« Nous allons poursuivre notre lutte, pendant des années s’il le faut, jusqu’à l’adoption d’une loi digne des ouvriers » ABBAS Kamal, ATTA May

Militant ouvrier et coordinateur du Centre de services pour les syndicats et les ouvriers, Kamal Abbas reste sceptique malgré la nomination d’un « camarade de lutte » à la tête du ministère de la Main-d’œuvre. Interview.

 


Al-ahram hebdo : Le choix de l’activiste du mouvement ouvrier et président de la Fédération des syndicats indépendants d’Egypte, Kamal Abou-Aïta, pour le portefeuille de la Main-d’œuvre dans le gouvernement de transition a été une bonne nouvelle pour les ouvriers. Est-ce que vous partagez cet optimisme ?
Kamal Abbas : Le choix d’Abou-Aïta est positif dans la mesure où il peut donner un élan à la lutte ouvrière. Le fait qu’on a choisi un cadre ouvrier et pas un technocrate pour ce portefeuille est dû à la pression et à l’activisme des ouvriers. Abou-Aïta a dédié sa vie à la cause des ouvriers, à leurs revendications et aux libertés syndicales. Lors de la révolution du 25 janvier 2011, il était à l’avant-garde des manifestations, revendiquant « le pain, la liberté, la justice sociale ». C’est pourquoi nous avons confiance en lui et en sa capacité d’aider les ouvriers à améliorer leurs conditions de vie. Il a même recruté dans son équipe de jeunes gens avertis et dignes de confiance. Mais c’est le ministre qu’on tient pour responsable, et s’il échoue dans sa mission, nous serons ses premiers opposants.
Pensez-vous que l’équipe ministérielle dans son ensemble l’aide dans la réalisation des revendications ouvrières ?
— C’est là où réside le problème. Malheureusement, je ne le pense pas. Le premier ministre, Hazem Al-Beblawi, le ministre de la Coopération internationale, Ziad Bahaeddine, et celui des Finances, Ahmad Galal, sont tous des économistes appartenant à l’école néo-libérale qui nous accompagne depuis les années Moubarak. Les conditions de travail et les droits des ouvriers ne sont pas des priorités pour les adeptes de cette école qui s’intéressent surtout aux investissements et aux hommes d’affaires. Ils sont les bons élèves de la Banque mondiale et des institutions de Bretton Woods, qui se désintéressent de tout ce qui est subvention ou justice sociale. Cette discorde est déjà apparue durant les années passées. Ainsi, au moment où Abou-Aïta a promis aux ouvriers la mise en œuvre d’un salaire minimum et maximum, le ministre des Finances a réagi quelques jours après, affirmant que l’instauration d’un salaire minimum exigeait des ressources qui ne sont pas disponibles. Il a interprété les promesses d’Abou-Aïta en expliquant que chaque ministre essaye de faire avancer les dossiers dont il est responsable, mais qu’après tout, la prise de décision exige une vision commune des ministres du groupe économique. Curieusement, le ministre des Finances n’a pas mentionné dans son discours le salaire maximum, dont le plafonnement serait susceptible d’assurer les ressources nécessaires pour garantir un salaire minimum.
Mais Ahmad Galal a aussi affirmé que la justice sociale n’est pas uniquement assurée par le salaire minimum, mais aussi par le développement des secteurs de la santé, de l’enseignement, etc. et par le maintien des subventions …
— Mais s’il se plaint déjà du manque de ressources, comment en trouvera-t-il pour faire tout cela ? Surtout qu’il a déclaré que les tranches d’impôts ne subiraient aucun changement, que ce soit pour les entreprises ou pour les individus, parce que selon lui, leur modification nuirait à l’économie. Mais la vérité est que sans réforme fiscale, rien ne changera. Il faut réduire les impôts imposés aux fonctionnaires qui ne disposent que de leur salaire, et les augmenter progressivement dans le cas des investisseurs et des hommes d’affaires. Il faut aussi lutter contre la fraude fiscale qui fait perdre des milliards à l’Etat. Il faut de même cibler la subvention de l’énergie à l’avantage des plus pauvres. C’est en faisant tout cela qu’on augmentera nos ressources au lieu d’accourir au FMI. Mais le ministre de la Planification, Achraf Al-Arabi, nous rassure que le gouvernement n’a aucune intention d’annuler le prêt du FMI, comme si c’était une fatalité !
Qu’en est-il de l’adoption de la « loi des libertés syndicales » qui devra reconnaître les syndicats indépendants ?
— Il n’est pas possible de faire adopter cette loi sous l’équipe ministérielle actuelle, et sous la Fédération (officielle) des syndicats ouvriers qui est toujours sous l’emprise des hommes de Moubarak, qui ressemblent plus à une mafia qu’à autre chose.
Dès sa nomination, Abou-Aïta a essayé de faire adopter cette loi, mais la Fédération a insisté sur le fait qu’il fait attendre l’élection d’un Parlement. Cet ajournement est-il dans l’intérêt des ouvriers ?
— Bien sûr que non. Je crois même que la Fédération a préféré attendre le prochain Parlement dans l’espoir d’y retrouver les hommes de l’ancien régime. Ce sont eux qui possèdent l’argent et ils demeurent populaires dans leurs gouvernorats respectifs et qui se retrouveront lors des prochaines élections face à une opposition qui fait ses premiers pas. Si tel est le cas, la loi ne risque pas de sortir sous une forme satisfaisante, parce que la loi que nous voulons est celle qui garantit les droits des ouvriers.
Et pourquoi ne pas s’organiser pour disputer les prochaines élections de la Fédération ?
— La vraie solution réside dans la loi. Ce que nous voulons c’est que le conseil d’administration de la Fédération soit élu de l’ensemble des ouvriers, syndiqués ou non, et que les ressources de la Fédération appartiennent à ces derniers. C’est la loi qui pourra offrir de telles garanties contre l’hégémonie de la Fédération. Sinon, n’importe quelle future fédération pourra agir d’une manière dictatoriale.
Et jusqu’à ce qu’une telle loi voie le jour, qu’entendez-vous faire ?
— Nous allons poursuivre notre lutte, pendant des années s’il le faut, jusqu’à l’adoption d’une loi digne des ouvriers. Nous allons continuer à faire pression pour la réintégration des ouvriers qui ont été licenciés parce qu’ils ont participé à une grève ou suite à la privatisation de leur entreprise. Les ouvriers n’ont pas l’intention de baisser les bras.

La longue lutte pour l’indépendance des travailleurs
La Fédération officielle des syndicats, un organisme dominé par le gouvernement depuis sa création en 1957, est utilisée avant tout pour garantir la loyauté des ouvriers au régime politique.
En l’absence d’un organisme crédible qui représente la main-d’œuvre, les travailleurs s’étaient organisés en mouvements et réseaux indépendants, pour protester régulièrement contre les difficultés de la vie quotidienne et les conditions de travail épouvantables. Leur révolte a commencé à se faire sentir depuis 2004, des années avant celle qui a entraîné la chute du président Hosni Moubarak.
Le premier syndicat indépendant en Egypte, celui des collecteurs d’impôts fonciers, a vu le jour en 2008, avec l’aide notable de l’actuel ministre de la Main-d’œuvre, Kamal Abou-Aïta. En mars 2011, l’ancien ministre de la Main-d’œuvre, Ahmad Al-Borai, a publié la « déclaration des libertés syndicales », qui a donné vie à la création de syndicats indépendants en Egypte. Depuis, les travailleurs ont formé des centaines de syndicats indépendants. Mais les employeurs n’ont jamais reconnu la validité de la déclaration de 2011 en dépit d’une décision du Conseil d’Etat en 2012. En 2013, la Fédération des syndicats indépendants d’Egypte a été créée, avec le même Kamal Abou-Aïta en tête.
Mais beaucoup d’ouvriers n’ont pas adhéré aux nouveaux syndicats indépendants de peur de représailles, étant donné que la Fédération officielle, qui leur prélève des cotisations obligatoires, a le monopole sur la dispense des privilèges et les services sociaux et médicaux. Alors que la nouvelle loi syndicale nécessaire pour officialiser la liberté d’association et pallier ces vices administratifs se fait toujours attendre.
May Atta, 07-08-2013

 

* Publié sous le titre « Il faut réduire les impôts imposés aux fonctionnaires » : http://hebdo.ahram.org.eg/News/3375.aspx

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