La douleur, le désespoir, l’envie, la rage et la révolte

Jonathan Neale 

Cet article avait été écrit à l’origine pour la Socialist Review, qui ne l’a pas publié. C’est une tentative de dire quelque chose à propos d’un débat dans la gauche britannique : le néo-libéralisme a-t-il changé la classe ouvrière de telle sorte que les luttes seraient devenue plus faibles. Je défends dans ce texte le point de vue selon lequel le néo-libéralisme nous a transformés de telle sorte que la lutte est à la fois plus difficile, plus facile et différente et plus explosive.

Quelque chose ne tourne pas rond

Depuis 2 ans, j’ai mené une expérience en Angleterre et aux États-Unis. Je dis aux gens : « Beaucoup de gens croient qu’il y a quelque chose qui ne va pas du tout dans ce pays-il faudrait résoudre le problème -personne ne s’en charge- et personne ne me représente dans la vie publique. »

Presque tout le monde acquiesce et dit : « Oui. Pareil pour moi. Je pense la même chose. »

Chaque fois que je rencontre du monde ces temps-ci, que ce soit au café, lors d’un repas, d’une réunion de famille, la conversation tourne autour de la question : qu’est-ce qu’on peut faire ?

C’est au fond une conversation sur le fait d’appartenir à une classe sociale, même si les gens ne le formulent pas comme ça.

Rappelons-nous ce qu’appartenir à une classe signifie : une classe est une relation. Un travailleur c’est quelqu’un qui bosse sous les ordres d’un chef. La classe ouvrière c’est l’ensemble des personnes qui travaillent sous les ordres d’un chef.

Certains disent que la classe ouvrière a changé, et qu’elle compte moins maintenant. C’est faux. On nous a bombardés chaque jour pendant des années avec des images des inégalités de classe. Les inégalités ont grandi dans presque tous les pays dans le monde. Le pouvoir des patrons a augmenté sur presque tous les lieux de travail. Il y a une épidémie de harcèlement de plus ou moins basse intensité. Tout le monde a une histoire à raconter à propos d’un chef qui a d’une manière ou d’une autre piétiné sa dignité ou des valeurs de base.

Les inégalités s’accroissent au plein cœur de nos vies. Toute augmentation des inégalités est aussi une attaque contre certains travailleurs. Une bibliothèque qui ferme, par exemple, est aussi une attaque contre les bibliothécaires. Et le langage et les valeurs du marché sont partout.

Les gens sont donc pleins de douleur, de colère et d’envie. Ce n’est pas seulement qu’ils détestent la droite/les Tories. (Certains les détestent, d’autres non.) C’est plus profond que ça. Ils sont désespérés et se sentent piégés.

Que s’est-il passé ? Que pouvons-nous faire ?

 

Comment on en est arrivé là

Notre mouvement syndical en Angleterre était auparavant vraiment correct et profondément réformiste. De 1939 à 1975 nos grands-parents ont construit divers réseaux de militants de base. Au cœur de ces réseaux, il y avait les délégués syndicaux locaux, les grèves courtes et une lutte permanente pour le contrôle sur les conditions de travail. C’était vrai pour les mineurs, les travailleurs de l’auto, les dockers, les nettoyeurs des hôpitaux et les travailleurs sociaux.

Les délégués syndicaux locaux, les dirigeants syndicaux et les travailleurs essayaient tous d’obtenir une plus grosse part d’une économie elle-même en croissance. La vie des gens s’améliorait. Les travailleurs gagnaient en confiance. Les militants ont commencé à croire que la confiance était cruciale – chaque petite victoire pouvait mener à la suivante.

 

De sérieux problèmes

Et puis le capitalisme s’est retrouvé dans le pétrin. Les capitalistes en Grande-Bretagne et partout lancèrent ce que nous appelons maintenant le néolibéralisme. C’était une tentative de redresser les profits en diminuant la part des travailleurs dans le revenu national. Cela signifiait contenir les salaires, les aides sociales, les retraites et les services publics, chercher à briser les syndicats et augmenter les inégalités.

Le néolibéralisme n’était pas un simple gadget pour les puissants. C’était critique de leur point de vue pour faire fonctionner le capitalisme, car celui-ci est fondé sur la concurrence. Les entreprises qui ne font pas de profits meurent. Si elles ne font pas assez de profits, les corporations meurent.

 

Mais le néolibéralisme n’a pas marché. Depuis 2008 nous sommes tous piégés dans une longue crise économique, avec des profits bas et un haut taux de chômage. La réaction des capitalistes a été l’austérité. Ça n’a pas marché non plus.

Mais après 1970 de notre côté à nous, les travailleurs, nous avons aussi commencé à avoir des problèmes. Le premier problème a été l’effondrement du « communisme » en 1989. L’Union Soviétique était socialiste de la même manière que les chats sont des souris et de la même manière que l’amour peut être identifié à la haine. Mais dans le Labour Party même, beaucoup pensaient que d’une manière ou d’une autre la Russie était une alternative au capitalisme. Quand l’URSS est tombée, presque tout le monde a accepté l’idée que le communisme n’avait pas marché et n’était pas réalisable.

Notre deuxième problème, c’était les partis socio-démocrates modérés, comme le Labour en Angleterre, qui se sont mis à partir en sucette. Dans les années 40, ils s’étaient concentrés sur l’idée d’améliorer les choses en cherchant à obtenir une plus grosse part du gâteau pour les travailleurs, et c’était un gâteau qui grossissait. Cela a marché pendant un temps. Mais quand le gâteau a commencé à mal tourner, ils ont juste géré le système de telle sorte que le capitalisme puisse survivre. Cela les a amenés à attaquer les choses qui étaient importantes pour leur électorat. Beaucoup de gens continuent à voter pour le Labour, par tradition familiale, parce qu’ils ne sont pas de droite. Mais ils ont perdu la foi en une alternative socialiste.

La vision d’une alternative est morte. Alors que le capitalisme est dans le pétrin, avoir une alternative est devenu important. Quand les choses s’amélioraient, notre camp n’avait pas besoin d’une alternative. Nous voulions juste notre part.

La crise économique prolongée et la mort de l’idée d’alternative posent un problème aigu pour la « direction » de la classe ouvrière. À un niveau, cela se traduit par la politique de freinage et d’entrave aux luttes des directions syndicales. Mais le problème est plus profond.

Cette explication seule ne permet pas de résoudre le problème posé par la crise économique prolongée. Quand le patronat ou le gouvernement ou le Labour Party disaient il faut faire des sacrifices, la plupart des dirigeants syndicaux et des militants protestaient. Mais ils n’avaient pas de vision d’une alternative.

La défaite menait à la défaite. Cela ne veut pas dire qu’il est plus difficile de gagner une grève de nos jours. Les patrons peuvent bien avoir envie de serrer la vis mais ils ont aussi besoin des flux d’argent qui proviennent de notre travail. La production « juste-à-temps » et les réseaux de distribution internationaux impliquent que les grèves dans l’industrie font très mal, et plus vite qu’avant. L’austérité implique que n’importe quelle grève dans le secteur public est un baril de poudre pour les gouvernements.

Cela ne veut pas dire non plus que les gens ne veulent pas faire grève. Lorsqu’il y a un vote-référendum pour une grève, les votes sont en faveur de la grève beaucoup plus largement que pendant les années 70, qui furent une période marquée par les luttes.

Mais les défaites ont démoralisé nos dirigeants. Et on ne peut revenir en arrière. Le mouvement ouvrier que nous avions il y a 40 ans s’appuyait sur un capitalisme en extension et sur le plein emploi. Quand nous nous demandons comment se sortir de cette situation, les meilleurs exemples ne sont pas les rank and file movements des années 70 ou le Minority Movement des années 20. Il est important aujourd’hui de regarder du côté de la Grèce, ou Marikana en Afrique du Sud, les enseignants de Chicago, ou les travailleurs du textile en Égypte. Des gens qui se confrontent aux mêmes problèmes que nous.

De plus, nous devons néanmoins retenir une leçon de la vieille tradition de nos mouvements de base. Les dirigeants syndicaux négocient dans un entre-deux entre travailleurs et employeurs. Ils vivent et travaillent dans cet espace intermédiaire. Donc parfois ils appellent à la grève et parfois ils trahissent. Ce qui fait pencher la balance d’un côté ou de l’autre c’est le côté d’où la pression est la plus forte. La pression la plus forte que nous pouvons exercer par le bas revient à faire tout ce qui pourrait amener les dirigeants à croire que la grève pourrait échapper a leur contrôle. Mais en même temps, quand une lutte menace le système, ils n’en deviendront que plus profondément conservateurs.

 

L’envie et la révolte

Tout cela sonne très sombre. Ça l’est. Mais il y a un autre versant à cette sombre réalité.

Toute cette douleur, cette rage, ce désespoir et cette envie ne sont pas la propriété de la gauche radicale. Ces sentiments sont partout. Et c’est pour cela qu’il y a une envie collective de solutions, et de révolte. Presque tout le monde attend que quelqu’un d’autre se mette à  se battre pour de bon.

Si quelqu’un se met à se battre pour de bon – et on ne parle pas seulement d’une grève de 24h ou d’une manifestation de 10 000 personnes, mais quelque chose où tout le monde sent que c’est du sérieux, avec de vrais gens- alors tout le monde le verra.

Des grèves reconductibles majoritaires de petits volumes et/ou de petites occupations peuvent devenir d’énormes défis pour le système, précisément parce que tant de gens sont désespérés et parce que le système est dans une telle crise.

Les dirigeants syndicaux le savent, et pas seulement les dirigeants au niveau national. On parle là d’une génération qui est devenue adulte pendant la période où le syndicalisme obtenait des réformes et qui ont ensuite vécu des décennies de défaites. Ils ne croient plus, ils n’imaginent plus une alternative. Mais ils peuvent facilement visualiser ce que voudrait dire une nouvelle défaite. C’est pour ça qu’ils se ruent au compromis.

Les gens ordinaires ont aussi profondément peur de la révolte. C’est à ça que servent toutes les caméras – nous faire peur. C’est à ça que sert la Syrie aujourd’hui – à nous terrifier sur les conséquences de la révolte. Les gens ont à la fois envie et peur de la révolte.

Ces sentiments contradictoires qui font rage à l’intérieur de millions et de millions de gens : cela signifie que la lutte peut libérer énormément d’énergie. C’est pourquoi nous voyons la révolte des places partout dans le monde. Les gens veulent se battre et ont trop peur pour se battre au boulot. Donc ils occupent la place Gezi et des places partout en Turquie.

Mais pas leurs lieux de travail. Et le travail est le lieu de la corvée quotidienne et de toutes les petites humiliations, où le contrôle et l’exploitation sont réellement ressentis. Le travail est le lieu où les relations de classe se construisent.

Il y a eu des grèves d’une journée et même de 2 jours en Turquie. Mais si les travailleurs avaient occupé 10 entreprises à Istanbul, il y aurait eu un millier d’occupations à travers la Turquie.

 

Ce que nous pouvons faire

Que pouvons-nous donc faire ? Qu’est-ce qu’un parti révolutionnaire peut faire ? Qu’est-ce qu’un réseau de militants peut faire ? Ou disons-le autrement : qu’est-ce que vous et moi et les gens comme nous pouvons faire ?

Une question que tout le monde se pose : quand le combat commencera-t-il ? Personne ne le sait. Peut-être que ce sera les fonctionnaires. Peut-être les salariés des fast-foods, des occupations de centres commerciaux, ou des centres d’appel. Peut-être que ce sera les profs de fac. Personne n’est en mesure de le savoir.

Une fois que la confrontation décisive aura commencé, apparaîtrons alors comme évidentes aux historiens les raisons pour lesquelles cela a commencé là, à ce moment-là, par ces gens-là. Mais soyons très clair : avant que cela arrive, personne ne peut le savoir.

Cela veut-il dire que nous devrions ignorer les réunions de sections syndicales, les conférences syndicales, et les « travailleurs organisés » ? Non. S’il y a un syndicat sur ton lieu de travail, c’est le premier réseau de résistance. Si tu n’as pas de syndicat, crois-moi, tu en as besoin d’un. Et toutes les luttes de travailleurs, dès qu’elles commencent, sont organisées. Elles le sont en deux sens : les gens sont organisés parce qu’ils font partie de syndicats, mais aussi parce qu’une lutte ne démarre jamais sans un certain degré d’organisation.

Une autre question que les gens se posent : comment une petite organisation révolutionnaire peut-elle provoquer des luttes ?

Nous ne le pouvons pas. De grands mouvements sociaux naissent de milliards de conversations parmi des millions de gens.

Mais un parti, ou même un réseau de militants, peut jouer un rôle comparable à une sage-femme lors d’une naissance. Une sage-femme ne fait pas le bébé ni ne le porte. Ce n’est pas elle qui pousse lors de l’accouchement. Mais elle a étudié le phénomène de la naissance, elle l’a observé, et dans une situation d’urgence son savoir et son action prompte et sûre peut faire toute la différence.

Notre tâche n’est pas de rassurer les gens en leur expliquant à quel point la lutte sera facile ou probable. Il y a des raisons de penser que ça va péter. Mais peut-être que ça ne pètera pas.

Notre première tâche est de rejoindre d’autres dans leur désespoir et dans leur envie. Ce n’est pas difficile – c’est ce que nous ressentons, même si nous essayons de ne pas le montrer.

Notre deuxième tâche est de chercher toute les petites explosions. Chaque fois que des travailleurs du nettoyage occupent une cantine ou que des gens déclenchent une émeute à partir d’une augmentation des tarifs des transports ou autres. La question de la vitesse à laquelle nous serons capables de réagir est essentielle. Nos dirigeants vont vite. Les dirigeants syndicaux vont arriver pour calmer les choses. Et surtout, l’action explose parce que les gens sont d’humeur instable. Ils sont d’humeur instable parce que le désespoir, la rage et l’envie s’entrechoquent en eux. Au moment où ils se mettent en action, la colère, la joie et la peur sont toutes intenses. Et si la lutte ne va pas de l’avant, c’est le retour au calme.

Donc au moment où ça part, nous devons nous-mêmes nous mettre vite en mouvement et proposer une occupation, sur le champ. Et puis faire en sorte que 3 personnes commencent à diffuser partout des images live de l’occupation dès la première heure. On appelle et on envoie des messages à tout notre réseau militant et on les presse d’organiser des réunions sur tous leurs lieux de travail pour populariser l’occupation. On demande à tout le monde de venir soutenir l’occupation et de nous défendre. Et à tous ceux à qui nous parlons, nous leur disons : faites-le aussi, faites comme nous, s’il vous plaît, dès maintenant.

C’est une manière de faire. On peut aussi étendre la grève. Ou organiser une réunion au travail pour discuter de comment étendre l’esprit de révolte de l’occupation qui est en cours pour l’importer là où on est.

Pour faire tout cela, il y a besoin d’un réseau de militants. Et il y a un besoin absolu de l’idée qu’une alternative totale est possible. Parce que les dirigeants syndicaux vont arriver et dire « vous allez trop loin, la direction ne peut pas vous accorder ça » ou « le gouvernement ne peut pas accorder ça », ou « il ne peut pas se le permettre ». Les voix dans les têtes des travailleurs vont leur dire ce genre de choses aussi. Et puis peut-être qu’une voix dans la salle s’élèvera et dira : « Et bien si votre système ne marche pas, nous devrions nous-mêmes prendre le contrôle. » Cette voix serait là pour redonner la vision perdue d’une alternative. Ou alors cette voix ne retentit pas, et la défaite s’ensuit.

Nous ne sommes ni des vendeurs de rêves, ni des pom-pom girls. Nous savons ce que tout le monde sait – il est possible de perdre, ou pire de connaître une défaite sans combat. Mais tout le monde sait aussi que le système global est dans le pétrin. Et tout le monde sait que quelque chose doit changer.

Nos devons donc être inclusifs, et ouverts, parce que seules des majorités peuvent se battre sur les lieux de travail. En même temps nous devons être les personnes les plus radicales dans la place – ceux dont tout le monde sait qu’ils veulent tout changer. Parce que les autres sont désespérées, et savent que la période actuelle n’est pas faite pour des demi-mesures.

Trois choses s’en suivent. Nous devons être de toutes les occupations de places. Nous devons importer les places sur les lieux de travail. Nous ne fermons jamais notre bouche sur le socialisme et la révolution. Et parfois une sage-femme peut elle-même faire un bébé.

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