Khadija Ryadi : « Au Maroc, dans la pratique, rien n’a changé »

Présidente de 2007 à 2013 de la célèbre Association marocaine des droits humains (AMDH), Khadija Ryadi a été couronnée en 2013 du Prix des Nations-Unies pour la cause des droits de l’homme, comparable au Nobel de la paix. Elle rejoint ainsi de glorieux prédécesseurs tels que Nelson et Winny Mandela ou Martin Luther King. Au terme « droits de l’homme », cette militante infatigable préfère celui de « droits humains » car elle se bat aussi pour les droits des femmes… En tournée en Europe, elle était de passage en Belgique.

Luc Vancauwenberg

Que signifie ce prix pour vous ?

Khadija Ryadi. D’une certaine manière, c’est la deuxième fois que nous recevons ce prix, puisqu’en 1998 il a été décerné à tous les défenseurs des droits humains dans le monde. Le prix qui m’a récemment été décerné est destiné à tous ceux qui ont contribué à la lutte des droits humains au Maroc. C’est un encouragement pour se battre encore davantage, et une reconnaissance des combats difficiles menés par l’AMDH contre les dénigrements, menaces, tortures, emprisonnements, militants assassinés,etc. Comme ce prix couronne notre combat, il n’est guère étonnant qu’il soit passé complètement sous silence au Maroc.

Pendant votre présidence de l’AMDH, les pays arabes ont été secoués par les révolutions arabes. Le Maroc a connu le Mouvement du 20 février (M20F). Cela a-t-il changé quelque chose ?

Khadija Ryadi. Dès le départ, nous avons soutenu ce mouvement. Il a rendu confiance aux Marocains. Pour la première fois, les Marocains sont sortis en masse pour revendiquer une Constitution démocratique. Ce mouvement a apporté une conscience élargie, les jeunes sont beaucoup plus politisés qu’avant. Cela a forcé le roi à prononcer son discours du 9 mars 2011 annonçant une réforme de la Constitution, une vieille revendication, qui est entrée en application le 1er juillet 2011. Pour la première fois, on retrouve dans la Constitution marocaine des clauses sur les droits civils. Mais, globalement, cette réforme est loin d’être  suffisante. Il n’y figure par exemple pas l’indépendance de la Justice, c’est le roi qui détient toujours plusieurs pouvoirs. En pratique, rien n’a changé.

Le M20F est-il fini à présent ?

Khadija Ryadi. Le mouvement est affaibli, mais il est toujours là. Et ce mouvement est toujours durement réprimé. Une quarantaine de jeunes du M20F sont en prison. Mais, pour occulter la nature politique de ces arrestations, le pouvoir a changé de tactique : au lieu de grands procès politiques, ces jeunes sont accusés de faits pénaux : vol, drogue… ou terrorisme. On les accuse de vol mais, dans les commissariats, on les interroge sur le M20F. On met tout ce qu’on veut dans l’acte d’accusation, car au Maroc les détenus ne sont pas assistés par un avocat pendant la garde à vue. Les PV des interrogatoires sont faussés, on fait parfois signer des PV que les gens ne savent pas lire, ou ils les signent sous la menace ou la torture. Ce sont des procès inéquitables.

Quant aux manifestations, elles sont régulièrement violemment réprimées. Encore récemment, la police a cassé la jambe d’un professeur lors d’une manifestation

Quant aux manifestations, elles sont régulièrement violemment réprimées. Encore récemment, la police a cassé la jambe d’un professeur lors d’une manifestation.

Le Maroc a cependant semblé entrer dans une nouvelle ère avec l’avènement du roi Mohamed VI en 1999.

Khadija Ryadi. En fait, les premières avancées sont arrivées sous Hassan II1, sous la pression de la lutte interne ainsi que des pressions internationales. Dans la Constitution de 1992, pour la première fois, des clauses sur les droits humains ont été introduites. Entre 1989 et 1994, il y a eu une amnistie générale des prisonniers politiques, ainsi que la ratification de plusieurs conventions internationales concernant les droits des femmes, des migrants, etc. Mais ces progrès n’étaient que partiels et ne concernaient pas les droits sociaux et économiques. Sur ce plan-là, la pauvreté n’a fait que s’accentuer sous la pression de la crise et des programmes d’ajustement imposés par le FMI et la Banque mondiale.

En 1999, Mohamed VI a succédé à son père Hassan II, décédé. Certains ont appelé les premières années de son règne « la période de récréation », mais cela n’a pas duré. Mais pendant cette période, la société civile a bien profité de cette ouverture. Une presse indépendante, critique a vu le jour. Le taux de lecture a très fort augmenté. Le Code de la famille a été révisé en 2004 et il a apporté quelques progrès, mais on est loin de l’égalité. La femme n’a pas obtenu les mêmes droits en matière d’héritage, et la polygamie n’a pas été abolie.

Cependant, à la suite du 11 septembre 2001 et dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, des lois rétrogrades – dont on n’avait en fait pas besoin pour combattre le terrorisme – ont été promulguées, des lois liberticides. Le Maroc s’inscrit à fond dans la stratégie américaine, avec des milliers d’arrestations et de la torture, des procès inéquitables et des attaques contre les médias qui dénoncent ces phénomènes.

Le Maroc s’inscrit à fond dans la stratégie américaine, avec des milliers d’arrestations et de la torture, des procès inéquitables et des attaques contre les médias qui dénoncent ces phénomènes

Qu’en est-il des droits de femmes au Maroc ?

Khadija Ryadi. La situation des femmes reste problématique. 62% des femmes restent exposées à la violence. Un homme a 7 fois plus de chances d’accéder à une promotion sociale qu’une femme. Mohamed VI a révisé le Code de la famille en 2004, mais les problèmes persistent. Notamment au niveau des droits économiques et sociaux. Il y a quelques années, on estimait à 66.000 le nombre de petites filles travaillant dans des ménages aisés. Ces filles étaient privées de leur droit à l’enseignement, étaient victimes de prostitution, de pédophilie, de surexploitation. Le problème persiste, même si nous n’avons pas d’indices sur l’ampleur actuelle du phénomène. Mais on a par exemple connaissance de mariages de mineurs à la campagne.

Et où en est-on aujourd’hui ?

Khadija Ryadi. La situation n’est pas facile. Il y a des prisonniers politiques, des étudiants, des jeunes du M20F, des islamistes, des Sahraouis, etc. L’enseignement est en faillite malgré les investissements, mais personne ne rend compte de cette faillite, on ne cherche pas à savoir où sont passées les sommes faramineuses qui ont été investies. Des travailleurs sont licenciés parce qu’ils ont adhéré à un syndicat. Le Code du travail, qui procure un minimum de protection aux travailleurs, n’est appliqué que par 15% des employeurs.

Quel rôle joue l’Occident ?

Khadija Ryadi. Les gouvernements occidentaux d’Europe et les Etats-Unis ont toujours soutenu la dictature au Maroc. On l’a encore vu lors de la réforme constitutionnelle en 2011, où des politiciens et même des présidents se permettent de la soutenir ouvertement sans écouter les objections. Or c’est au peuple marocain de décider ce qui est bien pour lui !

Nous avons aussi toujours bénéficié d’un important soutien des mouvements populaires et progressistes en Europe

Mais nous avons aussi toujours bénéficié d’un important soutien des mouvements populaires et progressistes en Europe. Il est important pour nous que le mouvement de solidarité relaie les luttes menées au Maroc, mais aussi qu’il fasse pression sur leurs propres gouvernements. Nous refusons tout accord avec les pays occidentaux ne tenant compte que des intérêts économiques et niant les droits humains.

Que pouvons-nous faire ?

Khadija Ryadi. Une priorité pour nous est la libération des prisonniers politiques. Il faut une campagne nationale et internationale pour cela. Le Maroc a réussi à se créer une image qui ne correspond pas à la réalité, ce n’est qu’une façade. Le rapport 2013 de Mendez, le rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, a montré que la torture est encore systématiquement appliquée au Maroc, surtout dans les dossiers dits de lutte contre le terrorisme. Il n’y a pas de séparation des pouvoirs. Il faut soutenir les combats au Maroc mais aussi faire pression sur les gouvernements ici.

Et où en est-on avec les prisonniers belgo-marocains tels que Ali Aarras ?

Khadija Ryadi. L’AMDH suit toujours la situation des prisonniers belgo-marocains. Elle entretient des relations avec les familles. J’ai profité de mon passage à Bruxelles pour m’entretenir avec elles, en présence du président de la section ici, pour avoir des nouvelles des détenus. Nous avons convenu de quelques actions à prendre au Maroc et ici en Belgique avec la section de l’AMDH.

Une conclusion provisoire ?

Khadija Ryadi. Toutes les avancées ont été obtenues par la lutte. Mais rien n’est acquis définitivement. Le Makhzen2 est incompatible avec la démocratie. Il faut toujours lutter, nous n’avons pas le choix, et même quand nous essuyons des échecs. Ce qui est important c’est d’obtenir aussi des avancées. Nous devons unir toutes les forces victimes de ce système et qui aspirent à la démocratie et la dignité. Mais nous devons faire un travail sur nous-mêmes, car nous avons tendance a chercher les points qui nous opposent au lieu de chercher ceux qui nous unissent.

Le combat pour un enseignement démocratique est important car le système actuel véhicule les valeurs du Makhzen. Notre combat n’est pas seulement un combat pour de meilleures lois, c’est aussi pour des valeurs de solidarité contre l’individualisme, l’intolérance, la discrimination…

L’AMDH mène depuis 1979 un combat acharné pour le respect des droits humains au Maroc. C’est l’une des rares associations qui a toujours gardé jalousement son indépendance par rapport au pouvoir marocain, au prix de lourds sacrifices. Entre 1984 et 1988, l’AMDH a même été paralysé par les arrestations et la répression.

L’AMDH compte à présent quelque 14.000 membres et 95 sections à travers tous le Maroc, mais a aussi une section en Espagne, à Paris, Lille. En Belgique, une section a également été créée il y a un an.

Khadija Ryadi est la première femme ayant présidé l’AMDH.

[1]            Hassan II, roi du Maroc de 1961 à 1999. Son règne était caractérisé par une lourde répression contre toute opposition, une période appelée « les années de plomb ».
[2]            Le pouvoir féodalo-capitaliste marocain constitué autour de la monarchie

 

 

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