2011-2013 : vers une mondialisation de la « rébellion » ?

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Crédit Photo: Faujour

Avec l’immolation du jeune vendeur tunisien de fruits et légumes, Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid s’est ouverte une période de révoltes massives dans différentes régions du monde.
D’abord l’ensemble du monde arabe, contre des régimes dictatoriaux captant les richesses au profit des clans, et où la vague révolutionnaire est loin d’être finie. Au Brésil et en Turquie, dans des pays qui ont connu ces dernières décennies des transformations vertigineuses. En Afrique du Sud, dans le secteur minier et parmi les agents publics face à une sanglante répression patronale et gouvernementale.
En Europe de l’Ouest, contre les politiques d’austérité et la loi inique de la troïka, avec la levée des IndignéEs espagnolEs, des manifestations massives, des journées de grève générale et d’occupations radicales d’entreprises en Grèce ou au Portugal. Nouvellement intégrés à l’Union européenne, les pays d’Europe centrale ont connu de puissantes mobilisations contre des gouvernements corrompus et austéritaires. L’écho de l’indignation s’est même fait entendre auprès du monde du travail et de la jeunesse d’Israël.


L’Inde a connu une grève générale qui a mobilisé des centaines de millions de salariéEs, et la Chine, des grèves répétées dans les entreprises industrielles tandis que les campagnes sont parcourues d’explosions contre l’accaparement des terres. En Amérique du Nord, le mouvement Occupy Wall Street, les grèves radicales des agents publics dans le Wisconsin et le profond mouvement étudiant québécois ont secoué le continent ces deux dernières années…
Il n’y a pas une identité unique de tous ces mouvements, les formes et les degrés en sont divers. Mais ils sont l’expression sur le terrain social et politique des bouleversements engendrés par la mondialisation financière et l’épuisement d’un système qui se traduit dans une crise économique globale.
Dans ce dossier d’été, nous allons modestement essayer de montrer, au-delà de la diversité des conditions et des rythmes, l’émergence d’un nouveau mouvement de contestation social et politique, d’une nouvelle radicalité.

Mondialisation, crises et révoltes

Nous vivons une ère de révoltes massives, aux formes et aux degrés divers. Ces révoltes renvoient à deux composantes de la situation économique mondiale : la poursuite de la mondialisation capitaliste et la crise du système.
La globalisation capitaliste ébranle sociétés et liens traditionnels. C’est aujourd’hui que s’accomplissent pleinement les intuitions prophétiques de Marx dans le Manifeste : tous les liens traditionnels sont brisés « pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant » (…) les eaux glacées du calcul égoïste. Elle [la bourgeoisie] a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale ».

Approfondissement des inégalités
Dans les pays développés, la remise en cause des garanties collectives tend à ramener le rapport salarié-patron à un rapport individuel tandis que les emplois sont ajustés à tous les aléas de l’entreprise, même si celle-ci fait des bénéfices. En Chine, la couche des salariés qui bénéficiaient du « bol de fer » (garantie de l’emploi et de droits sociaux) a quasiment disparu. Dans un certain nombre de pays du tiers monde, les acquis limités sont passés à la moulinette des prescriptions du FMI et de la Banque mondiale. Le chômage de masse permet de peser sur les revendications de ceux qui ont un emploi, et les jeunes en sont particulièrement victimes. La tendance à faire de la santé et de l’éducation des marchandises est prégnante.
Les études de l’OCDE (organisme qui réunit les principaux pays capitalistes) montrent que les inégalités progressent dans les pays qui en sont membres depuis les années 80. Avant la crise, le revenu moyen des 10 % les plus riches représentait environ neuf fois celui des 10 % les plus pauvres. Cet écart était de 8 dans les années 90, et de 7 dans les années 80. Lors des trois premières années de la crise, entre 2007 et 2010, cet écart est passé de 9 à 9, 5…
On constate un enrichissement encore plus grand de ceux qui se situent au sommet : aux États-Unis par exemple, la part des revenus des ménages des 1 % les plus riches a plus que doublé, passant de près de 8 % en 1979 à 18 % en 2007. Aux États-Unis et ailleurs, il est de plus en plus clair que les dirigeants n’agissent que dans l’intérêt de ces « 1 % », pour reprendre la formule d’Occupy Wall Street. D’autant qu’éclatent un peu partout des affaires mettant en cause les liaisons incestueuses des hommes de pouvoir et du capital.

Aggravation de la crise
La crise du système montre que « le roi est nu ». Depuis les années 80, les politiques économiques sont structurées autour la formule du chancelier social-démocrate allemand Helmut Schmidt : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Les profits, les capitalistes les ont engrangés des années 80 au début des années 2000. Mais ils se sont traduits par un développement exacerbé du capital fictif et de la finance, tandis que le chômage de masse devenait une donnée permanente. Cela a débouché sur la crise actuelle, initiée aux États-Unis en 2007-2008, la plus profonde depuis les années 30. Elle prend des formes différentes selon les continents avec, pour l’instant, une gravité particulière en Europe.
Malgré leurs divergences, les gouvernements de droite et de gauche sont d’accord sur des politiques visant à faire payer la crise aux dominés. Ils ont aussi appris à gérer les crises, tout au moins à éviter ou retarder les dynamiques d’effondrement du type de celle de 1929. En 2008 et depuis, ils ont ainsi ouvert largement les vannes monétaires pour soutenir les banques. Le gouvernement chinois a mis en œuvre, pour sa part, des plans massifs pour éviter un trop fort ralentissement de la croissance. Ces gouvernements ont aussi refusé les replis protectionnistes et accentué les négociations internationales pour élargir encore la liberté de mouvement des capitaux et des marchandises (comme en témoigne le début des négociations sur l’accord de libre-échange entre l’Europe et les États-Unis).

La vieille taupe continue de creuser…
Mais, telle la vieille taupe dont parlait Marx à propos de la révolution, la crise continue de creuser ses galeries souterraines fragilisant le sol sur lequel dansent les capitalistes. Ainsi, autrefois épicentre de l’industrie automobile américaine, la mise en faillite de la ville de Detroit pourrait ne pas être sans incidence pour certaines banques européennes. Selon le Wall Street Journal, ces banques détiendraient pas moins d’un milliard de dollars en certificats de participation, des actifs qui pourraient perdre toute valeur…
Les puissants s’acharnent à rendre ce monde à la fois incompréhensibles aux dominés et à le présenter comme inévitable. Il n’est en effet pas simple de mettre en correspondance les différentes facettes de la réalité, que l’on songe par exemple à l’écart grandissant entre terrain et lieux de prise de décision auxquelles sont souvent confrontés les salariés des entreprises qui licencient. Il n’y a pas besoin de militants anticapitalistes pour que des révoltes se développent. Parfois même, ceux-ci apparaissent marginaux par rapport à des mouvements qui les rejettent dans leur détestation globale des « politiques ». Mais la trajectoire future de ces mouvements dépendent aussi de l’existence de forces organisées se fixant explicitement et résolument l’objectif de « révolutionner la société » et aptes à penser cet objectif dans le cadre du monde transformé qui est le notre.
Henri Wilno

Gilbert Achcar : poursuite et difficultés des processus révolutionnaires au Maghreb et au Machrek
http://www.npa2009.org/node/38379


Amérique latine : vers un nouveau cycle ?

Après les années 70 marquées par de sanglantes dictatures militaires, les années 80 et 90 où les plans d’ajustements néolibéraux ont continué à dégrader les conditions de vie des classes populaires, l’Amérique latine a connu depuis le début du XXIe siècle l’arrivée au pouvoir par les urnes de nombreuses forces de gauche ou « progressistes ».
Ce nouveau cycle politique est le fruit combiné d’une crise d’hégémonie des élites néolibérales et partis traditionnels, et de la montée en puissance de révoltes (comme le Caracazo (1) vénézuélien, les « guerres » de l’eau et du gaz en Bolivie), de mobilisations syndicales, paysannes et/ou indigènes massives (comme celles des cocaleros boliviens, des zapatistes mexicains, des travailleurs mexicains ou encore des sans-terres brésiliens). Ceci alors que plusieurs chefs d’État corrompus ou népotiques ont été balayés par la rue en Équateur, en Bolivie et en Argentine. La question sociale est ainsi bien de retour, la souveraineté populaire est au centre des discussions et le consensus de Washington appartient désormais au passé.

Des résistances mais pas de ruptures
Néanmoins, tous ces exécutifs qui se réclament du progressisme ou du nationalisme, ne sont pas, loin s’en faut, issus de ces luttes et, par delà l’image du « tournant » à gauche, ces gouvernements sont très hétérogènes, aussi bien dans leurs politiques publiques, par leurs actions internationales ou dans leur rapport aux conflits de classes. Les uns gouvernent en accord avec les agences financières internationales et le capital transnational (Brésil, Chili), d’autres cherchent à coopter les mouvements autour de leur projet néo-populiste (Argentine) tandis que certains nationalisent des secteurs entiers de l’économie et s’affrontent partiellement à l’impérialisme et aux oligarchies en place en s’appuyant sur la participation de secteurs subalternes mobilisés (Venezuela, Bolivie).
Malgré des avancées démocratiques réelles, plus de quatorze ans après l’élection de Chávez, on ne constate cependant pas de transformations profondes des structures des économies locales : il y a toujours une hégémonie extractiviste sur les ressources naturelles, et pas le renversement des classes dominantes (à l’inverse de ce qu’avaient osé les révolutions cubaine et nicaraguayenne dans les années 60 et 80). La popularité des gouvernements actuels est due avant tout à leur capacité à atténuer certains effets du néolibéralisme, par un retour de l’État et des programmes sociaux « assistancialistes ». C’est aussi le fruit d’une croissance économique soutenue (grâce au prix des matières premières) et de la conquête d’une nouvelle autonomie diplomatique à l’égard des États-Unis, avec le soutien intéressé de la puissance régionale : le Brésil.

Des radicalités à incarner
La question de la construction de projets de société alternatifs demeure floue. Et si Hugo Chávez a eu le grand mérite, dès 2005, de proposer un horizon socialiste, le contenu de celui-ci reste indéterminé. En contre-point, les menaces de restauration capitaliste à Cuba se font toujours plus précises. Dans ce contexte, le retour des mouvements sociaux marque le mécontentement des classes populaires face aux gouvernements de droite (luttes étudiantes au Chili, luttes syndicales au Mexique), mais aussi l’essoufflement des gouvernements sociaux-libéraux (manifestations au Brésil, communautés mobilisées contre les projets miniers au Pérou) et les contradictions des gouvernements nationaux-populaires (deux semaines de grève générale en Bolivie, victoire électorale serrée du candidat bolivarien, Maduro, au Venezuela).
Les luttes connaissent une nouvelle impulsion et c’est aussi la possibilité d’une autonomie politique à reconquérir qui est en jeu. Des organisations radicales ou anticapitalistes sont nées cette dernière décennie, mais qu’elles se situent dans l’opposition (PSOL au Brésil, UPI en Équateur, FIT et MST en Argentine) ou en aile gauche de la coalition majoritaire (Marea Socialista au Venezuela), elles ne sont pas pour l’heure parvenues à incarner les aspirations des mouvements sociaux. Pourtant, ces expériences latino-américaines encore en construction sont particulièrement stimulantes, particulièrement en ce qui concerne les réflexions sur l’écosocialisme et le « bien vivre ». Face à l’impérialisme et aux menaces de répression, à nous, militantEs européenNEs, d’être, par notre internationalisme, à la hauteur de celles-ci !
Franck Gaudichaud et Pedro Huarcaya
1- Semaine de révoltes populaires en 1989 dans les principales villes vénézuéliennes. Un millier de personnes sont assassinées pendant la répression menée par un gouvernement social-démocrate.

Brésil : l’impact des journées de juin

Au mois de juin, le Brésil a été le théâtre des plus grandes mobilisations populaires depuis trente ans. Dans plus de 400 villes brésiliennes, des centaines de milliers de personnes sont sorties dans les rues manifester tous les jours, surtout entre le 13 et le 20 juin.
Rien que le 17 et le 20 juin, ce sont plus d’un million de personnes qui ont manifesté dans tout le pays. Les mobilisations ont été essentiellement le fait de la jeunesse étudiante et salariée, puis d’autres secteurs ont rejoint la lutte, principalement les habitants de la périphérie des grandes villes.
Trois questions ont été la cause principale de ces mobilisations :
– contre la hausse des tarifs des transports publics et leur mauvaise qualité, pour la diminution des prix,
– contre les dépenses exorbitantes et le non-respect des droits des populations (déplacements forcés de populations pour les grands travaux) liés à la coupe des Confédérations et à la coupe du Monde de 2014,
– contre la répression des manifestations.
D’autres thèmes ont été très présents également, comme la lutte contre la corruption des « ­politiques » et l’ensemble du système, ainsi que la lutte contre le conservatisme religieux et raciste.

Des victoires qui ouvrent des perspectives
Sur la question du transport public, la victoire du mouvement a été rapide. Qu’il s’agisse des préfectures ou des gouvernements des États, tous durent battre en retraite. Dans beaucoup d’endroits, les tarifs ont baissé, et a été mise en place la gratuité des transports pour les étudiants ou les jeunes, en plus d’annonces sur l’amélioration des transports publics.
En ce qui concerne la lutte contre la répression, le mouvement a là aussi remporté une victoire impressionnante. Dès le 13 juin, la légitimité des manifestations a été reconnue et la répression a beaucoup diminué, de façon inégale toutefois. Ainsi, à Rio de Janeiro, la répression a augmenté, ce qui a été probablement à l’origine de la poursuite crescendo des manifestations et du discrédit majeur du gouverneur Sérgio Cabral du PMDB (aussi soutenu par le PT). D’ailleurs, à Rio de Janeiro, les manifestations se poursuivent actuellement, toutefois avec une participation moindre, et le mouvement « Cabral, dégage ! » s’est amplifié.
D’autres victoires ont été remportées, notamment dans le combat contre l’influence du conservatisme religieux. La question la plus emblématique fut le retrait du projet d’autorisation aux psychologues de « traiter  » les homosexuels.
Politiquement, les gouverneurs ont été discrédités, et le soutien au gouvernement fédéral a chuté de moitié selon les instituts de sondage. Les organisations traditionnelles du mouvement social, qui en majorité soutiennent le PT, ont été acculées à la défensive. Ce fut le cas des syndicats en général, de la CUT, de l’UNE et même du MST. Quasiment absentes lors des journées de juin, ces organisations ont appelé à une journée de « lutte et de paralysie » le 11 juillet, mais dont l’impact a été faible.
L’appréciation des secteurs du PT et des directions de ces organisations, selon laquelle les mobilisations auraient démontré pour une large part le poids de la droite et l’influence des grands médias, ne tient pas. Il y a bien eu des moments où des secteurs de la droite ont été réellement actifs ainsi que les grands médias, c’est un fait. Mais au vu de l’ensemble, on peut constater que les secteurs de droite ont finalement eu peu d’impact, et qu’il est surtout clair qu’une nouvelle période est ouverte, plus favorable pour la gauche socialiste. À suivre.
De Sao Paulo, João Machado
(traduction par Luiza Toscane)


Le vent de la révolte atteint les USA

Le 17 septembre 2011, environ un millier de personnes manifestent dans le parc Zuccotti près de Wall Street, à New York et érigent des installations de fortune, « occupant » l’endroit. Au cours des semaines suivantes, plusieurs centaines de manifestants vivent et dorment dans le parc. Le mouvement s’étend à 600 villes puis dans d’autres pays…
La brutalité de la police contribua à étendre le mouvement et à lui attirer une très large sympathie. Des militants syndicalistes participèrent aux manifestations ainsi que des travailleurs du rang, et cela dans tout le pays, même s’il ne s’agit que d’une petite minorité. Phénomène minoritaire mais d’une grande importance dans un contexte où la classe ouvrière n’est pas active politiquement. Les manifestants affirmaient les liens de leur mouvement avec ceux de Grèce, d’Espagne ou d’Égypte, mouvement qui prit tout de suite une dimension internationale.
Zuccotti Park se trouve à deux pas de Ground Zero où venait d’être commémoré le dixième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001. Cette proximité soulignait le sens du mouvement, la rupture avec un décennie marquée par la « guerre contre la terreur », débauche de patriotisme alors que les folies spéculatives des banques préparaient la crise financière de 2008.

Une critique radicale au cœur du système
Occupy Wall Street était une réponse au Tea Party, reprenant à son compte les idéaux trahis de la révolution américaine et les références à la Constitution, une contestation aux accents libertaires combinés dans un refus unificateur de la dictature des 1 % contre les 99 %. La contestation a convergé dans la dénonciation de cette prétendue démocratie qui laisse les mains libres à une minorité qui s’accapare les richesses produites par la majorité, qui renfloue les banques mais ne fait rien pour venir en aide aux Américains surendettés. Victoire politique indiscutable du mouvement, celui-ci a rompu le silence sur les inégalités, sur la scandaleuse accumulation de richesses entre les mains d’une minorité, pour exiger la démocratie, le droit pour le plus grand nombre de contrôler et de décider.
Le mouvement avait été précédé durant l’hiver 2011, juste après qu’eut explosé la révolution égyptienne, par la « Bataille du Wisconsin ». Celle-ci fut provoquée par l’offensive anti-ouvrière et anti-syndicale du gouverneur Walker après que les Républicains eurent gagné la majorité, en jouant sur la colère et la déception suscitées par l’absence de changement depuis l’élection d’Obama. Travailleurs, enseignants, lycéens se sont mobilisés, mis en grève, et des appels à « taxer les riches ! » se sont fait entendre. La place du capitole de Milwaukee a été occupée à l’instar de la place Tahrir, un mouvement parti de la base qui a bousculé les bureaucraties syndicales et démocrates, un renouveau d’actions, d’initiatives, de conscience militante. Si la lutte n’a pu imposer le départ de Walker, elle a participé d’un renouveau de l’activité politique des travailleurs comme il y a huit mois la grève victorieuse des enseignants de Chicago, ainsi que les manifestations qui ont suivi à travers tout le pays le scandaleux acquittement de l’assassin du jeune noir Trayvon Martin.
Autant de pas dans le sens d’une rupture avec l’influence des Démocrates sur les Noirs, les travailleurs, une rupture nécessaire pour que les germes de la contestation politique semés par Occupy Wall Street puissent féconder un mouvement politique indépendant représentant les intérêts politiques des 99 %.
Yvan Lemaitre
Chine : le mouvement ouvrier et la démocratie

La Chine vit depuis trente ans une croissance à tombeau ouvert. Chacun sait le moteur de cette ascension spectaculaire du capitalisme chinois, son grand « avantage comparatif » dans l’économie mondiale : une classe ouvrière immense, de centaines de millions d’individus, précaires, mal payés, privés de droits. Et « dociles » ?
Pas si sûr ! Ou alors c’est de moins en moins vrai, malgré la chape de plomb de la dictature. Car les grèves se sont multipliées ces dernières années. En 2010, par exemple, des jeunes ouvriers de Honda ont lancé une grève qui a paralysé les quatre usines de la multinationale japonaise en Chine, et arraché une augmentation de 25 % de leur salaire de base (qui était à peu près de 120 euros).
La même année, suite à une vague de suicides, et à un climat social qui virait à l’émeute, la firme taïwanaise Foxconn, dont les 1, 5 million de travailleurs en Chine produisent l’essentiel des téléphones et ordinateurs d’Apple, devait consentir 65 % d’augmentation du salaire de base. Dans ses usines-casernes, elle avait auparavant tenté d’imposer le « mode silencieux » à tous les ouvriers : interdiction de parler pendant toute la durée de leurs journées de travail de 10 à 12 heures…
Ce ne sont que quelques exemples des luttes de la classe ouvrière chinoise d’aujourd’hui, des grèves connues du grand public parce qu’elles frappaient des grandes entreprises étrangères, et parce que leurs leaders ont réussi à passer le barrage de la censure.

Dictature contre les salariéEs
Car la dictature du Parti communiste chinois continue de vouloir étouffer toute contestation ouvrière ou populaire, ou au moins à l’isoler du reste du pays. En 1982, le droit de grève a été retiré de la Constitution, et le régime ne tolère que des syndicats officiels à sa botte (et à celle des employeurs), regroupés dans la Fédération des syndicats chinois…
Il a dû pourtant lâcher un peu de lest ces dernières années. Face à une colère grandissante dans le pays contre l’explosion des inégalités sociales et les horreurs, sociales et écologiques, de la croissance capitaliste, l’ancien Premier ministre Wen Jiabao avait recommandé de « traiter les jeunes travailleurs migrants [une grande partie de la classe ouvrière d’industrie] comme ses propres enfants  [car] il faut respecter la contribution des travailleurs migrants à l’enrichissement du pays et à la construction des gratte-ciel de nos villes », et le nouveau président Xi Jinping promet une « société harmonieuse ». Le salaire minimum connaît une augmentation continue (sur une base dérisoire, tout de même !), un code du travail a été promulgué il y a deux ans, rendant obligatoire l’établissement d’un contrat de travail individuel, et les grèves ne sont plus aussi systématiquement réprimées.
Sauf que l’État chinois reste ce qu’il est : une dictature pour qui l’existence même d’un mouvement ouvrier indépendant est inconcevable. Même quand elles ou d’autres employeurs reculent sur des revendications, les autorités tentent toujours de frapper durement les meneurs, et interdisent toute constitution de syndicats véritablement indépendants, surtout à l’échelle de tout le pays.
Le mouvement ouvrier chinois qui se cherche, avec une nouvelle génération de travailleurs, davantage conscients de leur force et de leurs droits, ne peut donc pas éviter de poser le problème de la démocratie, pour toute la Chine. Et s’il parvient à le faire, même dans ses luttes les plus élémentaires pour une vie meilleure, alors il sera de fait une force politique majeure dans le pays.
Yann Cézard
Une source d’information sur les luttes ouvrières en Chine : China Labour Net.
Turquie : « l’esprit de Gezi » bien vivant

Si la « révolte de juin » a constitué une mobilisation sans précédent dans l’histoire de la Turquie, elle fut aussi une première défaite pour le Premier ministre Erdogan, une première brèche dans le projet hégémonique néolibéral-conservateur de l’AKP.
La révolte fut engendrée par le projet de destruction d’un des seuls parcs publics du centre-ville d’Istanbul pour y construire un centre commercial, mais il est évident qu’elle fut le résultat d’un ras-le-bol général. Le rejet des politiques y a été central :
– Politiques néolibérales et écocides. Précarisation et privatisations. « Rénovation urbaine » ayant pour effet le déplacement des couches défavorisées (surtout kurdes et gitanes) vers la périphérie. Construction de centrales nucléaires et hydroélectriques polluant les rivières. Projet de construction d’un troisième pont à Istanbul et d’un canal de 50 kilomètres dévastateurs pour l’environnement…
– Politiques sécuritaires et antidémocratiques. Arrestations arbitraires (envers les Kurdes, les révolutionnaires et des membres de l’armée suspectés d’avoir participé à des réunions de préparation de coups d’État). Longue période de détention préventives et procès interminables. Violences policières. Criminalisation de toute contestation. Impunité des responsables d’actes meurtriers (comme l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink).
– Politiques conservatrices, patriarcales et identitaires (sunnites). Tentative d’interdiction de l’avortement. Sacralisation de la famille. Cours sur le Coran et sur la vie du prophète dans l’enseignement secondaire. Restriction de la vente d’alcool. Refus d’accepter les revendications de la minorité musulmane Alévi…
À cela s’ajoutent le style autoritaire d’Erdogan et la politique interventionniste à l’égard de la Syrie. Les ingrédients de la potion magique qui transforma nombre de citoyens en « résistants ».

Préparer la prochaine vague
Lors des manifestations et des affrontements, plus de 2 millions et demi de personnes ont pris part aux événements. La moyenne d’âge des résistants est de 28 ans. Des jeunes travailleurs en entreprise, des « cols blancs » en proie à la précarisation, des lycéens… Mais le plus exceptionnel et enthousiasmant fut la participation massive de jeunes femmes, plus de la moitié des résistants ! Il faut aussi souligner une présence importante des LGBT tout autant sur les barricades que dans la « commune de Gezi », ce qui a eu comme conséquence une gay-pride de plus de trente mille personnes à Istanbul ! La résistance entraîna ainsi un contact entre différents secteurs de la société. La participation des Kurdes (réticents au début du mouvement) et des musulmans anticapitalistes et révolutionnaires fut aussi important.
Après l’évacuation violente du parc Gezi, le gouvernement a déclenché une véritable chasse aux sorcières : plus de 700 gardes à vue et une quarantaine d’arrestations. Cependant, la mobilisation continue à travers les forums nocturnes dans les parcs de quartiers et diverses activités locales comme les repas de rupture du jeûne (iftar) organisés par les musulmans anticapitalistes.
Bien entendu, le risque d’essoufflement du mouvement existe, mais la rentrée et l’ouverture des universités peuvent le ­revivifier. La gauche radicale doit se préparer à la prochaine vague de mobilisation, car quoi qu’il en soit, « l’esprit de Gezi » ne s’épuisera pas facilement. Les murs
de la ville en témoignent : « rien ne sera plus comme avant ! »
D’Istanbul, Uraz Aydin
Europe : « nouvelle vague » de résistances

L’Union européenne demeure aujourd’hui encore le premier bloc économique mondial, devant les USA, le Japon et la Chine. Mais il s’agit d’un continent en crise à tous les niveaux : la dynamique capitaliste la plus essoufflée et la plus hétérogène, des acquis sociaux pilonnés, des forces politiques dominantes bousculées, et des perspectives d’avenir très sombres aux yeux de populations partagées entre la rage et la sidération.
Depuis l’explosion de la bulle de la finance et du crédit en 2008-2009, les classes dominantes ont basculé dans une logique de guerre sociale à outrance. Pour empêcher l’effondrement du système à court terme, les gouvernements européens ont pris en charge la dette bancaire. Depuis, ils s’appuient sur la mise en exergue de la crise pour imposer deux idéaux/dogmes pourtant mortifères : la « recherche de compétitivité » exacerbée et la réduction rapide de la dette publique des États. Dans les faits, ils amplifient la récession économique, le saccage social et écologique, et tendent à jeter les peuples les uns contre les autres.
Ainsi, sous l’égide de la troïka (Banque centrale européenne, Commission européenne et FMI) mandatée pour la réduction des dettes publiques, on a vu depuis trois ans en Grèce, en Irlande, au Portugal ou en Espagne, une destruction sociale sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Licenciements massifs et baisse de 10 à 40 % des salaires des fonctionnaires et des pensions de retraite ; montée rapide du chômage au-delà de 20 % ; liquidation de services sociaux et sanitaires essentiels ; privatisations sauvages de pans entiers du secteur public… Mais les économies étant étouffées par la récession, les dettes publiques continuent de monter, et dans tous les autres pays, membres de l’Euro ou pas, les plans gouvernementaux ont monté de plusieurs crans dans l’austérité.

Renouveau des mouvements de masse
Face à un tel saccage social, les réactions d’un mouvement syndical traditionnel et routinier ont été largement insuffisantes. Des mouvements de désespoir sont apparus dans les populations sous pression, marqués par des suicides comme en Grèce, en Bulgarie et même en France. Une extrême droite nationaliste et raciste, protéiforme mais partout péril mortel, surfe sur la crise.
Mais à partir de l’exemple des insurrections en Tunisie et en Égypte début 2011, une nouvelle phase d’explosions sociales s’est ouverte. Les grandes vagues d’occupation de la place Syntagma à Athènes, le mouvement des Indignés ou « 15-M » dans l’État espagnol, son équivalent au Portugal, ou les masses qui continuent d’assiéger le parlement en Bulgarie, ont inauguré un nouveau type de mouvements de masse, qui s’est redéployé ailleurs dans le monde.
Il s’agit de mouvements de citoyens exaspérés par la précarisation sociale, écœurés de la vie politique classique, de ses mensonges et de sa corruption, qui demandent ouvertement des comptes au système capitaliste et exigent la démocratie. Ils s’organisent par en bas, à partir de l’occupation permanente et la plus massive possible de la place publique transformée en Agora démocratique, et ont permis la mobilisation de millions de citoyens.

De la radicalité sociale au pouvoir politique
Ces mouvements sont pour l’instant rarement parvenus à la chute immédiate de gouvernements arque-boutés à leur pouvoir, et marqués par la complicité de fond entre les partis de droite et la social-démocratie européenne. Mais ils ont permis à de larges masses de reprendre confiance dans le collectif, fait émerger de nouvelles générations et ont pu ensuite structurer d’autres mouvements, pour le logement et contre les expulsions dans l’État espagnol, pour la santé en Grèce, etc. Une des faiblesses est que jusqu’à présent ces mouvements ne parviennent pas à se structurer sur les lieux de travail. Or, il s’agit bien des lieux décisifs où se joue la marche ou le blocage du système dominant !
Le deuxième enjeu pour que de tels mouvements débouchent sur une alternative progressiste à la crise, c’est le passage de la grande radicalité des revendications, à leur articulation, pour postuler à remplacer l’oligarchie capitaliste au pouvoir par le pouvoir démocratique des masses exploitées mobilisées. Ces réflexions pourtant urgentes n’en sont aujourd’hui qu’à leurs balbutiements là où les explosions sociales sont en cours, en Grèce, dans les Balkans ou dans la péninsule ibérique. Dans l’épine dorsale d’une Union européenne discréditée (Allemagne, France, Benelux, Italie, Grande-Bretagne…), ces réflexions devront aussi s’appuyer sur les nouveaux mouvements sociaux, pour relancer la solidarité internationale des peuples et battre un ennemi commun partout à l’offensive.
Jacques Babel
Permanence de la révolution

« L’idée d’une autre société est devenue presque impossible à penser, et d’ailleurs personne n’avance sur le sujet, dans le monde aujourd’hui, même l’esquisse d’un concept neuf. Nous voilà condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. » écrivait François Furet (1), enterrant ses propres illusions lorsqu’il troquait son conformisme stalinien pour le nouvel air du temps, la soumission au libéralisme. Ces deux dernières années apportent un flagrant démenti à cette idéologie de soumission !
L’idée de révolution, d’intervention des travailleurs et des peuples sur le terrain où se décide leur propre sort, est à nouveau une idée neuve, jeune ! Nous sommes condamnés à penser l’avenir. Des caricatures staliniennes ou maoïstes, il ne reste que des ruines sur lesquelles prospère le libéralisme sauvage. Les travailleurs, les classes populaires ont commencé à écrire une nouvelle page des luttes d’émancipation, et il nous faut adopter le regard de la jeunesse, plutôt que de répéter des formules toutes faites héritées du passé.
Penser un monde en plein bouleversement en nous appropriant cette idée de Marx selon laquelle « le communisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état de choses existant ». Notre politique s’inscrit dans ce mouvement, y participe de l’intérieur, y trouve son propre programme, ses propres objectifs et perspectives.

Un mouvement s’affirme
Au final, les échecs du passé renvoient à une immaturité des conditions objectives, tant matérielles que culturelles. Les révolutions du début du siècle précédent avaient ouvert la voie mais elles ont été étouffées. Les décennies qui ont suivi ont bouleversé le monde : de gigantesques progrès ont été accomplis sous la domination du capital qui les retourne contre leurs acteurs, les prolétaires du monde entier, pour tenter de les asservir.
« Étant donné la prospérité générale où les forces productives de la société bourgeoise se développent aussi surabondamment que le permettent somme toute les conditions bourgeoises, il ne peut être question d’une révolution. Une telle révolution n’est possible que dans les périodes où ces deux facteurs, les forces productives modernes, et les formes de production bourgeoises, entrent en conflit les unes avec les autres […] Une nouvelle révolution n’est possible qu’en conséquence d’une nouvelle crise. Mais l’une est aussi certaine que l’autre », écrivait Marx dans les Luttes de classes en France. Les mêmes contradictions produisent aujourd’hui les mêmes effets, à une échelle bien plus large, mondiale, globale.
La vague révolutionnaire qui secoue actuellement le monde arabe, ses échos dans les luttes à travers le monde, indiquent que les conditions objectives d’une nouvelle période révolutionnaire mûrissent à travers la concurrence généralisée à l’échelle de la planète. Cette concurrence qui prolétarise des millions de paysans, en ouvrant les frontières, développe les relations internationales, les transports, les nouvelles technologies, et porte les contradictions du capitalisme à un niveau d’exacerbation jamais atteint.

Un programme s’écrit
Un mouvement irréversible est engagé. Il connaîtra des hauts et des bas, des victoires et des défaites, de lentes ­accumulations de forces puis de brusques accélérations, des explosions, mais notre stratégie doit s’inscrire dans cette nouvelle période. Dans son affrontement avec l’oligarchie financière, ce mouvement écrit son propre programme.
«  Ce que nous avons tous en commun, c’est que nous sommes les 99 % qui ne tolèrent plus l’avidité et la corruption des 1 % restants », écrivaient ceux qui rêvaient de faire de Manhattan une place Tahrir alors que les Indignés de la Puerta Del Sol, à Madrid, exigeaient « une démocratie réelle maintenant ! »  Les convergences, les solidarités qui se forgent au mépris des frontières expriment les aspirations unificatrices pour en finir avec la dictature des 1 %. Les aspirations au bien-être, le droit à un travail, un logement, à la culture sont indissolublement liées à l’exigence démocratique.
« Non à l’austérité », « annulation de la dette », « aux peuples de décider » deviennent des mots d’ordre quasi universels, ainsi que les exigences écologiques qui donnent au besoin d’une gouvernance mondiale, à celui d’une planification démocratique, un contenu évident, tant il est vrai qu’il n’y a pas de réponse locale ou partielle à la crise écologique planétaire.
Au cœur de cette soif d’égalité, s’affirme la lutte des femmes pour l’égalité, force vivante et motrice des mouvements, avec en corollaire le rejet de tous les intégrismes, l’exigence d’une liberté réelle maintenant.

Une page se tourne
Encore balbutiant, en rupture avec les vieilles forces politiques, le mouvement n’a pas eu le temps, la force, les moyens, de construire un programme politique, de forger son instrument, démocratique, révolutionnaire, pour la transformation de la société. Il a devant lui un vaste chantier théorique et pratique, la question des chemins du pouvoir qui se pose en des termes totalement nouveaux. Nous sommes toutes et tous appeléEs à y prendre notre place.
Loin des schémas tout faits, la révolution poursuit son œuvre, dressant ses adversaires les uns contre les autres pour mieux déblayer son propre chemin, l’auto-organisation des exploitéEs prenant leurs affaires en main. Elle accumule des expériences, gagne des positions dans les syndicats, les associations, les institutions elles-mêmes. Elle ne se fixe aucune limite ni barrière pour mieux se préparer à la conquête de la démocratie.

Yvan Lemaitre
1- François Furet, le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle

Source : NPA

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