-delà du bilan dressé par celui qui se réclame être un « intellectuel citoyen« , il y a aussi quelques modestes propositions sur lesquelles l’écrivain tient à insister, rappelant qu’elles ne sont que le résultat de tant d’années de lutte. A l’image d’une création d’une nouvelle force citoyenne, certainement de gauche, et qui saura à même de mettre au centre de son projet, l’impératif du développement de secteurs, comme celui de l’enseignement. Une force citoyenne qui, au contraire d’autres forces proliférant dans le pays, saura faire la distinction entre la religion et la politique, pour porter le projet d’une société laïque et démocratique. Un projet pas des moindres, que l’auteur espère voir la jeunesse porter dans les années à venir. Ceci afin de construire, ou de contribuer à l’édification de cet Autre Maroc, sujet de ce livre.

Si l’auteur aborde avec tact et précision, le bilan d’un pays qui, depuis l’indépendance, n’a toujours pas su s’affranchir, il reste qu’au niveau des propositions faites pour construire cet Autre pays, affranchi cette fois-ci, on reste à notre faim.  Il n’empêche qu’Un Autre Maroc reste un véritable réquisitoire, fait d’introspection, d’auto-critiques, mais aussi de courageux regards vers un avenir qui, on l’aura compris, n’est pas très prometteur à l’heure actuelle.  On le devine déjà depuis le titre, et on s’en assure à la lecture du livre. Abdellatif Laâbi arrive en une centaine de pages à rappeler les principaux maux dont souffre le Maroc. A savoir l’archaïsme de l’institution monarchique, l’éparpillement du camp des démocrates, le délaissement du secteur de l’enseignement, et tant d’autres maux. Ce rappel de nos maux se trouve être nécessaire à l’heure où le flou régnant dans le paysage politique, ne fait que donner l’opportunité au pouvoir actuel d’encore mieux s’adapter à la situation post-printemps arabe, pour encore se camoufler comme il a pu le faire tant de fois depuis l’indépendance.

 

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