Turquie : ce que Gezi est en train d’enseigner à la gauche

17 July 2013

La capacité de la gauche révolutionnaire turque à aider à mener une révolte de masse a été testée en juin au cours du mois de manifestations et d’actions de protestations nées autour de la question du parc Gezi d’Istambul.

Après ce qu’elle appelle désormais “la Grande Résistance de Juin”, la gauche se sent nettement plus légère, comme rafraîchie par ces événements. Son moral est plus élevé qu’il ne l’a été depuis des décennies. Et surtout, elle a une direction à saisir. Le chemin à suivre est clair.

Une lutte du peuple uni pour la révolution a été le rêve de la gauche turque depuis plus de quatre décennies. Et enfin, elle vient de connaître un véritable mouvement populaire de masse et uni.

Surmonter les divisions

La puissance de la Grande Résistance Juin a finalement forcé la gauche révolutionnaire à agir ensemble, quelque chose dans laquelle elle a très peu d’expérience. Car la gauche turque a une histoire terrible de division, pleine de colère et parfois de sang.

Pour la première fois de son histoire, la gauche turque vient de recevoir une leçon sur ce qu’est une lutte unie, et cela par un mouvement populaire de masse. Certains ne l’ont pas comprise, mais les groupes qui font passer leurs slogans, leurs symboles et leur propre identité avant le peuple en révolte ont rapidement perdu toute pertinence dans les manifestations.

Voici juste un bon exemple des leçons que Gezi a enseigné à la gauche. Lors de manifestations à Izmir, la troisième plus grande ville de Turquie, deux partis de gauche, le Parti communiste turc (TKP) et le Parti de la Démocratie Socialiste (SDP), se sont confrontés l’un à l’autre de la manière habituelle. Les choses se sont gâtées et il y a eu de la violence.

Mais, pour la première fois, les comités centraux des deux partis se sont réunis ensemble, ont résolu le problème et a publié une déclaration conjointe regrettant ce qui s’était passé.

Dans une situation différente, ce conflit aurait traîné pendant une longue période, épuisant les énergies. Il n’aurait jamais été résolu, mais, au mieux, finalement oublié.

La confiance inspirée par la Grande Résistance de Juin se ressent comme un nouveau départ pour les relations au sein de la gauche. Elle donne lieu à des propositions qui n’auraient jamais été possibles auparavant.

Certaines sections de la gauche ont commencé à appeler Sirri Sureyya Onder, le héros de Gezi, à être le candidat du mouvement à la mairie d’Istanbul lors des élections locales de l’an prochain. Onder est un député de l’Alliance qui regroupe les partis kurdes, verts et socialistes, le Congrès démocratique du peuple (HDK).

Si cela se produit, il est probable qu’une très grande proportion de la gauche le soutiendrait et approfondirait les expériences de coopération et d’unité.

Écarter le nationalisme

Après 20 jours de combats de rue, l’esprit de Gezi continue à vivre maintenant dans les forums nocturnes organisés dans les parcs de banlieue d’Istanbul et d’autres villes. A Istanbul, les plus grands ont lieu dans le parc d’Abbasaga à Besiktas et dans le parc de Yogurtcu à Kadiköy.

Des milliers de personnes y participent. Des discussions s’y mènent sur la façon dont ces forums peuvent être transformés pour former un nouveau genre de regroupement national. Avec les élections locales dans seulement huit mois, ces forums pourraient être très utiles.

D’autre part, le danger existe que ces forums puissent s’épuiser et disparaître avec le temps s’ils ne débouchent pas sur des plans et des objectifs concrets.

Depuis le début, il y a eu des craintes que les nationalistes turcs puissent détourner le mouvement. Si celui-ci avait été un mouvement nationaliste laïque, anti-islamiste et anti-kurde, le processus de paix entre le mouvement de libération kurde et le gouvernement de l’AKP aurait été pris comme cible, car il s’agit d’une initiative importante du gouvernement.

Les nationalistes adoreraient voir des slogans contre le processus de paix, mais le mouvement ne les a pas suivi. Le principal slogan des nationalistes, “Nous sommes les soldats de Mustafa Kemal” (fondateur de la Turquie laïque) a été ridiculisé par le contre-slogan des manifestants : « Nous sommes les soldats de Mustafa Keser » (un musicien de folk contemporain qui personnifie le plaisir et la joie de vivre).

Lorsque la police a tué un manifestant dans la ville kurde de Lice le 28 Juin (une ville qui a été entièrement brûlée en 1993), les cris de « Lice, résiste » ont jailli de partout sur les places Taksim et Kadikoy.

Ce fut le dernier clou dans le cercueil des nationalistes dans la résistance de Gezi.

Nouvelle génération

Une toute nouvelle génération qui n’a jamais été politiquement active a pris part à des manifestations pour la première fois de leur vie pendant la résistance de Gezi. Elle a laissé sa marque sur tout.

Il s’agit d’une nouvelle génération avec des attitudes, un langage et des comportements différents. Leurs parents ont peut-être cru que si les Kurdes parlent leur propre langue, le pays serait déchiré. Ou que si une fille est allée à l’école avec son foulard, la charia suivrait.

Telle était la paranoïa créée par les nationalistes. Mais la nouvelle génération est différente et la plupart des socialistes peuvent le voir. C’est le défi auquel ils doivent répondre.

Zekeriya Ayman


* Article paru le 17 juillet sur le site australien www.greenleft.org et disponible en anglais sur ESSF.

* Traduction française pour Avanti : Jean Peltier. Les intertitres sont de la rédaction d’Avanti.

* Zekeriya Ayman est un Kurde turc socialiste vivant à Melbourne en Australe.

Online 23 July 2013
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