Tunisie : les vrais dangers qui guettent le Front populaire

Depuis sa création en octobre 2012 et le formidable élan d’adhésions en son sein de tous les révolutionnaires qui ne voulaient voir la révolution tunisienne confisquée, jamais le Front Populaire n’a été autant menacé de dislocation à cause d’un brouillage de son message initial : « ni Nahdha, ni Déssétéra ».

Il y eut l’assassinat de notre camarade Chokri Belaïd et une première grève générale de l’UGTT (Union générale tunisienne du travail) qui pouvait être un moment opportun pour abattre l’Assemblée Constituante [1], son gouvernement et sa présidence, traîtres à la révolution et à ses principaux mots d’ordres. Ces mots d’ordres, il faut toujours les rappeler aux amnésiques qui nous ressortent toujours les principes démocratiques « abstraits » pour nous convaincre que quelle que soit l’ignominie de cette coalition : la Troïka [coalition entre Ennahda, Ettakatol, le Congrès pour la République, constituée pour assurée une majorité « stable »] il faudra sagement attendre que ces derniers daignent annoncer une date pour les élections censées clôturer ce long intermède.

C’est le discours de toute une ribambelle d’intellectuels nationaux et étrangers, de militants politiques et associatifs qui ne cachent pas leur sympathie à Ennahdha et sa Troïka ou bien refusent toujours de considérer que nous sommes en révolution et s’arc-boutent sur une « démocratie » dont eux seuls auraient les clés de compréhension, refusant à la majorité de la population, celle des exploitées et des opprimées, de faire que « de rien elle devienne tout ».

Les revendications de la révolution sont :

• La réduction de la « fracture géo-sociale » devenue béante après un demi-siècle de dictature destourienne [relatif Parti Destour, puis au Néo-Destour de 1934 créé par Bourguiba et aux « partis » qui prendront sa suite]. Une bande littorale du territoire concentrant moins de 50% de la population détient 90% des richesses alors que le nord-ouest, le centre et le sud se partagent les 10% restant.

• L’élargissement du champ des libertés politiques, syndicales, associatives, pour nourrir une vraie démocratie locale avec une police de proximité citoyenne et une armée au service de cette citoyenneté nationale et de ses acquis révolutionnaires.

• Protéger notre souveraineté nationale de la prédation étrangère quelle que soit la nationalité du prédateur.

La Troïka a tourné le dos à l’ensemble de ces revendications et s’est engagée depuis le 23 octobre 2011 à :

• Traîner en longueur dans la rédaction d’une constitution censée refléter le nouveau visage révolutionnaire de la Tunisie et non les arrières pensés d’un mouvement dont la préoccupation première a été de faire passer en force son idéologie théologique réactionnaire sans liens avec les aspirations révolutionnaires.

• A vendre les richesses de notre pays au plus offrant, sans discussions, ni débats, nous engageant dans une spirale de l’endettement auprès des banques et institutions étrangères sous le faux prétexte que nous sommes au bord de l’asphyxie financière. Leur dernière trouvaille, grâce à leur nouveau code des investissements, c’est la possibilité, jusque-là interdite par la loi, de céder nos terres aux “investisseurs étrangers”.

• A investir tous les corps d’Etat et ses institutions en plaçant ou en recyclant des hommes et des femmes qui leur ont fait acte d’allégeance sectaire, en vue d’être en bonne posture le jour J.

• A lâcher leurs chiens de gardes (LPR – Ligues de protection de la révolution proches de Ennhada ; Salafistes) contre toutes formes de contestation de leur mainmise et à crier à la « main étrangère » pour toute manifestation contre le régime Nahdhoui (Ennahda), pour faire diversion. Et l’on peut logiquement penser que l’assassinat politique rentre dans le cadre de cette stratégie de la tension.

L’assassinat de notre camarade Mohamed Brahmi et la mort suite à un tir tendu de la police d’un militant du Front Populaire : le camarade El Mufti, nous ont endeuillés et alourdi le tribut que paye le Front en moins d’une année d’existence.

Si le Front est ainsi visé, c’est avant tout qu’il représente le vrai danger pour tous les contre-révolutionnaires, en premier lieu la Troïka, mais aussi les « Foullouls » (les ex-RCD de Ben Ali).

Notre ligne de conduite pour être fidèle à nos martyrs aurait été d’appeler à la chute des traîtres et des assassins sans se fourvoyer dans des alliances avec les « Foullouls ».

Que ceux qui se sentent concernés par notre combat nous rejoignent sans réclamer de nous de nous dissoudre dans un quelconque front quelle que soit sa dénomination.

Comment comprendre aujourd’hui cette précipitation d’une partie des composantes du Front à s’allier à un spectre politique que nous avions, il y a moins d’un an désigner comme notre ennemi : Nida Tounes ?

Comment justifier que l’on nous demande aujourd’hui de composer un « gouvernement de salut national » avec des individus qu’hier nous traitons de « contre-révolutionnaires », parce que défendant un programme ultra-libéral qui n’est qu’une pâle copie de celui défendu par la Troïka ?

Comment aujourd’hui se satisfaire d’un agenda qui réclame la rédaction définitive par des « experts » (lesquels et comment savoir qu’ils seront capables de traduire constitutionnellement les aspirations révolutionnaires !) ; qui veut former un « gouvernement bis » formé de « personnalités intègres » (quelle est l’unité de mesure de « l’intégrité » ?) et au final l’organisation d’élections, dont on ne nous indique : si c’est pour une nouvelle constituante ou pas ; si c’est pour former une majorité gouvernementale (avec qui ? et sur quel programme et pour quelles tâches urgentes ?).

Et là le scénario qui se déroule sous nos yeux en Egypte ne peut que nous interpeller. Comme en Egypte, sur quelle force devrons-nous compter : sur le ministère de l’Intérieur, sur l’armée ?

Comme en Egypte devrions-nous régler la question des responsables d’Ennahda en les emprisonnant au nom d’une légitimité qui resterait à définir ?

Comme en Egypte devrions-nous nous allier aux « Foullouls » [les ci-devant restes du régime de Moubarak] pour battre nos « ennemis principaux » considérant comme certains petits esprits de l’opposition les « Foullouls » comme « ennemis secondaires ».

Le sacrifice des martyrs de notre révolution et celui de nos dirigeants lâchement assassinés auraient dû nous convaincre qu’il n’y a pas de voie royale pour réaliser les objectifs pour lesquels les travailleurs, les employés, les chômeurs et les parias se sont soulevés.

Seule l’auto-organisation de ces derniers dans des Majeless (comités) de quartiers, d’usines et de manufactures, d’administrations et de services peut être une vraie solution pour faire barrage à la contre-révolution.

Pour ce faire notre programme ne peut être ni un programme minimum (les libertés démocratiques), ni un programme maximum (le socialisme), mais un mixte des deux. Un programme de transition cherchant à réaliser par une réelle mobilisation de la majorité de la population (car nous sommes les 99%) pour les tâches urgentes de lutte contre la fracture sociale béante, contre le chômage de masse. Cela reste une arme entre les mains des capitalistes pour faire pression sur ceux qui ont la chance d’avoir un emploi, contre les affameurs et les spoliateurs par la saisie des entrepôts de stockage et la distribution des vivres aux populations déshéritées, et enfin par la garantie constitutionnelle à une santé et à une éducation gratuite, fondées sur un doit universel, par une jouissance de la vie culturelle dont la majorité est exclue.

Pour ce faire ce n’est pas encore une fois un processus électoral avec l’argent « sale » coulant à flot et les puissances médiatiques privées au service des mêmes lobbys nahdhaoui et destourien qui devrait être notre priorité mais l’organisation de la population, comme cela commence à se faire aujourd’hui même à Sidi Bouzid, au Kef et ailleurs, en Majelless locaux, régionaux qui délégueront de manière démocratique de la base au sommet leurs représentants pour une véritable Constituante révolutionnaire.

Cette assemblée constituante déléguera en son sein un Majless exécutif pour diriger le pays au profit de la majorité révolutionnaire, direction collégiale ne comportant ni premier ministre, ni président.

Ce Majless exécutif regroupera dans de super-ministères les grandes préoccupations de l’heure, tel l’emploi, en fusionnant en un seul ministère :

• celui du redéploiement industriel, comportant l’industrie (secteur primaire et secondaire), le tourisme (éco-tourisme, tourisme de proximité, et pourquoi pas un tourisme autour de coffee/shop pour la consommation légale de cannabis comme cela se fait aux Pays-Bas), les nouvelles technologies (solaire/éolien, économies de l’eau, télécoms, nouvelles techniques écologiques de construction)

• celui de l’agriculture tournée vers les cultures bio, de la pêche, aquaculture et dérivés.

• celui de l’enseignement comprenant les trois cycles et refondant une cohérence pédagogique de la maternelle à l’université pour former des jeunes, ayant accès à la polyvalence, sachant que la formation ne s’arrêtera pas à la sortie d’un cycle d’études, mais doit continuer tout au long de la vie.

• celui de la santé publique garantissant une protection universelle à toutes et tous de la naissance au troisième âge.

• celui de la culture afin que chaque citoyen et citoyenne puisse disposer d’un apprentissage dans quelque secteur de la culture (musique, théâtre/cinéma, peinture/sculpture). Avec à l’appui ouverture ou réouverture de maisons de la culture polyvalentes dans chaque arrondissement.

En dehors de ce long et lent processus, il n’y a point de raccourci valable. Les expériences historiques nombreuses en apportent une preuve irréfutable.

Aouina Hamadi

* Auteur : Entretien conduit par Samira DA

Source : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article29206

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