Syrie : qui veut vraiment aller à Genève et pourquoi ? Etat des lieux

 

 

 

16 octobre 2013

 

Soutenue par Moscou et Washington, la tenue d’une conférence de paix à Genève reste à ce jour hypothétique. Une date située autour de la mi-novembre a été annoncée. Mais la disposition à participer des parties en conflit reste à démontrer, le régime et la principale faction de l’opposition affichant une intransigeance qui fait planer sur les négociations, avant même leur ouverture, l’ombre de l’échec.Le cadre des discussions est pourtant clair. Adoptée le 27 septembre, la résolution 2118 du Conseil de sécurité des Nations unies « demande qu’une conférence internationale sur la Syrie soit organisée dans les meilleurs délais aux fins de la mise en œuvre du Communiqué de Genève ». Egalement intitulé « Communiqué du Groupe d’action pour la Syrie », ce texte qui figure en Annexe II de ladite résolution a été adopté le 30 juin 2012, en présence des secrétaires-généraux des Nations unies et de la Ligue arabe, des ministres des affaires étrangères chinois, français, russe, britannique, américain, turc, koweïtien et qatari, et de la haute-représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères. Elaboré sous les auspices de Kofi Annan, alors envoyé spécial des Nations unies et de la Ligue arabe pour la Syrie, cet accord international prévoit une feuille de route en six points destinée à permettre à la Syrie de retrouver la paix. Il précise que les parties en conflit doivent s’engager à faire cesser la violence, libérer les détenus d’opinions, assurer la protection et la libre circulation des journalistes, respecter le droit de manifester et la liberté d’association, et assurer l’entrée des organisations internationales humanitaires dans les zones touchées par les combats. La mise en place d’une « autorité transitoire dotée des pleins pouvoirs exécutifs » et rassemblant des « membres de l’actuel gouvernement [et] de l’opposition » doit de son côté favoriser l’entame d’un processus politique permettant à la Syrie de devenir un Etat de droit.

Cette feuille de route constitue le seul scénario capable de ramener la paix en Syrie par la voix politique. Elle est soutenue par Moscou, aux yeux de qui une intervention militaire occidentale en Syrie, après la Libye, représenterait un nouvel échec diplomatique. C’est d’ailleurs sans doute à la demande des Russes que le « Communiqué de Genève » a trouvé sa place dans le texte de la résolution 2118. Après avoir réussi à réduire la problématique syrienne à l’arsenal chimique détenu par le régime, le Kremlin cherche à assurer la survie de son allié en associant la destruction des armes internationalement prohibées à un processus politique susceptible de déterminer l’avenir du pays. Moscou affecte ainsi de croire que le conflit syrien, qui dure depuis tente et un mois et qui trouve ses racines dans les pratiques autoritaires d’un régime au pouvoir depuis plus de quarante ans, pourrait se résoudre du fait de la bonne volonté affichée par Bachar Al-Assad dans l’opération de démantèlement de son arsenal illicite.

Cet optimisme est largement injustifié. Adopté il y a plus d’un an, le « Communiqué de Genève » n’a pu être mis en œuvre en raison d’une différence fondamentale d’interprétation du texte, qui n’a pas été remanié avant d’être reproduit en annexe de la résolution onusienne. Pour Moscou, rien ne précise que l’actuel président syrien doit être exclu de la transition syrienne. Pour les Américains, réticents à intervenir directement ou indirectement dans le conflit, le texte du communiqué indique implicitement que l’équipe dirigeante actuelle doit être exclue de tout processus politique, pour laisser place à un organe transitoire d’union nationale assumant la totalité du pouvoir exécutif. Washington, pour qui le désarmement syrien est considéré comme un gain stratégique, semble pourtant disposé à être moins vindicatif qu’auparavant sur le sort de Bachar Al-Assad. La fermeté russe et l’indécision américaine annoncent-elles la tenue des négociations ? C’est aux acteurs syriens qu’il faut le demander.

 La Coalition nationale : refuser pour survivre

La Coalition nationale des forces de l’opposition et de la Révolution syrienne (Coalition nationale) a une position claire sur la question d’éventuelles négociations avec le régime. Une lettre puis des propos de son président, Ahmad Al-Jarba, à la fin du mois de septembre 2013, ont pu donner le sentiment que l’opposition s’apprêtait à annoncer sa participation à des discussions. Mais ils ont été sur-interprétés. Dans l’absolu, la Coalition nationale est favorable à une solution politique, mais pas à n’importe quel prix. Ses dirigeants ont déclaré à de multiples reprises qu’ils étaient disposés à s’asseoir à la table des négociations, mais à condition que le sort de Bachar Al-Assad fasse partie des sujets abordés. Cette position est partagée par un large spectre de l’opposition politique. Michel Kilo a ainsi déclaré qu’une participation à des négociations sans condition serait suicidaire. Les Frères musulmans, qui ont récemment réitéré leur attachement à la Coalition nationale et ont publiquement soutenu Ahmad To’ma, premier ministre provisoire nommé par celle-ci, ont de leur côté fait savoir qu’ils se retireraient de toute structure qui accepterait de discuter avec le régime dans l’état actuel des choses.

Un tel positionnement n’est pas une simple posture d’intransigeance politique. Il reflète la pensée du mouvement révolutionnaire de l’intérieur, qui refuse de s’asseoir à la même table que des dirigeants coupables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Les Comités locaux de Coordination, structures horizontales apparues au début de la révolution et impliquées dans l’organisation des manifestations et la documentation des crimes et exactions perpétrés lors du conflit, ont ainsi rejeté toute solution politique qui n’impliquerait pas un départ de Bachar al-Assad du pouvoir. Outre l’opposition des mouvements révolutionnaires civils à la tenue de discussions, il faut également prendre en compte le rejet du dialogue par les rebelles. Quel que soit leur positionnement idéologique, les insurgés refusent en bloc l’idée d’une solution politique qui verrait Bachar al-Assad se maintenir à la tête du pays. Un communiqué signé par une dizaine de groupes islamistes allant des djihadistes du Jabhat al-Nusra et du Harakat Ahrar al-Sham al-Islamiyya à des unités jusqu’alors affiliées au Conseil militaire suprême de Salim Idriss, telles que le Liwa al-Tawhid, Liwa al-Islam et les Suqur al-Sham, a porté un coup sérieux à la légitimité de la Coalition nationale et mis en lumière son peu d’influence sur le cours des événements dans le pays. Quand bien même elle accepterait de discuter avec le régime, ces groupes ne reconnaîtraient pas de telles négociations et ne se plieraient pas à ce qui pourrait en résulter.

Accusée par le régime de n’être qu’un « groupe d’expatriés », alors que la majorité de ses membres sont des Syriens de l’intérieur contraints par ce même régime à fuir momentanément leur pays, et considérée par lui comme « non-représentative » du peuple syrien, la Coalition nationale ne défend donc pas autre chose que ce que les révolutionnaires réclament. Elle ne peut d’ailleurs faire autrement. Toute concession au régime lui serait immédiatement reprochée et achèverait de lui coûter la reconnaissance conditionnelle que les Syriens lui ont accordée. Déjà exaspérés par les querelles intestines qui minent l’opposition, ils n’accepteraient pas qu’elle prenne des décisions à l’encontre de celles de la « rue ».

Georges Sabra, président du Conseil national syrien, a récemment soulevé un autre problème, lié à la crédibilité du processus politique qui doit conduire la Syrie vers le pluralisme et l’état de droit. Il s’est demandé comment discuter directement des principes démocratiques auxquels la Coalition nationale et ses diverses composantes sont toutes attachées, comme elles ne cessent de le rappeler, avec un régime qui a recours aux châtiments collectifs comme arme de guerre ? Comment parler d’égalité devant la Loi et de Justice avec des dirigeants qui ont ordonné hier l’usage d’armes chimiques contre leurs concitoyens et qui affament aujourd’hui leur population ? La crédibilité du processus est aussi ébranlée par le lien incongru établi par la communauté internationale, comme déjà évoqué, entre la destruction de l’arsenal chimique syrien et le processus de réconciliation politique. Comment imaginer que la guerre qui dure depuis plus de deux ans et demi pourrait être résolue par un démantèlement… qui risque de durer bien plus longtemps qu’on affecte de le croire aujourd’hui, alors que les atteintes aux droits de l’homme et l’assassinat de Syriens innocents se poursuivent dans l’ensemble du pays par tous les autres moyens à la disposition du régime ? Cette contradiction explique l’incompréhension manifestée par les Syriens pour l’attribution du prix Nobel 2013 à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques… Leur ligne rouge ne coïncide pas avec celle que Barack Obama a essayé de tracer, en fonction à la fois des intérêts américains et de sa propre disposition à agir. Le refus de dialoguer avec le régime n’est devenu un slogan et une exigence des révolutionnaires que le 8 juillet 2011, « Vendredi non au dialogue », soit quatre mois environ après le début d’un soulèvement populaire aussitôt réprimé dans le sang. Ils maintiennent aujourd’hui cette position. Et ils n’ont que faire de l’incompréhension ou des reproches de la communauté internationale, qui fait passer ses intérêts avant la vie de la population syrienne et qui les modifie au gré des circonstances.

 Le Comité de Coordination : participer pour exister

Certains opposants font entendre un autre son de cloche. Le Comité de Coordination nationale des Forces de Changement démocratique (Coordination nationale) s’est prononcé depuis longtemps en faveur de négociations avec le régime. Créée fin juin 2011 par une dizaine de formations politiques d’inspiration nationaliste arabe ou de gauche, avec le concours d’opposants indépendants, la Coordination nationale est dirigée par le nassériste Hassan ’Abdel-Azim, président du Rassemblement national démocratique et secrétaire général de l’Union socialiste arabe démocratique. En raison de sa composition, la Coordination nationale est souvent qualifiée de « démocratique » et « séculière », face au reste de l’opposition qui ne serait ni l’une, ni l’autre. Une telle présentation, volontiers relayée par les médias et les alliés extérieurs du régime, est inexacte. Ce qui caractérise surtout la Coordination nationale par rapport à la Coalition nationale, c’est un positionnement proche de celui du Parti Baath et du Front national progressiste sur un certain nombre de questions, comme l’attachement au socialisme, la primauté du nationalisme arabe et le refus de toute interférence du religieux dans le politique. La Coalition nationale rassemble des Syriens au moins aussi « démocrates » et « séculiers » que ceux qui sont souvent leurs anciens camarades. Il en va de même du Conseil national syrien, dont l’actuel président, le chrétien Georges Sabra, est membre du Parti démocratique du Peuple syrien, ex-Parti communiste/bureau politique de Riyad Turk. On trouve dans la Coalition, comme dans le Conseil, des représentants des différentes composantes de la Déclaration de Damas pour le Changement national démocratique en Syrie, des membres de la nouvelle Union des Démocrates syriens de Michel Kilo et un large éventail de démocrates indépendants : Riad Seif, Suheïr al-Atassi, Kamal al-Labwani, Walid al-Bounni, Burhan Ghalioun… pour ne citer qu’eux. En revanche, à la différence de la Coordination nationale, le Conseil national puis la Coalition nationale ont admis en leur sein des membres de certains groupes, comme les Frères musulmans, auxquels le régime syrien refuse toute présence et toute existence politique en Syrie, alors qu’ils rejettent l’Etat islamique et se prononcent depuis des années en faveur d’un Etat civil démocratique.

Dès sa création, la Coordination nationale a condamné la militarisation de la révolte et proscrit tout recours des révolutionnaires à une assistance internationale. Ce n’est qu’en septembre 2012 que, sous la pression des événements et de la rue, elle a amorcé un virage, acceptant de considérer l’Armée syrienne libre (ASL), c’est-à-dire le Conseil militaire suprême dirigé par le général Salim Idriss, comme « une des composantes de la révolution ». C’est également durant le mois de septembre 2012 que le groupe a appelé pour la première fois publiquement à la chute du régime en place en Syrie. Ces annonces tardives ont contribué à faire de la Coordination nationale, depuis son apparition, un acteur marginal et non reconnu de la révolution. Mal compensée par l’activisme médiatique que déploient ses représentants à l’extérieur, sa discrétion, pour ne pas dire son ambiguïté à l’intérieur, a empêché les révolutionnaires de la reconnaître comme l’une de ses composantes.

La Coordination nationale soutient aujourd’hui une solution négociée au conflit. Elle veut absolument en faire partie. Mais, sachant que pour ce faire elle devra compter davantage sur l’aval implicite du pouvoir en place et le soutien actif de ses alliés russes que sur celui des révolutionnaires, elle manœuvre et affiche la modération que l’on attend d’elle. Les seules préconditions qu’elle évoque ainsi aux négociations concernent la mise en place d’un climat favorable : l’arrêt des hostilités, la libération des prisonniers politiques, etc… Or, de notoriété publique, il s’agit là de revendications constamment ignorées ou délibérément piétinées par le régime depuis 2011. Son principal allié dans cette affaire reste Moscou, qui a fait de la Coordination nationale l’un de ses interlocuteurs privilégiés en Syrie. Les Russes apprécient sa constante retenue vis-à-vis du régime, son opposition résolue à la Coalition nationale et son aversion déclarée pour les « rebelles » en général et pour les combattants islamistes en particulier, auxquels elle impute une part de responsabilité dans la dégradation de la situation équivalente à celle du pouvoir.

 Les Kurdes : faire montre de solidarité ou jouer leur propre carte

La participation des Kurdes pose un problème supplémentaire à l’opposition syrienne dans la perspective d’éventuelles ou d’hypothétiques négociations à Genève avec le régime. Les deux principaux groupements politiques kurdes sont en effet affiliés à des rassemblements de l’opposition différents. Le Parti de l’Union démocratique (PYD, ex-PKK syrien), composante majoritaire du Conseil du Kurdistan occidental et principale force politique kurde, a participé à la formation de la Coordination nationale. Son président, Saleh Muslim Mohammed, est jusqu’à ce jour présenté comme l’un de ses dirigeants. Il semble toutefois que le PYD ait pris ses distances avec cette structure et que sa priorité consiste désormais à conforter son emprise territoriale sur l’est et le nord de la Syrie. Cette emprise a été acquise non pas au terme d’affrontements avec les forces du régime, mais à la faveur du repli de l’armée régulière vers l’ouest et le sud du pays. Le parti a entrepris de créer dans ces deux zones une structure administrative provisoire, qui fait craindre à de nombreux opposants la répétition en Syrie du scénario autonomiste des Kurdes d’Irak. Comme la Coordination nationale, le PYD fait montre de volontarisme sur la tenue de négociations avec le régime. Reste évidemment en suspens la question de « l’identité » d’une délégation kurde à Genève. Le PYD s’y rendra-t-il en son nom propre, ce qui suppose qu’il soit accepté en tant que tel par les parrains de la rencontre, ou parviendra-t-il à composer avec l’ensemble des autres partis kurdes une délégation unique ?

Cette question provoque des tiraillements au sein du Conseil national kurde (CNK). Créé le 26 octobre 2011 sous les auspices de Massoud Barzani, président du gouvernement régional du Kurdistan irakien, le CNK est un rassemblement d’une quinzaine de partis politiques kurdes d’importance inégale. Il a longtemps été tenu à distance par l’opposition réunie dans le Conseil national syrien, dont une partie des membres et des dirigeants, encore imprégnés du nationalisme arabe en vigueur sous le règne du Baath, ne voulaient pas entendre les revendications de leurs compatriotes chez qui ils suspectaient une volonté séparatiste. Il s’est rapproché de la Coalition nationale au mois de septembre 2013. Il y est finalement entré, sur la base d’un accord qui reconnait les droits constitutionnels et culturels kurdes, qui valide le principe d’une décentralisation administrative accordant une relative autonomie de gestion aux différentes régions du pays, et qui accepte la suppression du terme « arabe » dans la dénomination de la Syrie post-Bachar Al-Assad, qui sera alors la « République syrienne » sans autre qualificatif.

Le rapprochement entre le CNK et l’opposition nationale représentée par la Coalition nationale s’explique peut-être moins par les concessions faites par cette dernière dans l’intention de se rallier les Kurdes que par la situation du CNK au nord du pays. A Alep, à Hassaka et à Raqqa, où les affrontements entre islamistes et Kurdes se multiplient depuis plusieurs mois, ce sont les Unités de Protection du Peuple (YPG) qui ont pris en charge la défense des villes et villages où les Kurdes sont présents. Officiellement, ces Unités dépendent du Conseil suprême kurde (CSK), créé le 11 juillet 2012 à Irbil, grâce aux intenses efforts de rapprochement entre les différentes factions kurdes déployés par Massoud Barzani. Formé au moment où les troupes de Bachar Al-Assad amorçaient un retrait du nord du pays, le Conseil suprême kurde avait vocation à devenir la structure administrative au sein de laquelle auraient coopéré le Conseil national kurde et le PYD. Or il n’en a rien été. Le PYD n’a eu de cesse de remettre en cause l’accord d’Irbil. Il a veillé à conserver à son seul service les Unités de Protection du Peuple qu’il avait mises en place. Il n’a pas hésité pas à recourir à elles pour emprisonner, torturer et assassiner les voix kurdes critiques ou dissidentes. Il les a utilisées pour empêcher la création d’autres groupes armés kurdes, susceptibles de contester son autorité sans partage dans les zones majoritairement kurdes. Il s’en est servi pour s’opposer par la force au retour en Syrie de plusieurs milliers de déserteurs kurdes de l’armée syrienne réfugiés dans le Kurdistan irakien, parce qu’ils étaient proches du CNK. C’est donc en situation de faiblesse que ce dernier a accepté d’intégrer la Coalition nationale. Alors qu’il s’était abstenu d’appeler ouvertement au fédéralisme, préférant militer pour une « décentralisation politique », il a été contraint de se satisfaire d’une « décentralisation administrative », une formulation source de nombreux blocages entre les deux partenaires par le passé. Isolé politiquement, il a choisi d’assouplir ses positions afin de trouver place dans l’opposition nationale.

Mais ce rapprochement pourrait ne pas durer. Les affrontements persistants entre islamistes et Kurdes, dans le nord et l’est du pays, favorisent une union sacrée chez ces derniers. Malgré les exactions dont ils sont victimes de la part du PYD et de son bras armé, les partis regroupés dans le CNK s’abstiennent de répondre à leurs provocations par la force. Ils considèrent en revanche avec réprobation le silence observé sur ces combats par l’opposition nationale avec laquelle ils se sont alliés, qui ne sait si elle doit redouter davantage la mainmise des djihadistes sur des portions accrues de territoire ou la possibilité de voir les Kurdes céder à la tentation autonomiste. Ils regrettent la timidité du communiqué diffusé par la Coalition nationale sur les tensions dans les gouvernorats du nord, qui n’a d’ailleurs eu aucun effet sur le terrain.

A l’heure où la communauté internationale paraît considérer que la solution à la crise en Syrie passe par des négociations entre les parties en conflit, le CNK est confronté au choix qu’il s’est abstenu de faire jusqu’à présent. Représentant des Kurdes au sein de la Coalition nationale, doit-il se plier à la décision de cette dernière de ne pas participer à des discussions ? Porteur des aspirations nationales kurdes, doit-il au contraire prendre le risque de se rendre à Genève pour y défendre sa vision de l’avenir des Kurdes de Syrie ? Et ne devrait-il pas, dans ce dernier cas, tenter de réactiver au préalable le Conseil Suprême Kurde, la coquille vide utilisée par le PYD comme couverture démocratique, de manière à donner du poids aux revendications que tous les deux partagent ?

Reste à savoir si les parrains de Genève 2, qui ont inscrit en toutes lettres dans l’Accord conclu en 2012 que « tous les groupes et tous les segments de la société syrienne doivent avoir les moyens de participer à un dialogue national », accepteront une telle solution. Les Russes ont déjà dit qu’ils y étaient favorables. Peu désireux d’ouvrir la boite de Pandore d’une représentation séparée, sur une base ethnique ou autre, les Américains sont d’un avis contraire.

 Le régime : choisir ses interlocuteurs pour contrôler l’exercice

Souligner la division, l’intransigeance et la non-représentativité de l’opposition, comme certains se complaisent à le faire, ne doit pas conduire à considérer que le régime, qui aurait déjà composé sa délégation et qui montre une certaine souplesse dans le démantèlement de son arsenal chimique, veut réellement se rendre à Genève. Tout suggère au contraire que, pour prévenir la tenue d’un exercice au cours duquel les deux parties devront inévitablement faire des concessions ou pour faire en sorte de ne discuter qu’avec les opposants qu’il aura lui-même sélectionnés, il met en œuvre une stratégie de disqualification de ses autres interlocuteurs.

Il s’en tient d’abord à une interprétation rigide de la feuille de route de Genève. Elle préconise « la mise en place d’une autorité transitoire dotée des pleins pouvoirs exécutifs », mais elle ne mentionne nulle part le départ du chef de l’Etat. On ne peut évidemment attendre de Bachar Al-Assad qu’il renonce volontairement à son pouvoir, alors que, grâce au soutien militaire et politique de ses alliés, il y reste jusqu’à ce jour solidement installé. On ne peut davantage attendre qu’il s’engage dans un véritable processus politique avec l’opposition. Il en a plusieurs fois accepté le principe au cours des années écoulées, mais il ne l’a jamais mis en application. Il sait que ce processus se traduira par une restriction de ses pouvoirs puisque la feuille de route stipule aussi que « c’est au peuple syrien qu’il appartient de décider de l’avenir du pays ».

Ce qui l’intéresse donc, c’est encore une fois de gagner du temps en se posant en interlocuteur sérieux et résolu, une posture qui lui a jusqu’à présent plutôt réussi. Alors que l’utilisation des armes chimiques et le recours au blocus alimentaire contre sa propre population auraient dû lui valoir une condamnation devant la Cour pénale internationale ou au moins un statut de paria, il est aujourd’hui redevenu un partenaire de la communauté internationale. Certes, la résolution 2118 ne refait pas de lui l’interlocuteur reçu à Paris lors du sommet inaugural de l’Union pour la Méditerranée ou l’invité-vedette de la tribune présidentielle du 14 juillet 2008. Mais elle le place malgré tout dans une position favorable. Préoccupés en premier lieu par leur propre sécurité et celle de leurs amis Israéliens dans la région, les Occidentaux, Américains en tête, font depuis l’adoption de la résolution onusienne profil bas. Quelle garantie de respect de la résolution auraient-ils si celui qui a accepté sa mise en application venait à disparaître ? Conscient de cet avantage, Bachar Al-Assad affiche jusqu’à présent une parfaite collaboration avec la communauté internationale. Elle suffit pour convaincre les Occidentaux de fermer les yeux sur les autres atrocités commises en Syrie depuis bientôt trois ans, pourtant responsables de la mort de près de 99 % des victimes.

Alors que les pressions se multiplient sur la Coalition nationale pour qu’elle accepte de participer à des discussions sans conditions préalables, le régime formule des exigences qui compromettent toute négociation. Or, il est inutile de se cacher derrière son petit doigt : aucune solution politique ne pourra émerger en Syrie sans concessions du régime. Faute d’une telle perspective, la Coalition nationale, seule organisation d’opposition à laquelle a été reconnue la légitimité de la représentation du peuple syrien, ne pourra se résoudre à se rendre à Genève. Affaiblie de jour en jour par le rejet d’une partie des révolutionnaires et des combattants de l’intérieur qui lui reprochent son incapacité, et instrumentalisée à l’extérieur par les Amis du peuple syrien qui paraissent n’avoir d’autre perspective que la préservation de leur sécurité, elle ne peut prendre le risque d’engager des pourparlers avec le régime sans avoir obtenu la certitude qu’il fera les concessions inscrites dans la feuille de route. Elle est de facto bloquée dans une posture intransigeante dont elle ne peut sortir, au risque d’être définitivement disqualifiée aux yeux de ceux dont elle se veut encore la voix. Tant que le régime affichera son refus de concéder, aucune issue politique ne pourra émerger.

Tout en posant ses propres conditions à des négociations, à savoir l’absence de préconditions de la part de l’opposition et l’exclusion du sort de Bachar Al-Assad des discussions, le régime syrien a choisi les interlocuteurs avec qui il serait prêt à discuter. La Coalition nationale n’en fait pas partie. Le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid al-Moallem, a rejeté la possibilité de négocier avec elle, en raison de son « manque de représentativité » et de « l’antipatriotisme » qui l’a poussée à appeler à des frappes militaires étrangères en Syrie. Pour faire montre de flexibilité et orienter les regards dans le sens voulu par Damas, il a pris soin d’ajouter qu’il existe en Syrie une « opposition patriote respectable » avec qui le pouvoir pourrait envisager de discuter. Lui-même ne l’ayant pas précisé, pour ne pas sortir de l’ambiguïté à son détriment, il est malaisé de savoir à qui il fait exactement ainsi allusion.

Il se peut que ce soit à la Coordination nationale. Mais on observera aussitôt que, dans son comportement à son endroit, le régime a systématiquement manifesté jusqu’ici un profond mépris. Alors qu’ils se sont montrés constants dans leurs appels au dialogue et au maintien de la paix civile dans le pays, les militants de la Coordination nationale n’ont pas échappé eux-mêmes, depuis le début du soulèvement, à la vindicte et à la répression du régime. Le 22 septembre 2012, à peine rentrés de Chine où ils étaient en visite officielle, Abdel ’Aziz al-Khayyer, Iyas A’yash et Maher Tahhan ont été « kidnappés » par les redoutables services de renseignements de l’Armée de l’Air. Il leur était reproché d’avoir évoqué à l’étranger une possible « transition politique » en Syrie. Un an plus tard, et en dépit des troubles suscités par ces arrestations à Qardaha, fief des familles Al-Assad… et al-Khayyer, aucune nouvelle des intéressés ne permet de connaître leur sort. Quelque temps plus tard, le Dr. Adnan Wahbeh, membre-fondateur de la Coordination nationale, a été assassiné pour avoir soigné des manifestants. Un autre de ses membres, Ghazi Ghannam, a été enlevé. Plus récemment, Adnan al-Dibs, Youssef Abdelki et Tawfiq Omran ont été arrêtés à Tartous pour avoir signé une pétition. Seuls les deux derniers ont été relâchés après un séjour éprouvant dans les geôles des moukhabarat…

Si le régime rejette absolument la Coalition nationale et méprise ou ignore la Coordination nationale, c’est pour mieux mettre en valeur les « opposants » avec lesquels il ne verrait aucun inconvénient à discuter : les membres de la Coalition des Forces de Changement pacifique. Fondée le 2 mai 2012, cette coalition réunit le Parti de la Volonté populaire de Qadri Jamil, l’aile dissidente du Parti syrien national social dirigée par Ali Haydar, le Troisième Courant pour la Syrie de Mazen Maghrabiya, le Courant de la Voix du Changement pacifique de Fateh Jamous, le Rassemblement marxiste démocratique en Syrie de Nayef Salloum, le Courant de l’Action nationale et les Comités pour la Paix civile de Deir az-Zor, Qnaynes et ’Amouda. Ces formations font partie de la dernière génération des partis politiques syriens. Ils sont nés de « l’ouverture » arrachée à Bachar al-Assad par le mouvement révolutionnaire à ses débuts. Mais leur légalisation, via le décret sur le multipartisme du 24 juillet 2011, ne fait d’eux qu’une « opposition officielle » au régime syrien, puisque leur existence doit être validée… par Ali Mamlouk, en sa qualité de chef du Bureau de la Sécurité nationale.

L’une des plus en vue de ces formations, le Parti de la Volonté populaire, milite ainsi pour « un changement dans le régime […] sous le leadership du Président ». Son secrétaire général, Qadri Jamil, est un militant communiste de longue date qui a su profiter de la révolution. Il s’est imposé sur le devant de la scène en participant au comité d’amendement de la Constitution. Aux élections législatives qui ont suivi le référendum constitutionnel, il a uni son parti à celui d’Ali Haydar pour former le Front populaire pour le Changement et la Libération. Déçu par des résultats très en deçà de ses attentes, il a dénoncé – à juste titre… – un scrutin « truqué et manipulé » et appelé à la dissolution du Parlement. Il s’est finalement contenté d’un lot de consolation, acceptant dans le nouveau gouvernement constitué le 23 juin 2012 un poste beaucoup moins prestigieux que celui qu’on lui avait fait miroiter pour apaiser son courroux : 4e vice-premier ministre, en charge des Affaires économiques et ministre du Commerce intérieur et de la Protection des Consommateurs. Bien que le gouvernement en question ait été présenté comme un gouvernement d’union nationale, puisqu’il ouvrait ses portes pour la première fois depuis 50 ans à des représentants de partis politiques n’appartenant ni au Baath, ni au Front national progressiste, il est impossible de voir dans sa nomination un signe d’ouverture politique du régime. Qadri Jamil n’a jamais appelé au départ de Bachar Al-Assad, et, lorsqu’en août 2012 il a eu le malheur de déclarer que des négociations entre le régime et l’opposition pourraient conduire à un changement, il a immédiatement été remis à sa place. Il ne joue qu’un rôle de façade au sein de l’équipe dirigeante actuelle, dont la liberté de décision et de manœuvre par rapport aux services de sécurité reste insignifiante. En raison de ses relations de longue date avec la Russie, il sert d’intermédiaire avec Moscou où il s’est rendu à de multiples reprises pour négocier des livraisons de carburants, de gaz, mais aussi l’approvisionnement de la Banque centrale en devises et la mise en place d’un prêt. Bref, il joue les utilités et sert au gouvernement de vitrine démocratique, assumant des responsabilités qui, compte-tenu de la dégradation constante de la situation économique, en feront en temps opportun un excellent bouc émissaire.

La situation d’Ali Haydar n’est guère différente. Camarade d’université de Bachar Al-Assad, il a été nommé dans le même gouvernement que Qadri Jamil au poste de Ministre de la Réconciliation. Comme celui des Affaires économiques, ce poste s’apparente à un siège éjectable. Celui qui l’occupera au moment du bilan devra faire ses valises à ses risques et périls… Ali Haydar a toutefois été plus difficile à accrocher au tableau de chasse du gouvernement que son allié. L’assassinat de son fils, Ismaïl Haydar, tué le 2 mai 2012 par des « inconnus », y a été pour beaucoup. Le régime a fait porter la responsabilité de ce meurtre à « l’opposition », mais le positionnement du jeune homme laisse peu de place au doute : fervent militant de la révolution, il avait participé à de nombreuses manifestations à Damas même, au cours desquelles il n’avait jamais dissimulé ses idées. A ce jour, le processus de réconciliation piloté depuis plus d’un an par Ali Haydar n’a produit aucun effet notable. Il ne peut mettre en avant que la libération de quelques dizaines de prisonniers injustement détenus dans les geôles du régime, et l’obtention de quelques « trêves » mineures. Il a récemment montré comment il comprenait son rôle et manifestait son « opposition » au régime en rencontrant Ali Kayali, chef de la « Résistance syrienne », un groupe sectaire proche du régime basé dans la région côtière, dont l’implication est suspectée dans les massacres de civils commis en juillet 2013 à Banias et al-Bayda. A en juger au meurtre de sept membres du comité local de réconciliation de Homs, exécutés de sang-froid à la mi-juillet par des chabbiha parce qu’ils étaient sunnites, le régime lui-même n’accorde guère d’intérêt à une quelconque réconciliation.

Chefs de partis « indépendants », Ali Haydar et Qadri Jamil incarnent donc la seule « opposition » avec laquelle le régime pourrait accepter de discuter, certain qu’avec ce genre d’interlocuteurs, ni son autorité, ni sa pérennité ne seront contestées.

Alors que les Russes imputent aux Européens et aux Américains les réticences de la Coalition nationale à se rendre à Genève, ils se refusent jusqu’à présent à exercer la moindre pression sur Bachar Al-Assad pour qu’il accepte les concessions indispensables à l’ouverture politique espérée. Dans ces conditions, si elles ont lieu, les négociations de Genève n’aboutiront nullement à une solution. Elles permettront au mieux au régime de gagner du temps.

Frantz Glasman


 

 

* Blog du Monde, 16 octobre 2013 : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/1…

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