La Polit-Revue : Autopsie d’un dialogue mort-né

Politics › Dec 8, 13 › 2 comments
       
 
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En Tunisie comme ailleurs, les politiciens aiment à dire que nous vivons dans l’ère du post-idéologique. Pourtant, à y regarder de plus près, c’est bien l’idéologie qui a eu raison du dialogue national, avec un retour à la raison forcé de l’extrême gauche. C’est aussi l’idéologie qui, durant cette même semaine écoulée, permet au pourtant maladroit Livre Noir de devenir un révélateur d’éradicateurs de l’islam politique, à travers les réactions les plus hystériques que le livre de la présidence a pu provoquer.
4 décembre 2013, alors qu’un pays tout entier retient son souffle, suspendu aux conclusions du quartet sur l’issue du dialogue national, les Tunisiens n’ont droit qu’à une déclaration absconse et confuse. Contraint de reconnaître l’échec du dialogue, Housine Abbassi accorde malgré tout un ultime délai dont la durée arbitraire, 10 jours, restera l’une des énigmes d’un feuilleton qui n’a que trop duré.
La gauche face à une candidature de l’absurde
« Derrière chaque grande fortune il y a un grand crime. » Balzac
Voilà 1 mois qu’il n’y a plus eu de pourparlers directs entre les adversaires politiques au sujet du choix d’un Premier ministre. La nonchalance avec laquelle les 3 principaux partis ont tour à tour annoncé cet échec renforce la thèse d’une mauvaise volonté sciemment entretenue afin d’aboutir, à terme, à une cohabitation qui satisferait les appétits de pouvoir des faux dialogueurs, vrais intéressés.
Pourtant, ce ne sont pas les efforts de lobbying qui ont manqué, à Montplaisir, où ont défilé cette semaine les principaux soutiens de Jelloul Ayed : l’Alliance Démocratique et Afek Tounes.
Une interrogation s’impose à la lecture du CV de ce défenseur invétéré du néolibéralisme : pourquoi le Front Populaire ne motive-t-il pas son rejet de la candidature de Jelloul Ayed par la plus évidente des raisons, celle que l’on est en droit d’attendre d’une gauche porteuse des idéaux de la révolution : l’incompatibilité de cet homme du secteur bancaire avec les demandes de justice sociale brandies depuis la révolution de la dignité ?
La réponse se trouve notamment dans l’une des déclarations de Zied Lakhdhar où le leader du Watad se justifiait une nouvelle fois de l’alliance de son parti avec Nidaa Tounes : « Nous estimons que depuis les élections du 23 octobre et l’avènement d’Ennahdha au pouvoir, deux projets de société s’affrontent : le projet d’un Etat civil moderne et celui d’un Etat religieux réactionnaire.
Même si l’on tient compte de l’émotion suscitée par les assassinats politiques dont elle a été victime, en réduisant l’enjeu de l’étape à cette obsession du combat sociétal au détriment total des enjeux sociaux, la gauche radicale est aujourd’hui rattrapée par un choix compromettant qu’avait refusé de faire Chokri Belaïd en son temps : la préservation du « mode de vie » au prix de l’alliance avec d’anciennes forces droitières.
Signé par le Front du salut national mais concocté au siège du Parti des Travailleurs, l’incendiaire communiqué du 4 décembre, étonnant par sa soudaine audace, tente de contourner cette divergence idéologique fondamentale devenue trop visible, en faisant simplement mention de « soupçons d’affaire de corruption » qui pèseraient sur Jelloul Ayed, sans le nommer.
Ce profond malaise, talon d’Achille de l’opposition, il y a lieu de penser que le bureau politique d’Ennahdha en est conscient, tout comme il est conscient qu’un adoubement de Jelloul Ayed par l’UGTT eût été surréaliste.
Se contentant de temporiser jusqu’à ce qu’éclatent au grand jour les dissensions d’un front fragile, Ennahdha avait un boulevard pour accuser le Front Populaire d’être l’unique responsable de l’échec des négociations sur un candidat proposé par la droite, toléré, prétend-on, par la droite religieuse.
On ne saura probablement jamais en effet si Ennahdha s’est accommodée de Jelloul Ayed comme homme potentiel du sauvetage économique et financier fort de son carnet d’adresses, ou si le tout était une manœuvre discursive finement jouée.
Mais lorsque le porte-parole Zied Ladhari accule le Front Populaire jeudi, on comprend que la tentation du bouc émissaire était trop grande. Il faut dire que le parti de Hamma Hammami s’était mis dans une position difficilement défendable, en s’affichant, coalition oblige, à la même table que les milliardaires Elloumi, entre autres mécènes de Nidaa Tounes.
La présence remarquée de Hammami à Sousse le 7 décembre pour les très courtisées Journées de l’Entreprise vient brouiller un peu plus encore l’identité d’une gauche radicale qui mange à tous les râteliers.

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Livre Noir, les répliques d’un mini séisme
Publié selon Adnène Mansar après de longs mois de réflexion, le Livre Noir des ex propagandistes n’en demeure pas moins un aveu d’impuissance : les dysfonctionnements et divergences de vue au sein de la troïka ont fait de la justice transitionnelle la grande absente de la transition.
Que cette forme de justice transitionnelle parallèle, cathartique, s’attèle d’abord au secteur des médias reste compréhensible : en un sens, les journalistes en question s’étaient rendus doublement coupables de corruption par le régime et d’enfreinte à l’éthique journalistique.
Malgré le goût d’inachevé laissé par l’ouvrage, l’une de ses retombées immédiates et prévisibles fut la valse des lettres ouvertes de certaines personnalités qui y figurent, en guise de réponse, à l’image de Mzeri Haddad, Olfa Youssef, ou encore Ridha el Kéfi, piqués au vif.
A en croire la défense des uns et des autres, tous auraient été des « résistants discrets », « réformateurs de l’intérieur », un statut somme toute assez commode, puisqu’il s’agissait en l’occurrence d’avoir un pied dans la « contestation douce », l’autre dans la collaboration.
Ironie du sort, la violence verbale de ces tribunes défensives accrédite le postulat du livre, leurs auteurs employant invariablement un même vocabulaire de l’arrogance (« tartour », « fou », « minable », etc.), renvoyant dos à dos le bénalisme et les institutions issues de la révolution.
Là encore l’essentialisme sous forme de procès d’intention, concluant à l’impossibilité d’une démocratisation de l’islam politique, conduit au révisionnisme et au dénigrement des évènements de la révolution et du scrutin qui allait suivre.
Dans une interview accordée vendredi à Olivier Ravanello, Moncef Marzouki avoue avoir « sous-estimé la férocité de la contre-révolution ». La banalisation de la nostalgie est l’un des principaux facteurs de l’échec du dialogue national, en ce qu’elle a créé un climat propice au « coup d’Etat acceptable » par une partie de la population.
Sentant le vent tourner, quel que soit le contenu de l’annonce du quartet le 14 décembre, les Ligues de protection de la révolution préparent activement la journée du 17 décembre qui devrait voir la naissance lors d’une « Kasbah 4 » d’un front élargi, à coloration religieuse, regroupant tous les partis et ONG radicaux-révolutionnaires.
Restée relativement contenue depuis le 14 janvier 2011, la violence politique est plus que jamais en passe de marquer l’an 3 post-révolution

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