Autocritique : Trois erreurs mortelles ( mehdi ben barka )

 
MEHDI BEN BARKA
Dans   ces   conditions   extérieurs   et   intérieures,   nous   nous
trouvons devant des tâches nombreuses et difficiles et nous ne
pouvons   pas   ne   pas   y  faire   face.  Mais  ces  tâches   nouvelles
nécessitent   que   nos   méthodes   également   changement.   La
manière dont nous nous conduisions auparavant n’est plus de
mise aujourd’hui.
Il me paraît que dans le passé nous nous étions laissés entraîner
particulièrement dans trois erreurs essentielles; lesquelles serait
absolument   mortelles,   si   elles   étaient   reprises   dans   les
circonstances actuelles.
1­   La   première   erreur   consiste   essentiellement   dans
l’appréciation que nous portions sur les compromis que nous
étions obligés de passer avec l’adversaire.
2­ La seconde consistait dans les luttes que nous menions en
vase clos, en dehors de la participation populaire.3­ La troisième, dans le manque de netteté dans les prises de
positions idéologiques, nous ne disions pas avec précision qui
nous étions.
1­ Les compromis passés
Quelle   a   été   notre   attitude   vis­à­vis   du   premier   compromis,
celui d’Aix­les­Bains ?
Il   est   survenu   après   une   longue   lutte   pendant   laquelle
l’approfondissement de la conscience révolutionnaire chez les
militants   n’a   cessé   de   mettre   à   l’ordre   du   jour   des
revendications de plus en plus précises. Cette lutte était passée
grossièrement par trois phases principales.
a)  La   première   phase  où   le   mouvement   national   était
caractérisé après l’échec des insurrections paysannes armées,
surtout   par   la   propagande   au   sein   des   masses   petites
bourgeoises des anciennes villes traditionnelles.
Survint le premier changement quantitatif et qualitatif, après la
fin   de   la   seconde   guerre   mondiale,   par   l’entrée   des   masses
laborieuses des bidonvilles dans ce mouvement. 
Le développement extrêmement rapide du secteur industriel a
eu alors pour résultat positif la formation de masses ouvrières
qui petit à petit ont été gagnée par l’idéologie nationaliste.Le fait remarquable, c’est qu’on a eu trop souvent tendance à ne
voir   cet   afflux   de   nouveaux   membres   que   sous   l’angle
quantitatif. 
Cette masse néo­citadine ­qui illustrait déjà dans les bidonvilles
l’alliance   entre   les   ouvriers   et   les   paysans   ne   semblait   être
qu’une formidable masse de manoeuvres dans la lutte contre le
pouvoir colonialiste. 
Le   changement   qualitatif   des   objectifs   et.   des   méthodes   de
luttes qui devaient en découler a été trop souvent mésestimé.
En   cela   réside   l’explication   de   beaucoup   de   développements
ultérieurs. 
En   fait,   deux   mouvements  existaient  côte  à   cote;  et  dans  la
mesure   où   ces   masses   laborieuses   étaient   de   plus   en   plus
conscientes de leur idéologie particulière, la lutte nationale a
reçu de ce renforcement décisif un coup de fouet.
  
b) La seconde phase de la lutte n’est pas tellement le début de
l’activité terroriste dans les villes, que la lutte armée. 
Comme   d’autres   expériences   nous   l’ont,   amplement   prouvé,
cens­ci ne peut vivre que par le soutier actif des populations
paysannes. 
Cela veut dire que ces dernières commencent à être touchéespar le mouvement de libération nationale.
Ce phénomène compris et expliqué devient d’une importance
révolutionnaire   incomparable.   Car   il   pose   deux   problèmes
capitaux.
Le  premier  c’est  la  liaison entre  la  lutte   des   ouvriers  et  des
petits   commerçants   et   artisans   dans   les   villes   et   celles   des
pavsans dans les campagnes. 
Comme   chacun   sait,   le   fait   fondamental   dans   l’exploitation
coloniale   c’est   l’expropriation   des   terres   qui   augmente   le
chômage   et   le   sous­emploi   dans   les   campagnes   et   par
conséquent détermine un exode vers les villes.
Ces   paysans   chassés   de   leurs   terres,  qui   forment   le   lumpen
prolétariat   des   villes,   se   lancent   les   premiers   dans   la   lutte
nationale   mais   la   source   de   mécontentement,   de   leur   force
révolutionnaire est dans les campagnes. 
C’est pour cette raison que, lorsque celles­ci sont gagnées par la
lutte nationale, la boucle est fermée et la force accumulée des
deux pôles révolutionnaires devient irrésistible. 
Mais   en   m&ne   tarins   qu’elle   gagne   en   force,   la   Révolution
acquiert les moyens de s’approfondir idéologiquement. 
En   réfléchissant   sur   les   problèmes   de   ses   deux   forcesessentielles,  elle  peut arriver  à  une  claire compréhension du
système   d’exploitation   coloniale   qu’exige   la   claire
compréhension   des   problèmes   de   la   campagne,   ceux   des
ouvriers et les liens qui les réunissent. 
C’est d’ailleurs l’appréhension de cette liaison qui est la marque
d’un mouvement ou d’un programme révolutionnaire.
Le second problème que met en lumière cette phase est celui de
la violence cornme moyen politique. La lutte révolutionnaire
contre un système économico­social est alors une combinaison
de moyens politiques et militaires, un va­et­vient constant entre
légalité et illégalité.
Notre pays était largement entré dans cette phase et il fallait à
ce moment l’apprécier en sa nouveauté et sa force, et tirer les
conclusions qu’elle mettait à portée de tous les militants.
c)  Comme   le   rythme   de   la   radicalisation   politique,   et   la
clarification idéologique qui peut en découler, se fait de plus en
plus rapide à mesure que la lutte avance, notre lutte passa à une
troisième   phase  qu’est   l’insertion   dans   une   perspective
révolutionnaire nord­africaine. 
Et c’était véritablement lu un changement qualitatif. 
Le moyen existait de dépasser les objectifs premiers des trois
pays qui allaient de la revendication sentimentale du retour duRoi à la création d’un État, en passant par les restauration de la
souveraineté nationale. 
Au­delà   de   ces   différences  apparentes,  on   pouvait   percevoir
alors l’identité de l’oppression coloniale et la communauté de
lutte anticolonialiste. 
La portée révolutionnaire de l’unité de lutte c’est qu’elle dévoile
l’unité   fondamentale  à   travers  les  particularités   superficielles
tenant   à   l’histoire   de   la   colonisation,   au   régime   politique,   à
l’intelligence  des   responsables   coloniaux  Cette  unité  d’action
devait à  la longue emporter beaucoup de mythes  et pas mal
d’illusions.
C’est   au   bout   de   cette   évolution   qui   a   mis   objectivement   à
l’ordre du jour le rôle et les objectifs des masses laborieuses
citadines,   la   nécessité   de   leur   liaison   avec   les   masses
paysannes, le problème de la violence, non dans un cadre étroit,
mais   dans   une   perspective   anti­colonialiste   de   plus   en   plus
large, qu’est intervenu le compromis d’Aix­les­Bains.
C’est au bout de cette courte période de notre lutte nationale, où
pourtant   ont   commencé   à   jouer   tous   les   phénomènes   de
démystification   que   nous   avons   connus   dans   d’autres
Révolutions,   qu’a   été   signé,   comme   conséquence   d’Aix­les­
Bains,   l’accord   de   la   Celle­Saint­Cloud   par   Mohammed   V
ramené d’exil.Est­ce que cela ne signifie pas que l’ennemi, plus expérimenté,
a mieux et plus vite saisi la tendance des événements ?
Pourquoi   le   mouvement   de   Libération   Nationale   dont   nous
étions   tous   parmi   les   dirigeants   n’avait   pas   compris   et   fait
comprendre   aux   militants   la   raison   fondamentale,   les
problèmes   essentiels   de   l’exploitation   coloniale   et   par
conséquent les exigences d’une réelle libération ?
C’est cette question et d’autres du même genre que nous devons
nous poser aujourd’hui.
L’histoire nous a donné tous les moyens de faire le travail de
clarification   que   nous   devions   faire   en   tant   que
révolutionnaires. 
Le   compromis   que   nous   avons   passé   avec   le   Colonialisme,
l’avons­nous   présenté   comme   un   compromis,   c’est­à­dire   un
accord   par   lequel   nous   avons   à   la   fois   gagné   et
momentanément perdu ?
Au sujet de cet accord, nous ne devons pas aujourd’hui poser de
faux problèmes tels que : Aurait­on pu refuser ? 
Qu’est­ce qui a poussé la France à accepter ? 
La seule question qui nous intéresse est de préciser l’impact de
cet accord sur l’élan révolutionnaire du mouvement national.Personne   ne   peut   soutenir   que   la   conjonction   des   deux
mouvements de libération algérien et marocain, et la situation
qui pouvait en résulter, n’a pas joué un rôle dans 1e brusque
revirement de la politique française. 
De même que ce n’est pas un hasard qu’au moment précis où
les militants commençaient ­ et ne faisaient que commercer ­
de   saisir   derrière   le   symbole   la   signification   de   la   lutte
nationale, le pouvoir colonial a brusquement compris la portée
effective du retour du Roi. 
Il y a une coïncidence qui, à l’analyse, donne rétrospectivement
à   la   politique   coloniale   une   force   que   nous   étions   loin   de
soupçonner.
Bien   sûr,   la   signification   « machiavélique »   de   cette   politique
n’est apparue clairement que lorsque s’est dessinée la tendance
politique nouvelle envers l’Afrique Noire, mais déjà en cette fin
de 1955, chee plusieurs militants, surtout parmi les dirigeants
de   la   Résistance   et   de   l’année   de   libération,   un   sentiment
d’amertume prenait jour, qui était en vérité l’intuition  que la
Révolution venait d’être stoppée.
Avons­nous pris à notre compte cette amertume, comme c’était
notre rôle et expliqué la véritable portée du Compromis d’Aix­
lès­Bains, alors que la politique de l’adversaire devenait claire
came le jour, après le coup de théâtre du revirement téléguidé
d’El Glaoui ?Au contraire, nous avons pris à notre compte tout 1’accord et
nous   l’avons   présenté   comme   une   déroute   totale   du
colonialisme français. 
Nous avons présenté la liquidation du Conseil du Trône comme
une nouvelle capitulation du pouvoir colonial, alors que c’était
une concession­piège savamment calculée. 
Nous   sommes   entrés   dans   le   jeu   colonial,   en   substituant   à
l’objectif fondamental de la lutte qui commençait à devenir de
plus en plus claire dans l’esprit des militants, un autre à la fois
plus facile à saisir sur le coup et en même temps plus trompeur
à la longue.
 Le tournant n’a pas été pris à ce moment­là, ne l’a pas été pour
des raisons qui peuvent être discutées, nais le résultat réel a été
que le compromis politique a été conçu et présenté comme une
pause révolutionnaire. 
Il   était   entendu   que   pendant   cette   paisse,   le   mouvement
national,   artificiellement   gonflé,   allait   être   réorganisé,   qu’il
allait s’intégrer les secteurs qui lui échappaient.
Mais toutes ces mesures, entreprises de bonne foi, mais n’étant
pas conçues en fonction d’une stratégie globale, allaient jouer
dans un sens négatif et pourrir le mouvement national.Cette appréciation critique du compromis d’Aix­les­Bairis, qui
n’a pas été faite en 1956, doit l’être aujourd’hui, pour que, sur le
plan interne, notre position à l’égard des compromis de toute
sorte, que nous serions peut­être amenés d’accepter à l’avenir,
soit claire et nette. 
Ils doivent être présentés objectivement, dans leur valeur réelle
et n’être jamais défendus comme des victoires complètes.
Jamais ils ne doivent obscurcir la conscience révolutionnaire
des militants.
Il n’est jamais interdit de passer un compromis car tout dépend
des rapports de force et du but prochain, ou lointain qu’on se
propose. 
Mais l’important est de le faire en pleine lumière, en expliquant
toute la situation à nos militants.
L’important est de ne pas refaire la faute d’Aix­ies­Bains, de ne
pas justifier totalement un compromis, le célébrer comme une
pleine victoire, sur des bases et pour des buts opportunistes.
2. La lutte en vase clos
Ai­­je   besoin   de   vous   rappeler   toutes   les   batailles  que   nous
avons dû mener de 1956 à 1960, sans que le peuple n’en sache
rien. Tout se passait dans les villas des bonzes du parti Istiqlal ou
entre les murs d’un palais, et rien n’en transparaît.
Certains cadres savent dans le détail comment, dès le début,
nous avons défendu au sein du parti de 1’Istiqlal le principe que
tous   les   instruments   du   pouvoir,   en   particulier,   les
fonctionnaires d’autorité de l’Intérieur, l’année, la police et la
gendarmerie soient soumis au gouvernement, sans quoi, aucun
gouvernement ne peut réellement détenir le pouvoir exécutif
qu’il était censé exercer. 
Or, chaque fois que roui posions le problème des « domaines
réservés », ou que la. question était inscrite à l’ordre du jour d’un
Conseildes   Ministres,   nous   subissions   le   lendemain.   une
attaque en règle de la presse française colonialiste et, sous quel
prétexte : « Le Trône est menacé ! ».
Ce   qui   était   étrange,   venant   de   ceux   qui   y   avaient   porté
rééllement atteinte trois ans plus tôt.
Or,   ces   batailles   renouvelées,   pendant   les   premiers
gouvernements   de   coalition,   le   gouvernement   Balafrej   et   le
gouvernement Ibrahim, n’ont jamais été clairement expliquées
à l’opinion. 
Nous ne disions pas au peuple que tous les moyens d’appliquer
nos projets nous échappaient. De   telle   manière   qu’aujourd’hui   certains  osent   dire   que   mus
possédions de 1956 à 1960 tous les pouvoirs. 
Nous n’avions pas le pouvoir, voilà la réalité.
Venons­en maintenant aux réformes économiques. Certains de
ceux qui prennent à leur charge ces réformes, les mettent dans
leurs discours, ont été, en leur temps, leurs ennemis les plus
acharnés. 
Que  de  batailles  n’a­t­il  pas  fallu à  notre  camarade  Bouabid
pour   que   le   Maroc   ait   son   Institut   d’émission,   pour   que   sa
monnaie ne soit pas une pure monnaie satellite, pour arrêter
l’hémorragie du capital national ? 
Quelle   patience   et   quel   sens   pédagoqique   n’a­t­il   pas   du
montrer   pour   arriver   à   ces   buts,   durant   les   quatre   années
passées au Ministère de 1’Economie Nationale d’Octobre 1956
à Avril 1960.
J’aurai l’occasion de dire plus loin que, sur le plan des réalités
économiques,   ces   réformes   ne   changeaient   pas
fondamentalement la domination néo­coloniale. 
Il   est   d’autant   plus   nécessaire   d’expliquer   que   ces   réformes
minimes au regard de ce qui nous reste à faire n’ont pu être
réalisées qu’après de dures batailles dont le peuple n’a rien su.Et   enfin   quand   il   s’est   agi   de   choisir   un   scrutin   pour   les
élections communales, nous avons lutté pour que le scrutin de
liste,   seul   capable   de   faire   des   communes   un   moyen   de
reconstruction économique et sociale, fut adopté. 
Des « savants » sollicités répondaient en ‘on autre sens, celui du
scrutin   uninominal   ou   mitigé   conformément   aux   voeux   du
Palais. 
Finalement,   on   a   eu   recours   à   la   consultation   de   toutes   les
formations politiques, même celles qui ne méritaient guère ce
nom;  cinq  ont  répondu comme nous,  contre trois  dont  deux
étaient contre le principe même des élections. 
Cela   n’empêhe   pas   que   le   scrutin   uninominal   complètement
inadéquat fut finalement adopté pour encourager la résurrection
des notables et féodaux.
Le peuple n’a rien su des péripéties de cette bataille non plus.
Il   en   est   de   même   des   batailles   menées   au  sein   d’à   Comité
Exécutif ou de la Commission Politique du Parti de l’Istiqlal
jusqu’au 25 Janvier 1959.
Le glissement de certains dirigeants vers la compromission et
parfois   même   leur   participation   à   des   machinations   occultes
contre   l’Armée   de   Libération,   la   Résistance   ou   l’UnionMarocaine du   Travail étaient  l’objet  d’âpres querelles  qui, si
elles   avaient   été   rendues   publiques   en   leur   temps,   auraient
économisé   bien   du   temps   et   bien   des   désillusions   et   des
sacrifices. 
A l’avenir, ces erreurs ne doivent plus être recommencées et
ces   éléments   du   passé   doivent   être   repris   et   expliqués   aux
militants pour qu’un certain nombre de légendes n’aient plus
cours et que certains mythes ne puissent servir de paravent au
néo­colonialisme.
3­ Qui sommes­nous ?
Pendant longtemps nous n’avons pas voulu dire vers quel but
nous voulions aller. 
A cause des compromis mal expliqués, des luttes menées en
secret, nous n’avons pas défini une perspective à long terme.
Que n’avons­nous pas entendu ce mot : « Vous n’avez pas de
programme? »
La   question   ne   doit   pas   se   poser   ainsi,   car   un   programme,
n’importe qui peut l’écrire, comme le démontre la floraison de
programmes proclamés par le pouvoir ou ses agents politiques.
Mais il n’en reste pas moins que souvent nous n’avons pas dit
avec clarté quelle sorte d’organisation économique, sociale etpolitique nous voulions en définitive pour notre pays.
A l’heure actuelle, cette situation ne peut pas durer. 
Puisque  la  classification politique est déjà faite, pour que la
clarification soit totale, il faut nous définir comme une option
révolutionnaire, face à  l’option  réactionnaire et démagogique
actuelle.
  La meilleure façon de nous définir consistera, justement au
cours   du   deuxième   Congrès,   à   préciser   sans   hésitation   les
taches à long terme et à court terme qui nous attendent.

 

Cet article a été publié dans badil tawri. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s