D’où surgit le nouveau capitalisme chinois ? « Bourgeoisification » de la bureaucratie et mondialisation De la contre-révolution bureaucratique à la contre révolution bourgeoise

 

En avril 2013, le Consortium international de journalisme d’investigation (ICIJ) a bénéficié d’une « fuite monumentale » : 2,5 millions de documents sur des opérations menées par deux fournisseurs majeurs de services offshore : Portcullis TrustNet, basé à Singapour, et Commonwealth Trust Limited, aux îles Vierges britanniques (dans les caraïbes). Ce fut l’occasion d’une grande enquête baptisée « Offshore-Leaks » sur l’importance du rôle joué par les paradis fiscaux dans l’économie mondiale. A la suite de ces révélations, de nombreux scandales ont éclaté, impliquant des hommes et partis politiques, de grandes fortunes (les Rothschild), des banques comme le Crédit Agricole et la BNP-Paribas en France, des proches du Kremlin en Russie…

 

Surprise, ces documents concernaient aussi près de 22.000 résidants en Chine continentale ou à Hongkong. Il a fallu plusieurs mois à une équipe de journalistes (y compris chinois) pour identifier ces derniers. Trente journaux sont associés sur le plan international au ICIJ. En janvier 2014, ces investigations ont été rendues publiques. Le Monde, dans les numéros datés du jeudi 23 au samedi 25 de ce mois, a ainsi publié en France un dossier de 12 pages. La rédaction note que les résultats de l’enquête sont « à couper le souffle » tant l’ampleur des fortunes amassées et l’implication de l’économie dépassent les prévisions : « Il n’est pas un secteur chinois, du pétrole aux énergies renouvelables, de l’exploitation minière au commerce des armes, qui n’apparaissent dans les documents dont disposent l’ICIJ et ses partenaires. »

 

Par le biais de TrustNet, un cabinet ayant aujourd’hui pour nom PricewaterhouseCoopers a contribué à la constitution de plus de 400 compagnies offshore pour des clients de Chine continentale, Hongkong et Taiwan. La banque suisse UBS aida pour sa part à la création de plus d’un millier « d’entités offshore  ». Ce ne sont pas seulement des fortunes privées, légales ou pas, qui utilisent des paradis fiscaux tels les îles Vierges, Caïmans ou Bermudes : les entreprises du secteur étatique ne s’en privent pas, en particulier les géants nationaux de l’industrie pétrolière. De sourdes guerres se mènent sur ce terrain dans lesquelles le PCC peut brutalement intervenir en incarcérant avocats d’affaires ou dirigeants de sociétés tombés en disgrâce. L’univers très capitaliste de l’offshore fait dorénavant partie de la vie économique et politique du régime postmaoïste.

 

Au cœur de l’enquête du ICIJ, les « princes rouges » – « liés par le sang ou le mariage » aux hauts dirigeants du parti et de l’Etat – qui ont profité du secret bancaire pour créer des sociétés offshore ou placer leurs biens mal acquis : des proches de l’actuel président Xi Jinping, de son prédécesseur Hu Jintao, des ex-Premiers ministres Wen Jiabao ou Li Peng, mais aussi au moins quinze des plus grosses fortunes du pays, des membres de l’Assemblée nationale, des généraux… Les paradis fiscaux permettent de créer des entreprises qui échappent au contrôle des autorités, de cacher les véritables propriétaires d’une société, d’opérer dans la plus grande opacité et de blanchir les capitaux, d’être coté sur une place financière étrangère en contournant les obstacles juridiques à une entrée en bourse, de falsifier le prix des marchandises importées ou exportées, de dissoudre quasi instantanément une « entité » pour échapper à des poursuites…. Lesdits paradis accueillent aussi le fruit de la corruption, des pots de vins et détournement massif d’argent, mettant des « fortunes fabuleuses » à l’abri (pour l’heure) de la justice ou des règlements de compte au sein du parti.

 

Les sommes impliquées sont gigantesques. L’enquête du ICIJ éclaire le rôle des institutions financières occidentales dans le fonctionnement du système, avec en très bonne place UBS – la plus grande banque européenne de gestion de fortune – ou le Crédit suisse. Elles favorisent les mouvements occultes ou illicites de capitaux, en retour les « princes rouges » leur ouvrent les portes du pouvoir politique. En bref, l’actuelle élite chinoise se comporte comme n’importe quelle élite bourgeoise !

 

Tout le monde reconnaît que le capitalisme fleurit en Chine, mais certains croient toujours (à droite comme à gauche) que l’Etat et le parti restent « communistes » (?), puisque le PCC garde le contrôle de la politique économique. L’enquête du ICIJ confirme pourtant à quel point pouvoir et capitalisme entretiennent aujourd’hui des rapports incestueux.

 

Avant les réformes économiques initiées à partir des années 1980 par Deng Xiaoping, le coup d’accélérateur donné à l’ouverture capitaliste en 1992, puis la rétrocession en 1997 de Hongkong (colonie britannique) à la Chine continentale, cette accession de « fils de » ou de « fille de » (comme Li Xiaolin, fille de Li Peng) au monde des affaires n’aurait pas été possible.

 

Entre un bureaucrate et un bourgeois, il n’y a donc plus de muraille de Chine.

 

Comment comprendre cette grande transformation chinoise ? D’où surgit ce nouveau capitalisme, qu’est-ce qui a permis son envol et quelles sont ses particularités ? Quelles interrogations de fond cette expérience contemporaine soulève-t-elle ? Ce sont ces questions que le présent chapitre veut aborder.

 

 Révolution et contre-révolutions

 

Il y a eu en Chine une révolution sociale sous le régime maoïste ; puis une contre-révolution sociale initiée sous le régime postmaoïste par les réformes de Deng Xiaoping. Il ne s’agit pas d’une opinion et d’une lecture discutable de textes ou proclamations officielles, mais de données historiques : la transformation de la structure de classe chinoise a par deux fois été si radicale qu’il est impossible de l’ignorer. Elle est d’autant plus visible qu’elle s’est accompagnée de spectaculaires renouvellements de la composition de classes fondamentales que sont le prolétariat ou la bourgeoisie, d’un bouleversement de la situation paysanne ou féminine, ainsi que de retournements culturels, juridiques et idéologiques.

 

En résumé, au temps du maoïsme, les classes dominantes de l’ancien régime (la gentry rurale et la bourgeoisie urbaine) ont été désintégrées. Un nouveau prolétariat s’est développé, politiquement subordonné, mais bénéficiant dans le secteur d’Etat d’un statut social privilégié. La réforme agraire a bouleversé l’ordre villageois. Quelles que soient ses limites, un profond mouvement d’égalisation des droits a profité aux femmes populaires. L’idéologie confucéenne a été battue en brèche et les aspirations égalitaires ont été officiellement promues. Une bureaucratie d’Etat privilégiée, mais différente de celle d’antan [1], s’est progressivement cristallisée, occupant une place nodale dans la société [2].

 

Dans les années 80-90, une nouvelle bourgeoisie s’est constituée ; elle est avant tout le produit d’une évolution interne à la société et non pas du retour de riches exilés, sa composition reflétant l’histoire propre du pays. La bureaucratie s’est autotransformée, devenant le pilier d’un « capitalisme bureaucratique » spécifique. Un nouveau prolétariat est apparu, nourri par un exode rural massif et composé de « migrants de l’intérieur », sans papiers et sans droits, remplaçant la classe ouvrière de l’époque maoïste. La paysannerie est aujourd’hui menacée par une privatisation légale et générale de parcelles dont elle a l’usufruit. L’ouvrière surexploitée des zones industrielles franches est devenue le symbole de la condition faite aux femmes populaires.

 

Caractériser la Chine sous le régime maoïste n’a rien d’évident ? Certes, mais toute analyse de l’histoire chinoise contemporaine doit intégrer ces césures, ces discontinuités. Elle doit aussi offrir une interprétation de ce que fut la « révolution culturelle » de la fin des années 1960 ; ce qui renvoie à la formation et au rôle de la bureaucratie d’Etat dans une société de transition, à la façon dont elle s’approprie le monopole du pouvoir.

 

La difficile reprise en main du parti et de l’administration après le chaos des années 66-69 marque dans cette perspective l’achèvement d’une contre-révolution bureaucratique et soulève une question d’importance : le rapport entre celle-ci et la contre-révolution bourgeoise qui s’amorce décisivement 15-20 ans plus tard.

 

A la différence d’en Russie, le PCC a piloté le processus de restauration capitaliste du début à la fin : cette continuité institutionnelle explique pour une part le succès assez remarquable de l’entreprise ; elle n’en cache pas moins de profondes ruptures, des crises politiques et sociales, des conflits sociaux de grande ampleur qui ont accompagné le cours de la contre-révolution.

 

Cette discontinuité ne s’exprime pas seulement dans le bouleversement répété le la structure et de la hiérarchie sociale d’ensemble, dans la transformation répétée de la condition faites à la paysannerie, au femmes populaires, mais aussi dans la trajectoire météoritique d’un nouvel acteur (une bureaucratie d’un type très particulier) et dans ce que l’on peut appeler la recréation de classes fondamentales (bourgeoisie, prolétariat).

 

 Un « capitalisme bureaucratique »

 

Le terme de restauration capitaliste ne doit pas faire croire à un retour de l’ancienne bourgeoisie et au capitalisme d’antan, même si, sous la dictature du Guomindang, un parti-Etat encadrait déjà l’activité économique. La révolution est passée par là, rebattant les cartes. La mondialisation néolibérale a modifié significativement le mode de domination impérialiste. La Chine s’impose dans l’arène internationale comme une « puissance émergente » – en fait déjà largement émergée –, un statut qui montre à quel point la situation actuelle diffère de ce qu’elle était dans les années 1920 à « l’âge d’or » du capitalisme chinois, ou 1930 et 1940 sous Tchang Kaï-Chek.

 

D’une bourgeoisie à l’autre

 

La gentry rurale et la bourgeoisie urbaine, industrielle et commerçante, a massivement pris la route de l’exile dès avant et au moment de la victoire du PCC en 1949, se repliant sur Hongkong (un mouvement amorcé en fait à partir de 1945), envahissant Taiwan avec les armées du Guomindang, renforçant ses têtes de pont en Asie du Sud-Est ou dans les pays occidentaux. La réforme agraire, le mouvement de répression des « contre-révolutionnaires » durant la guerre de Corée (1950-1953), puis les nationalisations économiques ont fini de désintégrer en République populaire les classes dominantes de l’ancien régime.

 

Des membres de l’ancienne élite rurale et bourgeoise sont restés, collaborant avec le PCC, mais à titre individuel et contribuant en quelque sorte à l’effacement social de leurs propres classes.

 

L’histoire de la bourgeoisie chinoise se poursuit, mais outre-mer. L’un des résultats inattendus de la victoire de la révolution maoïste est d’avoir, en réaction, donné un coup de fouet au développement d’un capital chinois transnational qui – aujourd’hui – joue un rôle important dans les liens entre le capitalisme de Chine continentale et le marché mondial – au point que les Sud-Coréens ont créé l’acronyme de « Chiwan » (CHIne-TaïWAN) pour nommer cette alliance entre frères ennemis.

 

Hier, la restauration capitaliste en Chine continentale aurait pu prendre la forme d’une reconquête militaire ou économique sous le drapeau du Guomindang et sous l’égide de Washington. Aujourd’hui, un développement capitaliste incontrôlé aurait pu miner l’emprise du parti sur la société et déboucher sur une crise ouverte de régime. La rapidité avec laquelle le capital nippo-occidental et chinois transnational s’est implanté en République populaire, après que le bureau politique a fait appel aux investissements étrangers, indique que cette possibilité n’était pas que théorique. Les conditions d’admission de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce ont été beaucoup plus favorables au capital étranger que dans le cas de l’Inde. Au début des années 2000, son poids devenait prédominant dans un nombre croissant de secteurs. Mais le PCC a repris la main en 2003, à l’occasion du XVIIe congrès du parti et de l’élection d’une nouvelle direction, réaffirmant qu’il n’était pas question pour lui de perdre le contrôle de l’économie : la restauration capitaliste devait avant tout bénéficier au pouvoir et à la nouvelle bourgeoisie née au sein même de la RPC. Grâce notamment à l’ampleur du marché intérieur, le développement du capital domestique lui a permis de garder son rang par rapport aux investisseurs étrangers.

 

Une alliance s’est bien nouée avec le capital chinois d’outre-mer, mais sous l’hégémonie du PCC et de la bureaucratie d’Etat. Une classe nouvelle d’entrepreneurs privés s’est constituée en Chine même ; la place des multinationales dans l’économie est devenue très significative ; mais le pouvoir garde le contrôle des secteurs considérés stratégiques et dicte encore les règles du jeu.

 

Capitalisme bureaucratique. La Chine s’inscrit dans la lignée des « capitalismes d’Etat » qui, de l’Inde à la Corée du Sud, ont joué un rôle majeur dans le développement de diverses économies asiatiques entre la Seconde Guerre mondiale et la vague néolibérale. Elle est aussi souvent rangée dans la vaste catégorie des « capitalismes autoritaires », où un Etat despotique garantit au capital sa liberté. Mais ce capitalisme d’Etat, autoritaire, est de facture très particulière, produit d’une histoire trop originale pour se contenter d’étiquettes aussi générales. Pour le définir plus précisément, Au Loong Yu, reprenant une analyse de Maurice Meismer [3], le nomme « capitalisme bureaucratique ». Ce terme permet en effet d’évoquer à la fois la place centrale qu’occupe la bureaucratie du parti-Etat au sein de la nouvelle classe dominante, et l’intrication, l’interpénétration des diverses composantes de l’actuelle bourgeoisie chinoise.

 

Bien plus que dans des régimes bourgeois « classique », le capitalisme bureaucratique pousse très loin la fusion entre pouvoir et argent. Les politiciens ne sont pas seulement les commis du grand capital. La haute sphère de la bureaucratie, à la tête du parti-Etat, comprend des milliardaires et hommes d’affaires. Cette fusion se retrouve à tous les échelons des institutions, de l’administration. Les bureaucrates d’un certain rang utilisent leur fonction pour accumuler du capital. De même, à tous les niveaux encore, le népotisme règne, les dirigeants plaçant leurs enfants à des postes de responsabilité pour qu’ils intègrent la classe possédante.

 

Ainsi, les bureaucrates capitalistes s’enrichissent à la fois de leur salaire et d’une part de la plus value capitaliste. Le capitalisme bureaucratique garde le contrôle des secteurs les plus profitables de l’économie [4]. Ils constituent le noyau central de la nouvelle bourgeoisie. Une part notable des entrepreneurs, femmes ou hommes d’affaires, est liée par des liens familiaux à la bureaucratie ; les autres occupent une position plus marginale.

 

Le terme de capital bureaucratique concerne spécifiquement le capital possédé ou bien contrôlé par des bureaucrates grâce à leur exercice du pouvoir.

 

Possédé : dans le premier cas, des membres de la bureaucratie ont, par abus de pouvoir, créés pour eux-mêmes ou leurs familles des entreprises privées ; ou ont profité de la privatisation de nombreuses petites ou moyennes entreprises au milieu des années 90 ; ou encore ont individuellement intégré les rangs de la bourgeoisie grâce à la corruption : en recevant des actions de la part de capitalistes privés.

 

Contrôlé : dans le second cas, les entreprises appartiennent officiellement à l’Etat, mais leur « usage » est sous le contrôle effectif de cadres du parti. Plus encore, elles ont été transformées en sociétés anonymes par action, c’est-à-dire qu’elles visent à dégager des profits et non plus à produire des biens publics. Leurs succursales peuvent obtenir le statut d’entreprises mixtes. Les cadres politiques ont les moyens d’imposer leurs proches à la tête de ces entités. Sans posséder légalement ces entreprises, ils peuvent privatiser massivement les profits et se construire des fortunes. Ce processus n’est évidemment pas propre à la Chine, mais il prend ici une dimension particulière.

 

Administration et entreprises. De plus, chaque département administratif peut, dans son domaine de compétence, créer des entreprises qui n’ont pour objectif que de faire du profit. Le département du Travail va créer une entreprise fournissant de la main-d’œuvre ; celui des pompiers une usine de matériels antiincendies ; la police une agence de sécurité… et il vaut mieux s’y fournir pour embaucher, s’assurer d’une arrivée rapide des pompiers en cas d’incendie ou être protégé. La privatisation des terres urbaines permet par ailleurs aux municipalités des opérations juteuses ; elles se voient aussi offrir des parts dans les entreprises du bâtiment. L’armée enfin constitue un puissant complexe militaro-industriel qui peut aujourd’hui opérer dans une économie de marché, de profit.

 

La encore, ces pratiques ne sont pas propres à la Chine. Du Pakistan à l’Egypte, par exemple, l’armée possède aussi entreprises et terres. Individuellement et collectivement, les officiers supérieurs forment une composante majeure de la bourgeoisie nationale. Mais en Chine, le phénomène est d’une ampleur rare, concernant l’ensemble de la bureaucratie du parti-Etat d’un certain rang.

 

Surtout, tout cela montre comment concrètement une bureaucratie monopolisant le pouvoir dans une société où la bourgeoisie a été éradiquée peut se transformer en nouvelle classe dominante – en nouvelle classe possédante –, par quels moyens elle se « bourgeoisifie ».

 

Le développement du capitalisme en Chine n’a pas réduit le poids l’appareil d’Etat, bien au contraire. Sous le Guomindang, avant la révolution, il y avait déjà deux millions fonctionnaires. Après la révolution, ils étaient 8 millions en 1958, 21 millions en 1978. On évalue actuellement leur nombre à entre 50 et 70 millions (bien plus que ce qu’en dit officiellement le pouvoir [5]) ! Voilà aussi qui témoigne du pouvoir et de la centralité de la bureaucratie dans la Chine capitaliste d’aujourd’hui.

 

 Les « conditions nécessaires » du nouveau capitalisme chinois

 

Qu’est-ce qui a rendu possible la formation en Chine d’une bourgeoisie nouvelle, d’un capitalisme nouveau, et l’affirmation d’une nouvelle puissance dans l’arène internationale ?

 

Peut-on déjà qualifier la Chine d’impérialiste, au sens marxiste du terme ? La question fait débat ; pour ma part, le processus me semble encore inachevé, son avenir toujours incertain, mais il est en cours, bien engagé – c’est l’objectif poursuivi par la direction du parti-Etat. Or, nous n’avons pas vu la constitution d’un nouvel impérialisme depuis le Japon, suite à la Révolution meiji voilà un siècle et demi. Le précédent nippon avait montré qu’un impérialisme pouvait naître ailleurs qu’en Occident, pour peu que la structure de classe du pays le permette, mais il avait bénéficié d’une dernière brèche dans la domination du monde par les puissances euro-étatsuniennes. Ce chapitre s’est clos avec la fin du XIXe siècle.

 

L’« émergence » chinoise n’a donc rien de banal. Qu’est-ce qui a modifié la donne au point qu’une bourgeoisie nationale puisse aujourd’hui postuler à jouer dans cours des plus grands ? L’impact à long terme des révolutions du XXe siècle d’une part, mais aussi de l’autre la victoire des contre-révolutions bureaucratiques – puis les espaces ouverts au capital par la mondialisation néolibérale.

 

Révolution et indépendance. Les révolutions du XXe siècle ont modifié le cadre traditionnel de la compétition interimpérialiste. Ainsi, après 1945, les Etats-Unis en particulier, bien que super puissance, ont dû accepter de remettre en selle leurs concurrents en Europe (plan Marshall) et en Asie (reconstruction du Japon). Pour établir un cordon sanitaire autour de la République populaire de Chine, ils ne se sont pas contentés d’user de leur puissance militaire : guerres de Corée et d’Indochine ; construction des bases en Corée du Sud, au Japon et Okinawa, aux Philippines, en Thaïlande… Ils ont aussi dû accepter un renforcement inédit du capital national en Corée du Sud et à Taïwan ; et laisser l’Inde s’adosser à Moscou pour s’assurer un développement économique moins dépendant.

 

La révolution chinoise a pour sa part assuré l’indépendance d’un pays menacé de devenir une (néo)colonie du Japon ou, plus probablement, des Etats-Unis. Elle a assuré une base de développement propre : modernisation culturelle, industrialisation, système technologique, éducation de masse, formation d’une classe ouvrière nombreuse et qualifiée…

 

Alliance. La puissance de la Chine capitaliste tient évidemment beaucoup à la dimension géographique et démographique du pays et de son marché intérieur ; mais aussi à la qualité de son accès au marché mondial. Une alliance jugée hier inconcevable s’est nouée entre la nouvelle élite née de la bourgeoisification de la bureaucratie et le capital chinois transnational [6]. Indépendance et ouverture au monde se sont à postériori révélées deux éléments essentiels au renouveau capitaliste national.

 

En 1997, Hongkong a été rétrocédé à la République populaire. De colonie britannique, elle est devenue une Région administrative spéciale (un statut partagé par Macao), préservant sous le principe « un pays, deux systèmes » son rôle de place financière et son ouverture aux investissements. Reprendre possession de ce territoire sans modifier sa position internationale était un choix délibéré du PCC qui montre à quel point la reconstitution capitaliste était réfléchie par la direction du parti. Pont entre la Chine continentale et le marché mondial, Hongkong a en quelque sorte donné un caractère « organique » à l’alliance entre bourgeoisie bureaucratique et capital chinois transnational.

 

D’un côté, le PCC a piloté la contre-révolution bourgeoisie, de l’autre le capital chinois transnational s’est bien gardé de s’attaquer au régime. Il sait en effet que seul le parti-Etat peut assurer une transition ordonnée et éviter de fractures sociogéographiques qui pourraient mette en cause jusqu’à l’unité du pays. En effet, la Chine, pays continent, est (de tout temps ?) soumise à un « développement inégal et combiné » interne susceptible de provoquer de violentes tensions entre régions.

 

Contre-révolution bureaucratique. Pour que le nouveau capitalisme chinois connaisse son envol, encore fallait-il que la dynamique de la révolution se soit épuisée, que la classe ouvrière et le peuple entier aient subi une défaite historique. C’est le rôle qu’a joué la contre-révolution bureaucratique. Elle ne fut pas une contre-révolution bourgeoise, mais elle en fut une précondition essentielle.

 

Pour l’essentiel, la nouvelle bureaucratie d’Etat n’est pas héritée de l’ancien régime. Elle surgit du sein même de la révolution. Au moment de la conquête du pouvoir, elle n’existe pas encore, à proprement parler, si ce n’est sous forme embryonnaire. Elle représente en effet beaucoup plus qu’un simple appareil de parti, fut-il bureaucratique dans son fonctionnement. La pression du combat révolutionnaire réduite, des cadres augmentent les privilèges dont ils bénéficient et se pensent en « fraction dirigeante » de la nouvelle société. Ils prennent conscience qu’ils ont des intérêts collectifs à défendre et finissent par constituer – grâce au monopole du pouvoir dont ils jouissent – une couche sociale autonome, cristallisée, dominante.

 

La formation de ce type de bureaucratie est un véritable processus social aux implications profondes. Elle s’approprie le parti, l’Etat. En Chine, comme on l’a vu dans le précédent chapitre [7], ce processus s’est accompagné de crises successives (les Cent fleurs, le Grand Bond en avant…) qui ont progressivement distendus ou brisés les liens tissés durant la lutte révolutionnaire entre le PCC et des secteurs de la société. Au prix d’un déchirement fractionnel au sommet même du parti, il a débouché sur la crise des crises : ladite « Révolution culturelle » durant laquelle le parti et l’administration ont volé en éclats, seule l’armée assurant la continuité du pouvoir.

 

Sur le plan politique et idéologique (psycho sociologique pourrait-on dire), le chaos meurtrier dans lequel a sombré la Révolution culturelle, puis le règne de la « bande des Quatre – une dictature bureaucratique particulièrement intolérante – ont créé en réaction des conditions favorables au discours de réforme que Deng Xiaoping a tenu une fois sa reconquête du pouvoir assurée. Il a été vécu comme un retour à la raison : dégel culturel, pragmatisme affiché, décollectivisation partielle des campagnes, coopératives ouvrières… L’orientation prônée par Deng a été d’autant plus facile à faire passer qu’initialement les réformes socio-économiques n’apparaissaient pas procapitalistes.

 

Sur le plan social, les acteurs des mobilisations égalitaires de 1968-1969, abandonnés par Mao, ont été massivement réprimés. Le PCC s’est progressivement reconstruit du haut en bas. Ainsi l’achèvement de la contre-révolution bureaucratique a sanctionné l’avortement paroxysmique de la Révolution culturelle. Sous Deng, le pouvoir a infligé une succession de défaites majeures aux mouvements étudiants, démocratiques et populaires, avec pour point d’orgue, en 1989, l’écrasement des manifestations de la place Tien Anmen à Pékin – la répression s’étendant aussi en province. C’est la profondeur de cette défaite qui a permis au régime de donner un coup de fouet à la restauration capitaliste à partir de 1992.

 

Bureaucratie et contre-révolution bourgeoise. En matant les résistances sociales, la bureaucratie a créé un rapport de force favorable à la renaissance d’une économie capitaliste. Dans le passé, de petits entrepreneurs privés ont été tolérés. Ils sont maintenant chantés – et cessent d’être petits. Mais l’essentiel est ailleurs : la bureaucratie d’Etat a mené sa propre reconversion bourgeoise. Ses privilèges ne lui suffisaient plus. Ils étaient en effet étroitement dépendant de la fonction occupée. Ils n’étaient pas privatisables, ne permettaient pas une accumulation privée de capital transmissible à la famille.

 

La bureaucratie s’était érigée en couche sociale dominante, mais elle aspirait à devenir classe possédante – une classe de propriétaires. Pas besoin d’une grande imagination pour percevoir la différence ; il lui suffisait pour ce faire d’interroger le passé chinois ou de regarder le monde environnant.

 

La bureaucratie est ainsi devenue un acteur majeur du renouveau capitaliste. Elle s’est substituée à une classe renaissante, mais embryonnaire d’entrepreneurs privés pour impulser l’accumulation du capital.

 

Aujourd’hui, la bureaucratie du parti-Etat n’est pas aux côtés de la bourgeoisie, en appui ou en conflit avec elle : elle est la bourgeoisie, ou du moins son cœur. Elle a transformé l’Etat, hier radicalement hostile au capitalisme, pour en faire un instrument au service du développement capitaliste. Un Etat au service des intérêts collectifs et particuliers de la bureaucratie capitaliste. Un Etat pourrait-on dire privatisé par cette bureaucratie [8].

 

Le parti-Etat a assuré la construction d’infrastructures appropriées au exigences du capital (notamment dans les régions côtières) ; il a créé des zones franches très favorables aux investisseurs étrangers ; il a piloté une nouvelle phase d’industrialisation qui a permis à la Chine de devenir « l’atelier du monde » ; il a garanti les profits en imposant à la classe ouvrière un régime de répression permanente ; il est intervenu efficacement pour sauver les « marchés » et les profits lors de la crise financière de 2008…

 

Ce faisant, cet Etat a créé des conditions favorables au capitalisme en général et pas seulement au capital bureaucratique. Le « modèle chinois » implique d’ailleurs une imbrication étroite entre celui-ci, l’entreprise privée, l’investissement étranger, le marché mondial et les capitaux offshore.

 

Collectivement, la bureaucratie bourgeoisifiée organisée dans le PCC contrôle encore le cœur du processus d’accumulation du capital grâce à son monopole sur le pouvoir, ses réseaux familiaux, les liens de dépendance noués avec les entrepreneurs, les joint-ventures avec le capital étranger et la place du secteur étatique dans l’économie. Cependant, de nombreux bureaucrates sont aussi personnellement intéressés aux profits privés.

 

Bien que les grandes entreprises étatiques commandent toujours nombre de secteurs stratégiques, leur poids global a considérablement diminué. En 1979, elles produisaient 80% des biens industriels pour seulement un tiers actuellement (certes, dans un marché en expansion). En une vingtaine d’années, partant de quasiment rien, le secteur privé (chinois ou étranger) a connu une expansion phénoménale.

 

Il y a tout à la fois interdépendance et tensions entre les secteurs étatiques et privés, ainsi qu’avec le capital étranger. La synergie qui a caractérisé les décennies passées peut se gripper à l’occasion d’une récession, d’une crise financière, sociale ou internationale. Le « modèle chinois » risque de ne pas survivre à une montée des conflits entre les diverses composantes du nouveau capitalisme.

 

La fragilité du modèle chinois tient aussi à la corruption généralisée qui a pris une dimension incontrôlable. Elle n’a cessé de croitre à partir des années 1980 : corruption individuelle, puis « organisationnelle » (les dirigeants de secteurs administratifs échangeant « argent contre pouvoir »), avant de devenir proprement « institutionnelle » : banalisée, endémique au sein du parti-Etat, elle est dorénavant une composante du système lui-même. Les récurrentes « campagnes anticorruption » sont l’occasion de règlements de comptes politiques ou personnels, mais elles ne remettent pas en cause son caractère « systémique ». Comment dans ces conditions mettre en œuvre des politiques rationnelles ?

 

L’ampleur des avoirs placés par les « princes rouges » dans des paradis fiscaux révèle à quel point les membres de la bureaucratie bourgeoisifiée sont engagés dans l’accumulation privée de capital [9]. La bourgeoisie bureaucratique peut perdre cohérence et se fissurer de l’intérieur – donnant au capital privé l’occasion de gagner une place plus centrale dans le pouvoir économique.

 

Enfin, avec l’arrivée sur le marché du travail de la seconde génération ouvrière nourrie par l’exode rural, les résistances sociales se renforcent face à la surexploitation caractéristique d’une accumulation primitive de capital ou d’un capitalisme transnational prédateur.

 

Après 1949, le PCC bénéficiait d’une formidable légitimité historique vu le rôle qu’il avait joué dans la lutte de libération et la fondation du nouveau régime. Il ne bénéficie plus aujourd’hui d’une telle légitimité qu’elle soit historique, sociale, morale ou démocratique. Il ne tient que parce qu’il est le pouvoir.

 

Pour durer, le régime devrait se réformer. L’élite ne s’y prépare cependant pas, tout occupée qu’elle soit à goûter le dicton selon lequel « le pouvoir est à consommer avant sa date d’expiration ».

 

La mutation du « modèle chinois » n’est pas terminée. Nous avons probablement à faire à un régime en transition, travaillé de contradictions internes et dont l’avenir reste ouvert.

 

 Les conditions internationales : nouvelle donne géopolitique et mondialisation capitaliste

 

Les facteurs nationaux ne suffisent pas à expliquer la facilité avec laquelle la nouvelle Chine capitaliste s’est imposée comme une puissance dans l’arène internationale. Certes, en Asie tout particulièrement, les impérialismes traditionnels ont dû plus que de coutume composer avec des bourgeoisies nationales pour endiguer la montée révolutionnaire consécutive à la Seconde Guerre mondiale. Mais cette période est révolue : ils auraient pu en profiter pour resserrer leur contrôle et tenter d’étouffer dans l’œuf l’émergence de nouveaux postulants impérialistes.

 

Ils ne l’ont pas fait. L’explication tient probablement aux implications – pas toutes anticipées ! – de mondialisation capitaliste initiée dans les années 1990 et aux conséquences de la désintégration du « bloc soviétique ».

 

Démantèlement de l’Union soviétique et mondialisation sont étroitement liés. La fin de la géopolitique des blocs a été une condition indispensable à la transformation du marché mondial des capitaux et marchandises. Les politiques néolibérales se sont certes imposées dans certains pays (Etats-Unis, Grande-Bretagne…) avant l’agonie de l’URRS, mais elles ne pouvaient se mondialiser qu’une fois le champ géopolitique ouvert. Symptomatiquement, l’OMC a été créée (1994) dans la foulée de la chute du mur de Berlin (1989).

 

La fin du « bloc de l’Est » a permis une expansion considérable du marché capitaliste mondial avec la réintégration en son sein des anciens pays dits « socialistes » et le renforcement de l’interdépendance économique : ainsi, les Etats-Unis dépendent des apports en capitaux de la Chine et la Chine dépend du marché étatsunien. Il ne s’agit cependant pas que de cela, loin s’en faut.

 

En libéralisant pour elles-mêmes les mouvements de capitaux, les puissances financières traditionnelles ont ouvert des brèches dans lesquelles de nouveaux venues ont pu s’engouffrer. Convaincu de n’avoir plus d’adversaire à leur mesure, elles se sont émancipées du politique, comme si le « marché » suffisait à réguler les sociétés et à assurer – avec l’aide de l’Etat répressif et de l’idéologie néolibérale – leur domination. Sur le plan national, les gouvernements se sont vu interdire de maintenir les modes antérieurs de domination, forgés par l’histoire : dirigisme étatique à l’asiatique, populismes latino-américains, compromis historique à l’européenne… Sur le plan géopolitique, toutes les alliances – figées hier par la confrontation des blocs – sont devenues fluides, instables. En Asie, le cas du Pakistan illustre l’ampleur du bouleversement : les classes dominantes pouvaient hier compter sur le soutien assuré des Etats-Unis et de la Chine face à l’Inde, elle-même adossée à l’URSS ; et le conflit indo-pakistanais renforçait le contrôle de l’Etat sur la société. Aujourd’hui, elles ne sont plus assurées de rien et le conflit afghan fracture l’Etat, déstabilise la société.

 

Nous ne sommes plus dans une situation où, dans beaucoup de pays du « sud », la bourgeoisie nationale où plus généralement les élites étaient organiquement subordonnées à un impérialisme donné, comme au temps des colonies ou encore dans une large mesure après la décolonisation formelle. La compétition interimpérialiste est à nouveau grande ouverte pour un nouveau partage du marché. Les Etats-Unis occupent certes une position dominante, ils n’en sont pas moins incapables de contrôler seul le monde. Ils cherchent à utiliser à leur profit des impérialismes traditionnels « secondaires », mais ne peuvent empêcher l’entrée en lice de nouvelles puissances. Ainsi, en Afrique, de grandes manœuvres sont engagées entre USA, Canada, France, Royaume uni, Chine, Inde, Afrique du Sud…

 

Des quelques « puissances émergées », la Chine est la mieux à même de profiter de l’instabilité géopolitique régnante, du relâchement du contrôle exercé par les impérialismes traditionnels sur les élites bourgeoises du sud et de la compétition engagée sur le marché mondial.

 

 D’une classe ouvrière à l’autre

 

Encore fallait-il pour cela que la nouvelle bourgeoisie chinoise ait, sur le plan intérieur, la possibilité d’assurer une accumulation primitive de capital extrêmement rapide – et donc briser les résistances sociales de la classe ouvrière héritée de l’ère maoïste. On l’a dit, elle l’a fait de manière fort radicale – en remplaçant cette dernière par un nouveau prolétariat corvéable à merci : les sans-papiers issus de l’exode rural. Entre l’époque maoïste et aujourd’hui, la structure du prolétariat chinois (composition, statut social, niveau de vie, type de conscience…) a été profondément modifiée. On est en présence d’une classe ouvrière radicalement différente.

 

C’est la seconde fois en moins d’un siècle qu’une classe ouvrière nouvelle a vu le jour en Chine. Le processus est certes différent : la première fois, dans les années 1950, le prolétariat ancien n’a pas été massivement retiré de la production pour laisser place à un autre. Mais l’histoire sociale chinoise témoigne de façon spectaculaire de la réalité de la révolution de 1949 et de la contre-révolution bourgeoise initiée trois décennies plus tard, ainsi que de la spécificité du régime maoïste.

 

Il y a un siècle, la Chine a connu ses premières vagues d’industrialisation. La classe ouvrière industrielle n’en restait pas moins très minoritaire, estimée à 1,5 million au début des années 1920 pour au moins 250 millions de paysans. Elle n’était concentrée dans de très grandes usines qu’en certaines régions seulement : métropoles côtières au sud, bassin fluvial du Moyen-Yangzi, Mandchourie au nord… Une grande partie de la production textile provenait toujours du secteur artisanal et le gros du semi-prolétariat urbain était composé de précaires, le «  petit peuple  » des coolies (manœuvres, journaliers, porteurs).

 

Le jeune mouvement ouvrier a joué un rôle important dans la révolution de 1925, mais a été écrasé par la contre-révolution de 1927, puis soumis à l’occupation japonaise. Décimé dans les villes, le Parti communiste a perdu l’essentiel de son implantation initiale. Après la défaite japonaise de 1945, la classe ouvrière a mené quelques grandes grèves défensives en réaction à l’hyperinflation, mais elle n’avait plus d’organisations et de traditions politiques qui lui soient propres.

 

Après 1949 : un statut envié, mais…

 

Pour l’essentiel, c’est une nouvelle classe ouvrière qui s’est formée en République populaire de Chine. De 3 à 8 millions avant 1949, trente ans plus tard elle approche les cent millions. Les employés statutaires des firmes d’Etat en constituent les gros bataillons industriels, les autres travaillant dans les entreprises collectives en ville ou à la campagne.

 

Recrutés dans le cadre d’une politique massive de salarisation (« bas salaires, nombreux emplois »), les travailleurs urbains du nouveau secteur d’État bénéficiaient seuls du statut fort prisé d’« ouvrier et employé » avec ses avantages sociaux : logement, tickets donnant droit à des céréales, financement des études des enfants, service de santé, magasins d’achat, garantie de l’emploi à vie, pension de retraite… Chaque travailleur était affecté à une entreprise et à une unité de travail comme, en France, des fonctionnaires sont assignés à un poste. Un ouvrier arrivant à l’âge de la retraite pouvait fréquemment transmettre son statut à un membre de sa famille.

 

Les rythmes de travail n’étaient pas intensifs ; en ce domaine, les compromis entre direction et ouvriers étaient la règle. Cependant, la surveillance politique exercée par le parti n’en était pas moins tatillonne, empiétant jusque sur la vie personnelle, le danger étant de tenir des propos jugés « contre-révolutionnaires ». Les travailleurs urbains étaient protégés de la pression qu’un exode rural aurait pu exercer sur leur emploi, les paysans n’ayant pas le droit de venir s’établir en ville. Pour certains chercheurs, la condition du personnel employé dans les firmes d’Etat pourrait être qualifiée de « semi-classe moyenne ». En tout état de cause, la situation de cette classe ouvrière, à l’époque maoïste, était très éloignée de la surexploitation caractéristique d’une période d’accumulation primitive du capital !

 

Bénéficiant d’importants privilèges par rapport au reste de la population (compte non tenu des cadres du parti-Etat), la classe ouvrière a longtemps fourni une base sociale solide au régime maoïste, étant parfois mobilisée contre des intellectuels et étudiants contestataires. Elle avait une haute conscience sociale de soi, mais pas d’autonomie politique : elle restait subordonnée au PCC en l’absence de syndicats indépendants ou de pluralisme politique.

 

La classe ouvrière du secteur d’État fut la dernière a être impactée par la crise du régime maoïste, mais elle n’a pas échappé au tumulte de la « révolution culturelle » (1966-1968), où les travailleurs précaires (il y a en toujours) sont par ailleurs précocement intervenus. À l’occasion de cette crise majeure, des revendications sociales et démocratiques profondes se sont exprimées, mais peu de mouvements radicaux ont su prendre leur indépendance vis-à-vis des luttes de pouvoir au sein du parti-Etat. Faute de perspectives, le soulèvement social a sombré dans l’hyperviolence fractionnelle. Avec l’appui de l’armée, le chaos a laissé place à une dictature bureaucratique particulièrement intolérante.

 

La renaissance d’un capitalisme chinois condamnait à disparaître la classe ouvrière formée sous le régime maoïste. Idéologiquement, l’enrichissement (de certains) et non plus le Travail était à l’honneur. Nombre d’entreprises d’État devaient être préparées à la privatisation, les rythmes de production accélérés, les protections démantelées.

 

La classe ouvrière du secteur d’État a opposé une résistance sourde et massive (ponctuées de violentes explosions) à ce programme de réformes. Bien des directeurs d’entreprises ont préféré négocier un compromis plutôt que d’affronter leurs salariés. Le prolétariat chinois était incapable d’offrir une alternative politique au régime, mais le régime était incapable d’imposer sa politique au salariat. Il a donc décidé de retirer en bloc cette classe ouvrière rétive de la production : mise à la retraite anticipée, arrêt permanent de travail ou chômage.

 

Pour camoufler l’explosion du chômage, le pouvoir a inventé de nouveaux termes censés exprimer une « caractéristique chinoise » : « non en poste », « en attente de poste »… Quelque 40 millions de travailleurs du rang ont ainsi été retirés d’office de la production pour faire place nette.

 

En 1995, le salariat des entreprises d’Etat se montait à 112 millions – avec en sus 35,5 millions dans le secteur coopératif. En 2003, il était tombé respectivement à 69 et 9,5 millions. Premières à être touchées, les femmes ont représenté 70% des personnes licenciées.

 

Les sans-papiers de Chine

 

Dans un pays comme la France, des fonctionnaires sont aussi remplacés par des salariés au statut « privé » – mais plus progressivement et ledit secteur privé existe déjà. En Chine, une couche de travailleurs qualifiés, de techniciens et ingénieurs issus du secteur étatique a été maintenu en activité ; pour le gros du salariat, il a cependant fallu créer une nouvelle classe ouvrière dont la paysannerie a, cette fois encore, fourni les bataillons. Cette main d’œuvre était disponible grâce au déclenchement de l’exode rural : quelque 250 millions de paysans (pour moitié des femmes) sillonnaient alors illégalement le pays à la recherche d’un emploi.

 

Les paysans ne pouvaient se déplacer à volonté dans leur propre pays ; ils avaient besoin d’un permis pour s’établir ailleurs que dans leur village d’origine. Cette mesure administrative [10] s’est révélée redoutablement efficace dans le contexte de la transition capitaliste. Illégaux, les migrants ruraux se sont retrouvés dans la situation de « sans papiers de l’intérieur ». Le régime a pu ainsi abuser d’une main-d’œuvre corvéable à merci.

 

Héritage de la période maoïste, cette main-d’œuvre paysanne était beaucoup plus éduquée qu’en biens des pays du tiers monde et avait bénéficié d’un meilleur accès à la santé. Ces ruraux déracinés n’avaient par ailleurs plus de tradition collective de lutte, ils ignoraient tout du droit social et comptait repartir un jour au village. De quoi faire le bonheur d’un capitalisme sauvage et peupler les zones franches et l’industrie d’exportation qui emploient aujourd’hui plus de 20 millions de travailleurs – dont à nouveau 70% de femmes. Voici une classe ouvrière correspondant à une période d’accumulation primitive du capital chinois – ainsi qu’aux exigences des transnationales.

 

Dans les entreprises d’Etat en association avec des capitaux européens et étatsuniens, ou dans les usines de certaines firmes occidentales, la situation des travailleurs est généralement meilleure, mais elles ne représentent qu’un segment très étroit du marché du travail chinois. Les « donneurs d’ordre » occidentaux passent par ailleurs souvent par des intermédiaires asiatiques sans être regardants sur les conditions d’exploitation imposées par leurs sous-traitants et fournisseurs.

 

Dans l’ensemble – et en particulier dans les usines taïwanaises ou sud-coréennes, les contions de travail se sont effondrées : horaires quotidiens très longs, rythmes épuisants, non-respect des temps et jours de repos, surveillance étroite (minutage de l’usage des toilettes…), salaires très bas, encadrement répressif, normes de sécurités inexistantes (incendie…), fréquence des accidents, atteintes à la santé (produits toxiques..)… Soit une situation typique des périodes d’accumulation intensive et primitive du capital ; le tout avec la complicité active des autorités locales.

 

La seconde a seconde génération de migrants arrive maintenant sur le marché du travail. À la différence de ses parents, elle ne compte pas retourner au village et connait l’environnement social dans lequel elle est née. Elle est plus à même de défendre ses droits, mais elle n’a pas d’organisation pour l’y aider et le suicide continue trop souvent à être une réponse à des conditions de travail intolérables.

 

 Le retournement de l’ordre social

 

L’idéologie dominante n’exprime pas nécessairement la réalité d’un régime. L’invocation de la démocratie, par exemple, vise bien souvent à cacher son absence. De grands bouleversements idéologiques ou juridiques n’en reflètent pas moins de grands changements sociaux.

 

A l’époque maoïste, la classe ouvrière était constitutionnellement élevée au rang de « classe dirigeante » et la paysannerie de classe « semi-dirigeante ». Elles sont aujourd’hui symboliquement marginalisées et c’est la propriété privée (au sens capitaliste, y compris des moyens de production…) que la Constitution doit protéger. La richesse privée, jusqu’aux très grandes fortunes, et l’entreprise privée sont dorénavant considérées éminemment légitimes, mises à l’honneur. C’est un retournement idéologique et juridique radical par rapport au régime maoïste.

 

Les conditions d’entrée dans l’OMC en 2001 dotent le capital (notamment étranger) de droits considérables. Quand la modification des lois est en retard par rapport aux appétits capitalistes de la bureaucratie, la réglementation est ignorée (en principe, par exemple, les départements administratifs n’ont pas le droit de créer leurs propres entreprises – ce qu’ils ne manquent cependant pas de faire).

 

Dans les villes, les travailleurs étaient sous le maoïsme rétribués selon une grille salariale fixée au niveau des ministères gouvernementaux. Les paysans recevaient souvent des points travail dans le cadre des communes populaires. Aujourd’hui, le travail salarié est à nouveau une marchandise.

 

Du fait de la privatisation des terres urbaines et suburbaines, de la spéculation foncière, du regroupement des nouveaux riches en quartiers séparés et protégés où ils déploient ostensiblement un mode de vie « nouveaux riches », l’urbanisme est remodelé selon des normes profondément inégalitaires,.

 

La paysannerie a initialement accueilli favorablement les réformes impulsées par Deng Xiaoping décollectivisant partiellement l’agriculture. Les familles ont reçu le droit d’usage d’une parcelle de terre, en contrepartie de quoi elles devaient payer un impôt et vendre une partie de la récolte à l’Etat à un prix inférieur à celui du marché. Mais avec le temps, l’impôt est devenu de plus en plus lourd afin de financer la bureaucratie. Des zones sont arbitrairement déclarées urbanisables de façon à faciliter les opérations spéculatives. Grands travaux et pollutions ont des conséquences de plus en plus graves. Des gangs imposent la loi de potentats locaux.

 

De nouvelles différentiations apparaissent au sein de la paysannerie. Une minorité profite de la proximité de marchés urbains. Mais la paupérisation et la précarisation menacent une partie importante de la population rurale. Le chômage devient structurel et une vaste « population flottante » vit dorénavant dans les marges de la société.

 

Le pouvoir souhaite un changement juridique du statut des terres agricoles autorisant leur privatisation – une modification de la loi qui faciliterait l’accaparement capitaliste des terres.

 

L’accès à l’éducation est devenu très inégalitaire avec – de la fin des années 70 aux années 90 – la réintroduction d’examens d’entrée à l’université, puis la possibilité très sélective de faire des études à l’étranger et la création d’un « commerce des diplômes » dans l’enseignement supérieur, sans parler de l’augmentation des droits d’inscription.

 

A l’époque maoïste, les intellectuels étaient officiellement dotés d’un rang très inférieur (le neuvième) dans la hiérarchie sociale. Ils ont soutenu l’impulsion par Deng Xiaoping de réformes et la promotion de la science contre le primat du politique ; cependant, dans leur masse, ils n’en ont pas été durablement les bénéficiaires. Une petite minorité a intégré la nouvelle élite bourgeoisie : elle fournit ses idéologues. Des « experts » (ingénieurs, juristes, économistes, journalistes, chercheurs aux services de think tanks procapitalistes…) accèdent à d’importants postes de responsabilités.

 

Pour Mao, la société ne pouvait évoluer que sous la pression de ses contradictions internes et par la voie de la lutte des classes. Alors même que les contradictions sociales explosent, si l’on en croit l’actuelle direction du PCC, le pays vit dans « l’harmonie » : le retournement idéologique est cette fois encore radical.

 

Pendant longtemps, le régime a tenté de camoufler l’ampleur des ruptures en recourant à une succession de formules reflétant l’approfondissement des réformes : cela a débuté avec l’« économie dirigée par la planification avec le soutien du marché », puis, l’« économie marchande planifiée » et plus tard encore le « système économique socialiste de marché » : on perçoit le déclin du secteur public ! Au début des années 60 des débats avaient opposé au sein de la direction du PCC, sur l’orientation économique, « radicaux » et « modérés ». Très clairement cependant, entre ce passé et le présent, les enjeux ont changé. Il ne s’agit plus de rendre le système « flexible » en libéralisant un peu l’économie ou en cherchant de meilleurs équilibres entre villes et campagnes, industrie et agriculture… La société a véritablement changé de bases.

 

Le rôle de l’Etat n’est évidemment pas neutre dans les grandes transformations de l’ordre social. Après la conquête du pouvoir en 1949, il a décisivement servi à briser le pouvoir des anciennes classes dominantes et à constituer une nouvelle classe ouvrière dans le secteur étatique. A partir des années 80-90, il a servi de façon tout aussi décisive à assurer la reconstitution de nouvelles élites bourgeoises ; à retirer de la production la classe ouvrière héritée du maoïsme et à en former une autre en puisant massivement dans le vivier des migrants ruraux sans-papiers. Dis-moi à quoi tu sers et je te dirais qui tu es : l’actuel Etat chinois est indubitablement bourgeois !

 

Ce n’est donc plus le même Etat qu’à l’époque maoïste ; on a pourtant du mal à « dater » la contre-révolution bourgeoise de la même façon que l’on peut dater la victoire de la révolution maoïste. Qu’implique une telle dissymétrie ?

 

 Une contre-révolution indatable ?

 

Toute révolution sociale est un processus : il y a un avant et un après la « conquête » du pouvoir. Les transformations socio-économiques ne sont jamais instantanées. On peut cependant dater la victoire (temporaire) des grandes révolutions du XXe siècle : octobre 1917 en Russie et octobre 1949 en Chine, 1945 en Yougoslavie, 1959 à Cuba, 1954 et 1975 au Vietnam… Ces dates non sont pas seulement symbolique – la proclamation des nouveaux régimes –, elles marquent une rupture substantielle : un appareil d’Etat se désintègre à l’échelle nationale, un autre émerge ; une armée remplace l’autre ; le ou les partis incarnant l’ordre ancien sont défaits au profit d’un parti issu de la lutte révolutionnaire ; un pouvoir politique alternatif prend forme…

 

Dans le détail tout peut être compliqué. En fonction des formes prises antérieurement par le combat révolutionnaire (existence ou non d’importantes zones libérées), les transformations sociales peuvent être amorcées ou seulement annoncées. L’ordre ancien peut encore contrôler une partie plus ou moins significative des rapports sociaux et gangréner une administration héritée du passé. L’ordre nouveau reste à consolider. Mais le « moment » de la « conquête du pouvoir » n’en représente pas moins un point tournant décisif.

 

C’est beaucoup moins évident en ce qui concerne la contre-révolution qui défait ce qu’avait socialement accompli la révolution, comme le montre le cas chinois. On peut certes repérer des points d’inflexion du processus de restauration capitaliste : il devient concevable à la fin des années 70, s’initie au cours des années 80s, s’affirme ouvertement dans les années 90s, donnant naissance à une nouvelle puissance dite « émergente ». Mais le tout semble le produit d’une évolution graduelle dans le cadre du même Etat, sous la direction du même parti, encadré par la même armée. Il y a des points d’inflexion majeurs, comme avec la nouvelle politique de réformes adoptée en 1992, mais il n’y a pas d’Octobre 49 de la contre-révolution bourgeoise : une conquête de pouvoir – en 1992 en effet, le pouvoir était déjà conquis.

 

Pour certains, le fait que l’on ne puisse pas « dater » la victoire de la contre-révolution bourgeoise montre simplement qu’il n’y avait pas eu de révolution sociale et qu’Octobre 49 n’était qu’un mythe. Pour d’autres et à l’inverse, cela prouve que ladite contre-révolution ne l’a pas encore emportée. Pour les premiers, le PCC était déjà bourgeois au moment de sa conquête du pouvoir ; pour les seconds, il reste garant d’une voie non capitaliste, d’un socialisme de marché « à la chinoise ». Problème : il y a bel et bien eu par deux fois une transformation radicale de la structure de classe en Chine, dans la foulée de 1949 d’abord, à la suite des « réformes » initiées par Deng Xiaoping ensuite.

 

La difficulté à « dater » la conquête du pouvoir par la bourgeoisie chinoise n’en est pas moins significative. Elle indique en que le processus de la contre-révolution n’est pas l’image inversée, comme dans un miroir, du processus révolutionnaire. Elle prend des voies différentes, notamment dans une société de transition, et doit être comprise dans sa spécificité – c’est l’une des questions fondamentales que nous pose l’histoire de la chine contemporaine.

 

Société de transition. Premier élément de réponse : les particularités d’une société de transition où aucun mode de production n’impose sa loi. Le capitalisme ne le peut plus, mais le socialisme ne le peut pas encore : il reste à construire et ce n’est pas gagné d’avance !

 

Quand le capitalisme réalise les conditions de sa reproduction, les « concordances » l’emportent. La classe dominante, l’Etat, les rapports sociaux « hégémoniques », l’idéologie dominante sont bourgeois [11]. Dans une société de transition, les « discordances » l’emportent. Le changement de pouvoir politique s’opère bien avant qu’une économie socialiste ne voit le jour. L’Etat peut servir à développer de nouveaux rapports de production, mais ces rapports ne sont pas encore « hégémoniques » et un mode de production ne domine pas en retour l’Etat par l’intermédiaire d’une classe dotée du pouvoir social. C’est pourquoi la caractérisation d’un Etat dans une société de transition pose tant de problèmes [12].

 

Quand bien même une démocratie socialiste fonctionnerait (ce qui n’était pas le cas dans la Chine maoïste), le prolétariat ne serait pas une classe dominante consolidée au même titre que la bourgeoisie l’est dans le capitalisme. Les rapports entre salariat et paysannerie sont instables alors que sans cette dernière, la révolution ne serait plus majoritaire. La « construction du socialisme » n’a rien d’automatique, en particulier quand l’environnement international est hostile. L’« autonomie relative » de l’Etat prend une dimension qualitativement plus importante que dans une société où la domination d’un mode de production est bien établie.

 

Bureaucratie et Etat. Il est facile de comprendre, dans ces conditions, le rapport incestueux entre Etat et bureaucratie. Une somme de bureaucrates ne fait pas une bureaucratie au sens où on l’entend ici, à savoir d’une entité sociale, issue d’un processus au cours duquel elle se cristallise et prend conscience de son être, de ses intérêts collectifs.

 

Le parti-Etat est le cadre au sein duquel cette couche sociale se constitue, par lequel elle impose sa domination sur la société, avec lequel elle s’identifie, qu’elle fait sien : « l’Etat, c’es nous ». Perdant au cours de ce processus ses racines populaires [13], le parti-Etat change sans pour autant devenir bourgeois.

 

Mais parce qu’il est déjà l’Etat de la contre-révolution bureaucratique, il peut devenir l’instrument de la contre-révolution bourgeoise.

 

Bourgeoisification au sommet. En effet, la transition capitaliste n’exige pas, dans le cas de figure étudiée ici, de renversement d’une couche dominante et son remplacement pas une autre. Le prolétariat et les milieux populaires sont exclus d’un pouvoir monopolisé par la bureaucratie. La nouvelle bourgeoisie nait d’une transformation de cette dernière en classe possédante, propriétaire, à la faveur d’un contexte mondial éminemment favorable à une telle mutation.

 

Les composantes de la bourgeoisie chinoise extérieure à l’Etat n’étaient pas en position de postuler pour elles-mêmes au pouvoir, de s’affronter à la bureaucratie en voie de bourgeoisification. Le jeu s’est pour l’essentiel joué au sommet. En ce qui concerne la Chine, ce processus n’en a pas moins été ponctué de crises (dont celle, majeure, de 1989) : ce ne fut pas un grand fleuve tranquille. Mais en principe, le développement capitaliste aurait pu s’opérer de façon encore plus insidieuse : on constate un jour que le capitalisme domine dorénavant la société sans être à même de « dater » le point d’inflexion qualitatif.

 

 Retour sur la théorie de la révolution permanente

 

L’émergence de la puissance capitaliste chinoise impliquerait, selon certains, que la théorie de la « révolution permanente » (ainsi que les conceptions de la « révolution ininterrompue » qui lui sont proches) était infondée – où à tout le moins s’avèrent aujourd’hui invalides.

 

Le thème de la « révolution en permanence » [14] remonte au XIXe siècle et se retrouve chez divers auteurs marxistes, à commencer par Marx lui-même. Il traite de la dynamique initiée par une levée révolutionnaire dans un pays où le capitalisme n’a pas encore consolidé sa loi : une fois en lutte, les couches populaires tendent à défendre leurs propres objectifs de classe et à dépasser les limites assignées à la révolution par les directions bourgeoises initiales. Ainsi, la dynamique des luttes sociales pouvait mettre à l’ordre du jour une perspective socialiste avant même que « l’étape capitaliste » n’ait été achevée, voire sérieusement entamée.

 

Au début du XXe siècle, Léon Trotski, en particulier, a développé cette démarche, concluant qu’à l’époque impérialiste les bourgeoisies nationales des pays dominés se révélaient incapables de réaliser pleinement les tâches démocratiques historiquement identifiées aux révolutions bourgeoises du siècle précédent – une tâche qui incombait donc dorénavant au prolétariat s’alliant la paysannerie. Ces bourgeoisies ne pourraient notamment plus libérer la société de l’emprise des grandes puissances capitalistes et résoudre positivement la question nationale.

 

Au XIXe comme au XXe siècle, la possibilité de la « transcroissance socialiste » d’une « révolution démocratique » à base populaire restait conditionnelle. Pour se consolider, un pouvoir révolutionnaire devait bénéficier d’une extension internationale de la révolution, notamment dans les pays capitalistes développés.

 

Pour l’essentiel, cette analyse s’est vue historiquement confirmée. Après le Japon au XIXe siècle et avant les débuts du XXIe siècle, aucune bourgeoisie d’un pays dominé n’a su se libérer de la domination impérialiste. Aucune des grandes révolutions sociales du XXe siècle, qui ont rompu ce lien de subordination, n’a été dirigée par la bourgeoisie assurant le développement d’un capitalisme indépendant.

 

Il est notamment remarquable qu’aucune bourgeoisie nationale (en Amérique latine par exemple) n’ait profité des guerres mondiales du XXe siècle pour prendre leur envol international, alors que les puissances belligérantes ne pouvaient plus exercer leur contrôle avec la même force. Ce sont des mouvements révolutionnaires qui se sont engouffrés dans la brèche : révolution russe en 1917, révolutions chinoise ou vietnamienne en 1945…

 

Par ailleurs, il y a certes eu extension internationale de la révolution, mais pas dans les pays impérialistes, ce qui a finalement a contribué à l’épuisement de la dynamique populaire dans les nouvelles sociétés de transition et à la bureaucratisation de leurs Etats.

 

Une théorie valide plus d’un siècle durant n’était pas erronée !

 

Est-elle cependant dépassée ? Oui, mais surtout non.

 

Non parce qu’elle reste indispensable pour comprendre en quoi le monde a changé dans le passé et change dans le présent. Si le Japon avait pu faire sa révolution bourgeoise, c’est qu’il n’était pas encore passé sous domination impérialiste et que la structure de classe du pays était grosse d’un développement capitaliste. Si la Chine peut faire de même aujourd’hui, c’est, comme on l’a vu, pour des raisons similaires. La théorie de la révolution permanente (et plus généralement du « développement inégal et combiné »), aide à analyser pourquoi ce qui était possible avant hier (le Japon), ne l’était plus hier et le redevient aujourd’hui. Une théorie qui permet d’assimiler le neuf, de penser le dépassement de ses conclusions antérieures n’est pas invalide !

 

Oui, la théorie de la révolution permanente telle qu’elle a été formulée il y a un siècle est dépassée, mais dans le sens ou elle doit être repensée dans le contexte mondial actuel de même que le thème de la « révolution en permanence » du XIXe siècle à dû être repensé en fonction de la montée en puissance des impérialismes traditionnels et de la complétion du marché mondial, ainsi que des bouleversements induits dans les formations sociales des pays dominés.

 

Et non, la théorie de la révolution permanente n’est pas restée figée un siècle durant. Les formations sociales des pays dominés ont toujours connu des évolutions différenciées et cela fait plusieurs décennies que la discussion s’est ouverte à ce sujet, par exemple sur la notion de pays « semi-industrialisés » ou de « sous-impérialismes ». Les révolutions du XXe siècle dans le tiers-monde ont permis d’enrichir considérablement la compréhension des convergences sociales à même de porter un processus révolutionnaire « permanent » ou « ininterrompu » (voir la question paysanne, ou indigène, ou encore la seconde vague féministe…). L’expérience de la bureaucratisation de ces révolutions a donné une « densité » nouvelle à des éléments clefs d’un programme socialiste que sont l’auto-émancipation et une démocratie conçue du point de vue du peuple.

 

La mise à jour s’est poursuivie (en centrant l’attention sur l’enjeu écologique, par exemple), mais il faut certainement travailler plus systématiquement sur toutes les conséquences du nouveau mode de domination qui s’impose par le biais de la mondialisation capitaliste : stérilisation de la démocratie bourgeoise, marchandisation accélérée de toutes les sphères de la vie sociale et du vivant lui-même, réorganisation du travail et nouvelles technologies, précarisation de pans entiers de la société même au « Nord », activation de multiples conflits identitaires aux dynamiques non-progressistes, relance de la compétition « interpuissances », crise écologique globale, incidence des phénomènes climatiques extrêmes et du réchauffement atmosphérique… Quelles sont donc aujourd’hui les formes « appropriées » de l’internationalisme ?

 

Enfin, les conclusions stratégiques de la théorie de la révolution permanente ne sont pas caduques. Il n’y a pas de retour en arrière vers les heures « glorieuses » des grandes révolutions bourgeoises d’antan. Le temps où, face à l’ordre ancien, elles manifestaient un potentiel démocratique est bien révolu. A vrai dire, la démocratie bourgeoise est vidée de tout contenu jusque dans les pays occidentaux qui furent son berceau : au sein de l’Union européenne par exemple, les traités ont retiré aux assemblées élues le droit de décider le l’orientation socio-économique du pays – plus de choix, plus de démocratie ! Les avancées du capitalisme se paient à un prix très fort et nous plongent dans une crise écologique catastrophique que l’on ne limitera qu’en brisant la dictature marchande. Parler de « révolution démocratique bourgeoise » est devenu bien plus encore qu’hier une contradiction dans les termes.

 

Seules des révolutions à la fois anticapitalistes dans leur contenu et antibureaucratiques dans leur dynamique peuvent redonner sens au mot « démocratie ».

 

La question est d’importance, car, sur le plan international, des courants de gauche issus notamment du maoïsme (mais pas seulement) jugent positif l’émergence de la puissance chinoise, même quand ils reconnaissent qu’elle est devenue capitaliste – ne serait-ce que parce qu’elle contribuerait à « équilibrer » les rapports de forces mondiaux. Nous reviendrons sur le rôle géopolitique de Pékin, en particulier en Asie orientale, dans un prochain chapitre. Disons simplement pour conclure celui-ci qu’il contribue à faire des peuples de la région les otages des conflits de puissance.

 

Pierre Rousset

 


 

[1] La bureaucratie dont nous parlons ici est celle qui se constitue au sein d’une société de transition où les anciennes classes dominantes ont été renversées. Il ne s’agit ni des débris de la précédente administration ni d’une improbable résurgence de la « bureaucratie céleste » quand quelque 40.000 mandarins géraient le plus grand empire du monde, pour l’époque. Cependant, la tradition chinoise d’Etat centralisée – dont les racines plongent bien plus loin dans le passé qu’en Europe – et d’autorité administrative ont pu contribuer à donner une certaine légitimité culturelle à la nouvelle bureaucratie naissante après 1949.

[2] « La » bureaucratie a une existence presqu’universelle, mais quand nous l’évoquons dans ce chapitre, il s’agit spécifiquement de celle qui émerge dans la foulée d’une révolution à caractère anticapitaliste.

[3] Voir Au Loong Yu, China’s Rise : Strength and Stability, Merlin Press, Resitance Books, IIRE, 2012, p. 13. L’analyse de la structure de la nouvelle bourgeoisie chinoise et la plupart des données ou exemples fournis ici sont repris de cet ouvrage, en particulier du chapitre « On the rise of China and its inherent contradictions », complété par l’article de He Quinglian, « La structure sociale vacillante de la Chine » (2000), revue Agone 52, 2013. Une édition française du livre d’Au Loong Yu vient de paraitre en français sous le titre « La Chine : un capitalisme bureaucratique. Forces et faiblesses », chez Syllepse (2014).

[4] Le poids de l’Etat reste prépondérant dans la banque, les mines, la cimenterie, la métallurgie, le pétrole et la pétrochimie, l’aérospatiale, l’ingénierie, la communication, les médias…

[5] Voir Au Loong Yu, op. cit., par 52, note 24.

[6] Ironiquement, comme on l’a noté plus haut, en l’expulsant du pays, la révolution maoïste a aussi forcé la bourgeoisie chinoise à se « moderniser » en se transnationalisant et en se libérant de ses liens avec une gentry rurale passéiste

[7] Voir sur ESSF (article 13546), La Chine du XXe siècle en révolutions – II – 1949-1969 : crises et transformations sociales en République populaire.

[8] La privatisation de l’Etat n’est pas propre au capitalisme bureaucratique. Le clan Marcos, par exemple, avait privatisé l’Etat philippin sous le régime de la loi martiale.

[9] Plus que Hongkong, c’est Macao –fameux pour ses casinos– qui est utilisé pour le blanchiment d’argent et l’exportation discrète de capitaux.

[10] Cette mesure administrative remonte à fort loin, mais elle a été utilisée par le PCC pour limier l’exode rural vers les centres urbains et les régions côtières, ainsi que pour renforcer son contrôle politique. Elle existe toujours, mais elle est aujourd’hui plus flexible dans son application, partiellement tombée en désuétude.

[11] Ce qui n’exclue évidemment pas l’originalité et la complexité de chaque société (de chaque « formation sociale ») où chaque instance (Etat, etc.) est le produit d’une histoire particulière, où des rapports sociaux hérités de plus époques se combinent, où les rapports avec l’ordre mondial diffèrent (présent ou passé colonial, etc.).

[12] Les lectrices et lecteurs avertis auront probablement noté que j’ai recours au concept d’Etat bourgeois, mais que je me suis gardé d’utiliser le terme d’Etat ouvrier. La proximité des formules me semble porter à confusion, laissant croire que le rapport entre Etat et classe (dominante) serait similaire, ce qui précisément n’est pas le cas. Tout spécialement dans les sociétés de transition, il me paraît plus utile de repérer les contradictions à l’œuvre dans le parti au pouvoir ou dans l’Etat que de réfléchir par « définitions » (la « nature de… »).

[13] Voir le chapitre précédent

[14] Pour la simplicité de l’exposé, j’utilise la formule « révolution en permanence » en référence aux textes de Marx sur cette question, « révolution permanente » pour ceux de Trotski et de la tradition trotskiste, et « révolution ininterrompue » pour la tradition maoïste ; mais il ne faut pas « fétichiser » ces termes : les éventuelles nuances de sens entre eux ne résistent pas à leur traduction, en particulier en chinois.

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