Au Maroc, la double peine des victimes du microcrédit Anna Ravix ( Lberation )

Reportage A Ouarzazate, une association soutenant des femmes qui ont contracté des prêts à des taux exorbitants est poursuivie pour «escroquerie» et «injure».

 

«Au départ, on pensait qu’ils étaient là pour nous aider.» Jamila, la cinquantaine, en habits traditionnels, se souvient des agents des organismes de microcrédit, Al-Amana et Al-Baraka, venus proposer leurs services dans les villages autour de Ouarzazate, au Maroc. «Ils nous disaient qu’ils allaient prendre un petit bénéfice, mais que le plus grand bénéfice serait pour nous.» Au finale, le remboursement représentera près de trois fois la somme empruntée…

 

Alors que s’ouvre aujourd’hui le procès en appel des défenseurs des victimes du microcrédit – contre qui la justice s’est retournée -, l’histoire de Jamila est symptomatique des dérives de ce système de prêts au Maroc.

 

En 1999, Jamila est l’une des premières à leur emprunter de l’argent. Une centaine d’euros pour commencer. «Je n’ai pas compris ce que je signais. Ils ne m’ont rien expliqué, et moi je n’ai pas posé de question. La seule chose qui m’intéressait, c’était de récupérer l’argent pour monter mon affaire de tissage.» Pour un emprunt de 100 euros sur huit mois, elle rembourse 18 euros tous les quinze jours : 288 euros au total, soit un taux d’intérêt de près de 190%…

 

Ordonnances. A Ouarzazate, Amina Morad, la cinquantaine, coordonne l’association des victimes du microcrédit de la ville. Dans une maison aux murs d’argile, elle rassemble une trentaine de femmes. Plusieurs sont venues avec des sacs plastiques remplis de papiers en vrac, où les contrats de prêts se mélangent aux ordonnances. La plupart ne savent ni lire ni écrire. «J’ai signé, mais je ne sais même pas lire mon nom», explique Aisha, berbère édentée d’une cinquantaine d’années, emmitouflée dans un pyjama en laine polaire. Depuis dix ans, elle enchaîne les crédits. «Je voulais vendre des tissus chez moi, c’est ce que j’ai expliqué aux agents de l’association.» Elle emprunte 100 euros, qu’elle rembourse sur neuf mois, à raison de 18 par mois, soit au total 162 euros. Plus de 62% de taux d’intérêt. «On me disait combien je devais payer, et je donnais l’argent. Mais je ne gagnais pas assez pour rembourser. J’ai dû donner des objets personnels, mon bracelet, et la chaîne en or de ma fille.»

 

Pour réussir à payer l’emprunt, elle enchaîne les microcrédits : 200, 300, 500, puis 1 000 euros, auprès d’Al-Amana, Al-Baraka, Inmaa et Ardi : presque tous les organismes de microcrédit marocains lui ont prêté de l’argent. «Dans 2 à 5% des cas, il n’y a eu aucune vérification, et des clients ont emprunté pour rembourser d’autres prêts, comme si c’était des projets économiques, reconnaît l’ancien président de Al-Amana, Fouad Abdelmoumni. Dans la même proportion, il y a eu de vraies success stories, que les associations mettent en avant. Entre les deux, la grande majorité des emprunteurs connaissent une légère amélioration de leurs conditions de vie. Mais ça ne révolutionne pas leur existence. Et surtout, ça ne résout pas les problèmes sur lesquels les Etats ont démissionné.»

 

Les taux d’intérêt exorbitants, proches de l’usure, qui plombent le budget des villageoises ? Fouad Abdelmoumni assure qu’Al-Amana n’a jamais pratiqué des taux de 100% : «Ils ont pu monter à 50%. Mais je prends aussi en compte la réalité économique, et souvent, elle est telle que ces gens n’ont pas d’autres solutions.» Et d’avancer les frais de fonctionnement : «Nos employés, nos locaux… il faut couvrir les frais de l’association. Toute la crédibilité de la microfinance repose sur sa capacité à vérifier la solvabilité des emprunteurs, la solidité de leur projet.» Ces coûts ne sont-ils pas assurés par des aides internationales ? «Elles ont servi au lancement des associations, mais pas au fonctionnement. Le microcrédit a connu cet engouement mondial parce qu’il faisait la promesse de fonctionner sur un modèle économique autonome et soutenable», explique Abdelmoumni. Par ailleurs, si la loi marocaine impose de nombreuses conditions aux organismes, «aucune loi ne fixe un taux plafond. Chacun détermine le taux qu’il veut.»

 

 

 

«Objectifs».«Ce secteur est pourri, explique Rachid, ex-cadre d’une grande association de microcrédit marocaine. Au siège, nous n’avons pas accès aux dossiers, donc sur le terrain, les agents font ce qu’ils veulent.» Et d’expliquer que ces derniers «sont commissionnés sur le nombre de crédits qu’ils vendent, et subissent la pression des objectifs». Rachid dénonce aussi un conflit d’intérêt : «Les agents qui proposent des crédits sont aussi en charge du recouvrement. Ils se retrouvent à aller chez les gens et à tenter, illégalement, de saisir leurs biens.»

 

Depuis deux ans, Amina Morad et Nasser Ismaini rassemblent ces histoires. Ils ont déjà convaincu plus de 4 600 Marocains d’arrêter de rembourser leurs prêts. Fin 2012, ils portent plainte contre quatre associations de microcrédit. Mais se retrouvent finalement accusés à leur tour, pour «escroquerie»,«menaces» et «insulte»… Des plaintes émanant de quatre inconnus. Le procès est reporté quinze  fois et, le 25 avril, Amina et Nasser sont acquittés pour l’«escroquerie» et les «menaces», mais condamnés à 400 euros d’amende pour «insulte» contre les associations de microcrédit. Insatisfait, le procureur général fait appel de l’acquittement. Amina et Nasser se retrouvent donc aujourd’hui rejugés à la cour d’appel de Ouarzazate pour les mêmes chefs d’inculpation. «C’est devenu un procès politique. Le procureur nous reproche d’avoir troublé l’ordre public et de ruiner l’économie marocaine !» explique Nasser. Le 22 octobre, le procureur avait réclamé cinq ans de prison pour les deux défenseurs des victimes du microcrédit.

 

 

 

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